"Blame !" : le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie

10 février 2020 0 commentaire
  • L’épopée cyberpunk de Tsutomu Nihei a été rééditée en édition deluxe par Glénat depuis 2018. En octobre dernier est paru le sixième et dernier tome de cette réimpression grand format, l’occasion de revenir sur l’une des saga les plus atypiques et intelligentes du genre.
"Blame !" : le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie
© Glénat.

Le cyberpunk au Japon est un genre dans lequel d’immenses références s’imposent. Akira, Ghost in the shell, et Gunnm, avec cette trinité les bases du genre ont été posées et poussées à leur paroxysme. Si bien qu’on a pu être tenté de se dire, après leur lecture, que dorénavant tout à été fait sur le sujet, tout ce qui est pertinent en tout cas. Blame ! nous prouve que non.

La saga de tsutomu Nihei débutée en 1998 est marquée par l’empreinte de son temps. On peut percevoir le récit comme une allégorie fleuve du numérique, une version romancée du fonctionnement d’un ordinateur.

Les lecteurs doivent être avertis : Blame ! est très déroutant. Tant graphiquement que narrativement, l’auteur ne nous ménage pas une seule seconde, et il installe un univers complexe en nous donnant un minimum de clef pour le comprendre. C’est ce qui le rend si passionnant.

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On suit les aventures de Killee, guerrier décrit comme un technonomade qui voyage dans une structure titanesque. Plusieurs dizaines de milliers d’étages, eux-mêmes mesurant plusieurs milliers de kilomètres de haut, et dans laquelle la notion de terre ou de nature est complètement inexistante, appartenant à un passé révolu. Dans ce complexe, notre héros poursuit une mission, il traque les derniers porteurs d’un gène bien précis : le gène d’accès réseau. On comprend qu’il est survenu un cataclysme qui a contaminé tous les vivants, à l’exception de quelques rares élus dont le génome est encore pur. C’est celui-ci qui intéresse Killee et ses mystérieux commanditaires.

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Les créatures mi-biologiques mi-mécaniques qu’affrontent nos héros ont de quoi donner des cauchemars aux plus sensibles.
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Dans son voyage, il croisera des vivants, sédentaires ou nomades, cybernétisés ou naturels, et surtout il affrontera des guerrier envoyés pour tuer les anomalies dans son genre, des sortes d’antivirus au service d’une intelligence artificielle dominant le complexe. Aucun dialogue d’exposition, aucune bulle de narration pour placer le contexte, le lecteur doit comprendre par lui-même de quoi il retourne.

D’une manière générale, Tsutomu Nihei est très avare en lettres. Les dialogues sont rares, ils en sont d’autant plus appréciés, et même les onomatopées sont très discrètes, malgré les explosions cataclysmiques qui ponctuent les combats. Il en ressort un silence constant et assourdissant, qui fait prendre conscience de l’énormité des espaces.

Le dessin de l’auteur est très particuliers, indéniablement maîtrisé, mais dans un style en noir et blanc sans concession. La vélocité prime sur la lisibilité, et les personnages sont souvent noyés dans les décors.

Il se montre particulièrement inventif avec ceux-ci : on est bluffé par sa capacité à constamment innover dans les environnements tout en conservant un aspect industriel et une cohérence. La mégastructure dans laquelle évoluent les personnages est impossible à appréhender, car trop démesurée. Les perspectives se perdent au loin, et on sent pourtant un insupportable enfermement qui nous oppresse à tout instant.

Le travail des décors est très soigné. Grands couloirs stériles, immenses salles vides, escaliers sans fin, rien n’est à taille humaine, et les habitants de la mégastructure apparaissent presque comme des parasites vivant dans une machine qui n’a même pas réellement conscience de leur existence.

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Les lignes de perspectives se perdent dans l’ombre, et les personnages apparaissent bien minuscules face à l’immensité qui les entoure.
© Glénat.

Pour l’auteur, Blame ! est un moyen d’interroger notre rapport au numérique, et notre dépendance à celui-ci. Les gènes que traque Killee sont ceux permettant de connecter à la résosphère, sorte d’internet régissant les fonctions automatisés de la mégastructure. Suite à une contamination, l’accès à ce réseau s’est fermé aux humains, et il est passé en mode automatique, commençant à faire se développer la structure de manière anarchique, sans prise en compte des civilisations occupants les lieux.

C’est face à une intelligence artificielle hors de contrôle et coupée des hommes que le héros se dresse : on peut y lire une sérieuse mise en garde relative à notre ultradépendance au numérique et aux machines. Un thème aussi vieux que la SF, mais qui est remarquablement bien exploité par Tsutomu Nihei.

La réédition grand luxe qui nous est proposée par Glénat offre aux lecteurs une expérience incroyable, le grand format rendant à merveille hommage au talent de l’auteur, et chaque volume est ponctué de quelques pages couleurs, rajoutant encore plus à l’immersion.

Blame ! est indéniablement une saga qui ne plaira pas à tous de part son atypisme, mais qui s’impose comme un monument du cyberpunk nippon que les amateurs du genre ne voudront manquer sous aucun prétexte.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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"Blame ! édition deluxe", série complète en six volumes - par Tsutomu Nihei - éditée par Glénat entre novembre 2018 et octobre 2019 - 18x25cm - 14,95€ par tome.

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