Bleach : un adieu très discret

17 octobre 2017 1 commentaire
  • Voilà. « Bleach », c’est fini ! L’un des « Big Three » shônen manga des années 2000, avec « Naruto » et « One Piece », tire sa révérence et cela dans une indifférence un peu générale. Et rien n’est pire que l’indifférence dit-on. Alors est-ce justifié ? En partie malheureusement.

Publié au Japon de 2001 à 2016, et en France de 2003 à 2017, pour soixante-quatorze tomes, Bleach fut l’un des shônen manga [1] les plus populaires des années 2000, au Japon et dans le reste du monde, dépassant même One Piece en popularité au plus fort de son succès [2]. La série a atteint son apogée à la fin des années 2000 : au Japon ses ventes atteignirent un pic en 2008, avec un tome 36 qui s’était écoulé à 927 000 exemplaires.

Le dernier tome s’est quant à lui vendu à un peu moins de 500 000 exemplaires l’an dernier. La série qui fut publiée au Japon quinze années durant y aura donc perdu près de la moitié de son lectorat durant la seconde moitié de sa parution.

Bleach : un adieu très discret
Tome 36 : Bleach à l’apogée de son succès

Une fin décevante pour les fans

Là où Naruto aura su se maintenir dans une excellente popularité jusqu’à la fin, au point de voir la naissance d’une séquelle « Next Generations » avec les enfants de ses héros, et tandis que One Piece fête ses vingt ans avec un succès toujours aussi impressionnant, Bleach aura fini par lasser. Et si la fin n’émeut pas plus que ça son lectorat, qui aura fondu en huit ans, c’est parce que le dénouement n’aura pas suscité d’attente particulière, simplement la curiosité de savoir enfin « comment cela finit ? ».

Au fil des années Tite Kubo aura d’ailleurs eu une relation compliquée avec ses lecteurs, qui n’est pas sans rappeler par certains aspects celle de George Lucas avec les fans de Star Wars. Ainsi, dans le grand final de Bleach, il est difficile de ne pas interpréter certains éléments comme une forme de sarcasme dirigé vers ceux-ci. Par exemple l’avant-dernier chapitre (l’épilogue en compte deux) ironiquement titré « Une Fin parfaite », ce qui nous semble un peu provocateur vu son côté succinct ; ou encore le traitement d’un des personnages favoris des lecteurs japonais, Hitsugaya, un gamin, qui nous dévoile un ultime pouvoir qui le change en adulte ! Un rêve de ses nombreuses fans exaucé par Kubo mais qui ne se prive pas de faire dire à Hitsugaya qu’il déteste cette apparence. Nous pourrions ainsi multiplier les exemples (comme lorsque Tite Kubo décide de supprimer son compte Twitter...), mais revenons sur les raisons profondes de cette désaffection, sur la dérive de la série et sur la façon dont elle se termine.

© Kubo / Shueisha / Glénat

Un classique du Shônen

Bleach conte l’histoire d’un lycéen, Ichigo Kurosaki, qui devient un peu malgré lui un Shinigami, c’est-à-dire un « dieu de la mort », dont la fonction consiste à protéger les humains des Hollows, des monstres nés des âmes humaines qui n’ont pas pu trouver le repos. S’ajoute une troisième catégorie, en plus des Shinigamis et des Hollows : les Quincy, des humains dotés de pouvoirs redoutables qui combattent eux aussi les Hollows mais avec cette différence essentielle : un Hollow tué par un Shinigami verra son âme sauvée et pourra renaître, alors que les Quincy détruisent l’âme définitivement, provoquant ainsi un déséquilibre entre les morts et les vivants.

Animé comics du 3e film publié par Glénat pour accompagner la fin de la série.

Le fil du récit de Bleach se décompose en trois grandes parties au succès d’abord énorme, puis mitigé avant de devenir déclinant. En dépit de la multiplication des protagonistes, des sous-factions et des sous-intrigues développées sur quinze ans, le "pitch" de Bleach se révèle assez simple : du 1er au 21e volume (2001 à 2006), le récit se concentre sur les Shinigamis révélant une guerre interne. Le lecteur découvre ainsi en détail leur organisation, les treize Divisions et en particulier les treize Capitaines, dont l’aura rappelle aux lecteurs plus anciens les fameux douze Chevaliers d’or de Saint Seiya ! Et c’est un succès fulgurant !

Cette première partie s’achève sur la révélation de l’instigateur d’un vaste complot et sur sa fuite : le fameux Sôsuke Aizen qui « a toujours tout prévu ». La suite, s’étalant des tomes 21 à 48 (2006 à 2010), voit Aizen et ses comparses s’allier aux Hollows et mener une guerre contre les Shinigamis qui finit par s’enliser et perdre des lecteurs en chemin.

Après un « court » arc narratif de six tomes durant lequel Tite Kubo semble vouloir revenir à quelque chose de plus simple, sans jamais y parvenir, débute la troisième et dernière partie de la série : la guerre entre Shinigamis et Quincy, couvrant les tomes 55 à 74 (2012 à 2016), avec à la clé un nouveau « boss » : Yhwach, le roi des Quincy.

Dans le tome 74 qui vient de paraître en France, marquant la fin de la série, Ichigo réussit à vaincre Yhwach et à restaurer la paix, cela après une longue bataille dont nous n’avons pas manqué de signaler les errances, même si certains passages se révélèrent néanmoins sympathiques.

Le 7e Data Book publié par Glénat pour accompagner la fin de la série.

Ce final a-t-il été satisfaisant ? Pas réellement au niveau des intrigues et de la prestation des personnages (une sélection en fonction de leur popularité apparemment), même s’il offre quelques jolis passages et si dans l’ensemble la boucle s’avère bien bouclée. On déplore une conclusion précipitée, avec un combat final contre Yhwach et un épilogue, tous deux ultra-condensés, se limitant à l’essentiel. Tout porte à croire que Tite Kubo a, comme à l’habitude, étiré sa bataille finale bien plus loin que le souhaitaient vraiment ses éditeurs, qui auraient préféré de leur côté choisir la date-anniversaire des 15 ans pour conclure la série. Conséquence : le mangaka a apparemment été pris de court dans les derniers mois par une date de fin imposée et a dû aménager son grand final en conséquence.

Cette dérive dans la conclusion, avec sa multiplication des personnages et ses combats répétitifs, ses séquences s’étirant sur d’innombrables chapitres marqués par un découpage empesé par la lenteur, par une exploration psychologique des personnages qui n’en finit pas et une explication des différents pouvoirs à chaque fois trop longue risque bien de devenir un cas d’école. Aujourd’hui Bleach est devenu l’exemple par excellence d’un manga-fleuve qui s’est étiré jusqu’à l’écœurement.

© Kubo / Shueisha / Glénat

Si l’univers et les personnages créés par Tite Kubo demeurent une belle réussite, que le récit dans les premières années, lorsque l’auteur s’attelait à créer quelque chose de zéro, fut passionnant à suivre, l’œuvre s’est enlisée au fil du temps dans une dilatation narrative qui l’a en quelque sorte tué.

Kubo a ainsi passé plus de temps à créer de nouveaux personnages, de nouvelles sous-intrigues, plutôt qu’à exploiter réellement ce qu’il avait mis en place, repoussant toujours plus loin certaines questions et développements.

Mais le plus frustrant pour le lecteur, outre la déception de voir certains compagnons du héros n’avoir eu aucun grand moment dans ce final (on pense à Ishida, « rival » du héros qui n’aura plus brillé depuis le tome quinze), c’est de constater que plusieurs points scénaristiques n’ont pas été résolus : quelle est l’origine de Yhwach ? Pourquoi veut-il tant que ça détruire les « trois mondes » ? Pourquoi le roi des Shinigamis était-il démembré et réduit à l’état de symbole ?

Les réponses à ces questions existent pourtant et ont été données dans des light novels, petits romans illustrés, publiés au Japon depuis la fin de la série. Des ouvrages que les éditions Glénat publieront sans aucun doute étant donné qu’elles n’ont jamais manqué de publier les nombreux dérivés de l’œuvre [3].

Voilà donc une grande œuvre réduite à sortir discrètement par la porte de service. Avec ses personnages étranges et attachants, son esthétique travaillée, son univers intrigant, la «  Soul Society », ainsi que son ambiance mélancolique et tragique elle avait su pourtant captiver le lecteur. La série Bleach aura cependant marqué une génération de lecteurs et demeure un titre unique, à l’identité forte, mais dont les qualités ont été altérées à force de tirer sur la corde. Dommage.

(par Guillaume Boutet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Bleach T74. Par Tite Kubo. Traduction Anne-Sophie Thévenon. Glénat Manga, collection "Shônen". Sortie le 6 septembre 2017. 240 pages. 6,90 euros.

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Bleach - 13th Blades. Par Tite Kubo. Traduction Anne-Sophie Thévenon. Glénat Manga, collection "Shônen". Sortie le 5 juillet 2017. 240 pages. 7,50 euros.

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Bleach, Tome : Fade to black. Par Tite Kubo. Traduction Anne-Sophie Thévenon. Glénat Manga, collection "Shônen". Sortie le 6 septembre 2017. 336 pages. 9,60 euros.

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Bleach sur ActuaBD :
- Lire la chronique du tome 57,
- Lire la chronique du tome 65,
- Lire la chronique du tome 70.

[1Shônen manga : désigne un type de manga ayant pour cible éditoriale les garçons adolescents.

[2Notons qu’au niveau international, si on se réfère à MyAnimeList, le plus grand réseau social spécialisé en animé et en manga, Naruto compte à ce jour 238 355 lecteurs, Bleach 192 814 lecteurs et One Piece 184 107 lecteurs.

[3Bleach compte :
- 74 tomes,
- une série animé de 366 épisodes,
- 4 films d’animation,
- 25 jeux vidéos,
- 7 light novels,
- 2 art books,
- 7 data books.

 
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1 Message :
  • Ca m’attriste...
    21 janvier 2019 14:59, par Getsuga Tenshou

    Je fais partie de la génération qui a grandi avec Bleach One Piece et Naruto, et ca me rends tellement triste de voir ce manga disparaître sans faire de bruit... J’ai suivi et vécu le déclin de Bleach aussi malheureusement, pourtant j’ai passé tellement de bon moments en lisant ce manga !

    allez, un petit dernier pour la route : GETSUGA TENSHOU !

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