Biopic coup de cœur pour « Stanley Green, une vie à vif »

24 juin 2020 0 commentaire
  • Magnifique surprise que nous délivrent les éditions Delcourt à la fin de ce mois de juin : la biographie mêlant dessins et photos du reporter-photographe Stanley Greene. Touchante introspection d'un écorché vif, l'ouvrage passionne et émeut grâce à l'implication de ses auteurs.

Biopic coup de cœur pour « Stanley Green, une vie à vif »Il y a six ans, presque jour pour jour arrivait sur les étals des librairies un étrange petit livre oblong édité chez Dupuis. Son sujet tombait à point nommé pour célébrer les 70 ans du Débarquement. Cependant, la couverture intriguait, composée pour moitié d’une célèbre photo de Robert Capa, et de l’autre d’un dessin réalisé par Dominique Bertail, le tout séparé par un ruban rouge horizontal. Une signature graphique reconnaissable que l’on allait retrouver par la suite...

En fait, ce premier opus inaugurait le début d’une collection issue de la passion du scénariste Jean-David Morvan pour la photographie. Par la suite, trois autres albums consacrés à d’autres icônes de l’agence Magnum allaient suivre : Cartier-Bresson, McCurry et Abbas, sans oublier un hors-série proposant un regard croisé entre photo et BD avec Loustal et Depardon.

Outre ce dernier, chaque album proposait de revenir sur un moment particulièrement important vécu par ces photographes de légende, chaque fois avec un dessinateur différent, et en introduisant de plus en plus leurs photos au sein des BD, à la manière du Photographe de Guibert, Lefèvre & Lemercier : tout d’abord en référence, puis en contre-champ, avant de finalement les inclure directement dans les planches.

Bertail et Morvan, le 27 mai 2014, lors de la soirée de lancement d’Omaha Beach, le 6 juin 1944 dans les locaux parisiens de l’agence Magnum.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Après Mohamed Ali, Kinshasa 1974 et le photographe Abbas en 2019, le nouvel album de JD Morvan consacré à cette thématique n’est étrangement ni dédié à un photographe de l’Agence Magnum, ni édité chez Dupuis. Comme il l’explique dans l’interview qu’il nous a accordée, le scénariste a suivi les partenaires avec lesquels ils avaient réalisés les précédents opus, ce qui lui a permis de destiner un album à un autre photographe qui l’a toujours passionné : Stanley Greene de l’Agence Noor.

De prime abord, la couverture ne paie pas de mine, et pourtant à la lecture, l’album impressionne rapidement par la force qu’il dégage, porté par l’expérience du briscard JD Morvan, et la fougue du jeune Tristan Fillaire. À la différence des albums publiés par Dupuis qui se focalisaient sur un reportage couvert par le photographe attitré, le propos est cette fois centré sur la figure du photographe Stanley Greene lui-même : son appétit de la vie, sa curiosité, sa richesse, son humanité et son parcours en rupture constante .

En effet, Stanley Greene a frayé avec les Black Panthers, photographié la mode et les Punks US. Le 9 septembre 1989, il est à Berlin pour la chute du Mur. Depuis lors, il ne cesse de mettre son regard au service de la réalité la plus crue : la guerre en Tchétchénie, la tempête Katrina... qui lui valent de figurer parmi l’un des plus grands photo-reporters de l’après-Guerre froide, récompensé par cinq prix World Press Photo. Emporté, par le récit, on se met dans ses pas, on entre dans sa tête pour rapidement se passionner pour ce parcours atypique.

Le récit débute doucement, avec la chute du Mur de Berlin, avant de s’accélérer pour dévoiler la richesse d’une vie "on the edge"

Comme pour les précédents titres de la collection, l’une des grandes forces de ce livre réside dans les photos de Greene intégrées directement au récit. Même si on peut se faire une meilleure idée de son talent dans les quelques exemples de son travail figurant en postface, cette intégration sert complètement le récit, donnant un ancrage authentique aux propos qui nous sont rapportés. Après quelques pages de cette introduction pendant la chute du Mur de Berlin, le lecteur comprend immédiatement que le terme « biopic » n’aura jamais pris autant de sens que dans Stanley Greene, une vie à vif.

Le dessin de Tristan Fillaire contribue grandement à cette réussite. Pour son premier album, l’auteur fraîchement diplômé de l’académie Brassart-Delcourt est parvenu à trouver un style s’approchant des photographies en noir et blanc, adéquat pour toutes les périodes évoquées, de la fin des années 1960 à 2017. Plus que tout, son style réaliste lui permet pourtant de dégager de vraies émotions, en permanence attachées aux sentiments dégagés par la narration, un équilibre particulièrement difficile à maintenir pour lequel le jeune dessinateur s’en sort haut la main. Un exploit pour un premier album qui augure une belle carrière par la suite.

Le jeune dessinateur a aussi eu la chance de rencontrer JD Morvan, qui signe là sans doute l’un de ses meilleurs albums réalistes. En dépassant le cadre de l’art de Greene, il est parvenu non seulement à approcher l’homme qui l’était, mais surtout à le faire ressentir au lecteur. Sa technique de narrateur-conteur permet de suivre les pensées du reporter-photographe et le lecteur se prend rapidement d’empathie pour cet homme qui ne se destinait pas initialement à cette carrière et qui a simplement suivi ses émotions et ses intuitions de bout en bout.

Le découpage réalisé par Morvan est captivant : il enchevêtre les séquences, multiplie les techniques, passe d’une époque à l’autre, de la photo au dessin, tout en maintenant fluidité et émotion. Ce travail très soigné confère non seulement le rythme au récit, mais aussi beaucoup de profondeur à Stanley lui-même. Happé par le propos, le lecteur ne se rend pas compte de cette structure complexe, ni cette capacité étonnante de s’effacer derrière son sujet. Impeccable JD Morvan !


(par Charles-Louis Detournay)

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Stanley Greene, une vie à vif - Par JD Morvan et Tristan Fillaire - Delcourt (sortie ce 27j juin 2020).

Concernant cet album, lire également l’interview de Jean-David Morvan : « Véritable dandy punk vraiment cool, Stanley Greene n’était pas uniquement un photographe, mais également un personnage fascinant »

Concernant les ouvrages consacrés aux photographes de l’Agence Magnum, lire :
- Le Débarquement d’Omaha Beach, dans les yeux de Robert Capa
- l’interview de Thierry Tinlot, alors éditeur du premier Magnum Photos : Omaha Beach, le 6 juin 1944 : « Toute la difficulté pour l’auteur, est d’arriver à s’effacer derrière le sujet. »
- Cartier-Bresson, Allemagne 1945 - Par Morvan & Savoia - Dupuis/Magnum
- Carthagène - Par Depardon & Loustal - Ed. Dupuis / Magnum Photos et l’interview de Loustal pour cet album : "Quand je me promène, comme un photographe, je suis en perception maximale."

Les illustrations tirées de l’album Stanley Greene, une vie à vif sont : © Editions Delcourt, 2020 – Morvan, Fillaire.

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