Biographie de Franquin (3) : un paresseux productif

14 septembre 2004 0 commentaire
  • Durant les années 50 et 60, Franquin, qui se disait pourtant paresseux de nature, va abattre un travail considérable et créer ses œuvres les plus connues du grands public.

1955, octobre
Franquin quitte Dupuis et crée Modeste et Pompon au Lombard. Il poursuit cette série jusqu"en 1959. Mais il se retrouve très vite avec le double de travail.

"Je m’étais brouillé avec les Editions Dupuis. Au point que j’avais même envoyé une lettre de démission. Le Lombard m’a immédiatement engagé. Mais je me suis réconcilié très vite avec mon premier éditeur, ce qui m’a obligé à travailler pour les deux durant cinq ans !

J’étais vraiment inconscient à l’époque : je me suis présenté au Lombard avec, en tout et pour tout, deux personnages que j’avais improvisés pour l’occasion. Ce qui explique pourquoi ils sont si fades, si aseptisés. Le prénom de "Modeste" a été trouvé par les responsables du Lombard, en feuilletant un calendrier. "Pompon", c’est de moi. Pour la simple raison qu’elle avait un pompon dans les cheveux...

Je suis vite arrivé à court d’idées pour cette série, et Greg est venu à mon secours."

1957
Une année très productive commence pour celui qui se définit lui-même comme un paresseux. Le 19 février, déjà, avec la naissance d’Isabelle, sa fille.

Et ce n’est pas un hasard si c’est cette année que paraît "Le Nid des Marsupilamis", entièrement axé sur l’amour, la naissance, les premiers pas de bébés. Mais surtout...

1957, 28 février
Gaston Lagaffe fait ses premiers pas d’anti-héros dans le journal de Spirou. Un costume sobre, un noeud pap’, un peu raide, il n’est pas encore le gaffeur impénitent qui va transformer la rédaction en champ de mines anti-personnelles. Ses premières apparitions sont mêmes anodines et ne laissent en rien augurer le danger.

Biographie de Franquin (3) : un paresseux productif "J"ai spécialement créé Gaston pour l"animation du journal "Spirou". Je voulais un personnage trop bête pour être héros de BD et il n’était pas dans mon intention d’en faire une série au début, j"avais assez à faire avec "Spirou et Fantasio" et "Modeste et Pompon".

Mais Yvan Delporte, alors rédacteur en chef, a directement accroché à l’idée. C"est lui qui a trouvé son prénom. Car au fur et à mesure que je lui racontais tout ce que j"avais imaginé, les maladresses de ce personnage, il revoyait l’un de ses amis. Il s’est écrié : "C"est tout à fait mon ami Gaston !".

Quand à savoir pourquoi je l’ai appelé Lagaffe, la mémoire me fait défaut...

Il ne devait pas durer, mais comme le public a accroché, j’ai poursuivi, d’abord à raison d’un strip de six cases, puis d’une demi-planche en noir et blanc, puis bicolore, avant de passer à la quadri. Au fil du temps, Gaston a évolué et s’est écarté de cette forme de "S" que je lui avais données pour accentuer le côté paresseux, à l’opposé des gens dynamiques, qui sont parfaitement droits, rectilignes. Il m’a sans doute été inspiré d’un héros de BD que j’avais vu au Mexique, lui aussi anti-héros et mou.

Jidéhem m’a assisté très tôt dans la série, pour la réalisation des décors. Il a également dessiné Gaston lui-même, mais ça n’a pas duré.

C’est un personnage qui me ressemble, mais il n’a rien d’autobiographique. La rédaction, par exemple, est totalement imaginaire, quoi qu’en disent certains membres qui s’y sont reconnus. Mais Gaston, il est évident qu’il tient de moi. Même si je ne l’ai pas voulu, on ne réalise pas autant de pages, on ne vit pas autant de temps avec un personnage sans y mettre une partie de soi, de ses émotions, de son enfance. En plus, sa paresse congénitale me reposait de tous ces héros agités que je dessinais. J’avais besoin de détente, j’étais fatigué et il exprimait magnifiquement cela.

De tous les personnages que j’ai créés, c’est celui qui me ressemble le plus, celui dont je suis le plus proche."

13 juin 1957
Pour le 1000e numéro de "Spirou", Franquin dessine une couverture avec 999 têtes de Spirou toutes différentes et une tête de Gaston.
Vous avez dit "paresseux" ?

1957, Noël
Le Petit Noël est le héros d’un mini-récit. Ce sympathique personnage —trop mélo aux yeux de son créateur— reviendra périodiquement hanter l’oeuvre de Franquin. Il finira lamentablement sa carrière plus de trente ans plus tard, entre les mains de médiocres tâcherons.

1959
Zorglub, l’un des grands êtres noirs de la bande dessinée, fait son entrée dans le monde de Spirou.

"Le scénario de "Z comme Zorglub" est essentiellement de Greg, mais la paternité du personnage de Zorglub me revient. C"est un personnage plus gaffeur que méchant, qui commet une gaffe énorme à chacune de ses tentatives mégalomanes. C"était un dictateur en puissance, mais sa maladresse en fait un Gaston Lagaffe bis. La zorglangue, par contre, était une idée de Greg."

1960
Le premier album de Gaston paraît. Au format allongé, il reprend les premiers strips du "héros sans emploi" et n’est utilisé que comme objet promotionnel.

1961
En crise, Franquin doit interrompre la réalisation de "QRN sur Bretzelburg".

"La déprime. J"ai progressivement ralenti et, tout à coup, j"ai coincé au niveau du dessin d"un meuble. Je ne sentais plus ce que je devais faire. Je tournais en rond. J’étais dans l"impossibilité psychologique de continuer. J"ai donc arrêté de dessiner. Une hépatite virale m’a achevé.

Durant un an, je n’ai plus rien produit. Sauf Gaston que, miraculeusement, je parvenais à poursuivre quoi qu’il arrive."

1962, le 16 novembre
Apparition de M’oiselle Jeanne

"Il y avait peu de femmes dans la bande dessinée, à l’époque, et j’avais envie d’en dessiner une. Créée pour un gag unique, elle est restée. Je l’ai embellie progressivement, car je ne l’avais pas gâtée, au début.

Gaston est bien sûr devenu conscient qu’elle est amoureuse de lui, mais au départ, il avait surtout été séduit par sa queue de cheval..."

1963
Franquin va mieux. Il reprend "QRN sur Bretzelburg". Mais les aventures de Spirou lui pèsent. Le personnage ne lui correspond plus.

1966, le 30 juin
Gaston passe en pleine page après 412 gags en demi-planche.

1968
Franquin arrête Spirou dans un enterrement délirant. "Panade à Champignac" est une anti-aventure où plus rien ne va, où les personnages sont les caricatures d’eux-mêmes.

Fantasio quitte donc la rédaction de Gaston et Prunelle fait son entrée.

(par Patrick Albray)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les commentaires de Franquin proviennent d’entretiens inédits,
mêlés à des citations librement remaniées extraites de
"Signé Franquin" (Dupuis, 1992)
et de "Et Franquin créa la gaffe" (Schlirf/Dargaud, 1985). Les illustrations de ce dossier sont ©Marsu-Productions, ©Dupuis, ©Audie/Fluide Glacial et ©Lombard.

Le catalogue de l’exposition peut être commandé sur Internet.

  Un commentaire ?