Bitter Root T. 1 : Affaire familiale - Par David F. Walker, Chuck Brown & Sanford Greene - HiComics

22 juillet 2020 0 commentaire
  • Chasse aux monstres et droits civiques : "Bitter Root" est le dernier phénomène en date qui secoue l'Amérique. Enfin parvenu en France sous le label HiComics, le titre signé David F. Walker, Chuck Brown, et Sanford Greene nous plonge dans le Harlem des années 1920 pour suivre la lutte de la famille Sangerye contre des démons. Mais derrière l'ambiance un peu "Ghostbuster" qui règne, une thématique raciale sous-jacente apparaît, et donne tout son intérêt au récit.

La famille Sangerye est, depuis des générations, le vivier des meilleurs combattants de monstres. Alliant arts martiaux, science, magie et vaudou, ses membres sont le rempart entre la société et des forces démoniaques qui s’emparent des hommes pour les transformer en monstres : les Jinoos. Déchirée par une tragédie mystérieuse, la famille a éclaté en plusieurs groupes, chacun avec leur propre manière de "traiter" les démons : soit en les soignant pour leur rendre leur humanité, soit en les éliminant.

Mais une menace inédite arrive pour rebattre les cartes, et les Sangerye comprennent bien vite que le seul moyen d’éviter l’Apocalypse est de faire table rase du passé pour s’unir à nouveau.

Bitter Root T. 1 : Affaire familiale - Par David F. Walker, Chuck Brown & Sanford Greene - HiComics

Disons le tout net : Bitter Root est un comics militant. C’est d’ailleurs là qu’est sa force. Car derrière le prétexte un peu convenu de la possession démoniaque et de l’exorcisme super-héroïque, un fléau bien plus dangereux et réel émerge : le racisme aux États-Unis. En effet, les hommes deviennent des Jinoos lorsqu’ils s’abandonnent à la haine et à la colère. Et un nouveau type de monstre apparaît au cours de l’histoire qui, eux, prennent possession des Noirs lorsqu’ils cèdent à la terreur et à la tristesse.

Une séquence particulièrement marquante montre d’ailleurs un groupe de sinistres encapuchonnés en costume blanc se transformer en démons au cours d’un lynchage : le discours est on ne peut plus clair. Mais là où Bitter Root fait fort, c’est que le titre ne s’enlise pas dans le discours politique, et nous propose avant tout une vraie aventure passionnante, frénétique, terrifiante que l’on dévore d’une traite.

Les différents membres de la famille Sangerye, s’ils répondent à des archétypes souvent vus dans ce type de récit, sont tous attachants et badass dans leur genre. Les séquences d’actions sont bien réalisées et la narration se fait très innovante : on a par exemple sur certaines doubles pages trois actions en trois lieux et époques différentes, qui nous sont racontées en simultané. Le récit se construit autour d’aller-retour entre Harlem, le cœur de l’intrigue, et d’autres lieux des USA, et fait des va-et-vient entre le présent, le futur et le passé immédiat.

Le tout est servi par le dessin irréprochable de Sanford Greene, un peu onirique, et qui sait poser une ambiance convaincante. La première page illustre cette qualité à merveille : on est plongé dans un club de jazz tourbillonnant d’énergie, et on peut presque entendre la musique en fond.

Le seul regret réside dans les spécificités de notre édition française : pour pouvoir étendre la publication sur plusieurs tomes, HiComics se montre un peu "radin" à notre goût dans la répartition histoire-bonus. Ainsi, sur les 172 pages du livre, deux tiers à peine sont consacrées au récit, qui se termine sur un cliffanger terrible. Le reste étant consacré à un dossier de contextualisation de l’œuvre : présentation poussée des auteurs, extraits d’articles, de livres ou de thèses sur le racisme systémique aux USA. Attention, ce dossier est très bien construit et est très éclairant sur ces thématiques ô combien d’actualité. On regrette simplement de ne pas avoir un peu plus de l’histoire principale.

Nommé aux Eisner Awards en 2019 dans la catégorie "Meilleure Nouvelle Série", Bitter Root a fait l’effet d’un petit séisme dans le monde du comics américain. À bien des égards, on l’a comparé à Get Out, Us ou encore à l’adaptation cinématographique de Black Panther, des productions marquant l’émergence d’un "Black Hollywood", une branche de l’industrie cinématographique américaine laissant une plus grande -voire une totale- liberté de création et de décision à des producteurs, acteurs, scénaristes, réalisateurs noirs, qui ont trop longtemps été relégués au second plan dans l’industrie du cinéma. Le projet Bitter Root est comparable à cette nouvelle vague mais dans le comics. Brian Coogler, le réalisateur de Black Panther, est d’ailleurs en train de mettre en place une adaptation de la série au cinéma.

Comme le disent les scénaristes Chuck brown et David Walker dans le dossier de fin : "[Le racisme] est un monstre pernicieux, vil et ignorant qui pollue le passé, le présent et malheureusement l’avenir de l’humanité. Bitter Root donne un visage et un corps à cette abomination, ainsi qu’une irrépressible envie de tuer. Mais notre série offre aussi l’espoir pour combattre le monstre. [...] Cette histoire est avant tout un appel à combattre l’amère racine du racisme et de la haine".

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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"Bitter Root T. 1 : Affaire familiale" - Par David F. Walker, Chuck Brown & Sanford Greene - HiComics - 172 pages - 22/01/2020 - 17€90.

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