Boucq & Sente : « En inventant une fiction documentée, on se rapproche parfois de la réalité »

21 avril 2007 0 commentaire
  • Avec {Janitor}, {{François Boucq}} et {{Yves Sente}} s’engouffrent dans les arcanes du Vatican pour nous raconter les missions de Vince, un agent secret commandité par la cité pontificale. Un thriller géopolitique dense qui ne se perd ni dans l’ésotérisme, ni dans la théologie. {L’Ange de Malte} fait office d’introduction à une histoire ambitieuse et complexe.

Pourquoi avoir axé votre histoire sur le Vatican ?

FB : Il était intéressant d’animer un personnage qui serait, en quelque sorte, le descendant des « moines guerriers » dans un récit contemporain. Le Vatican nous permettait de toucher à de nombreux domaines : le pouvoir, l’ésotérisme, la spiritualité, etc. Si on part du postulat qu’il existe un « service secret » dans la cité papale, nous pouvions logiquement verser dans l’action. Et puis, le réseau d’information du Vatican est une véritable toile d’araignée mondiale. Le moindre séminariste, jésuite ou missionnaire peut être détenteur d’informations concernant le pays où il vit. Bref, nous avions tous les ingrédients pour raconter de nombreuses aventures de par le monde…
Je réfléchissais à cette thématique depuis de nombreuses années. Comme nous nous entendons bien, Yves et moi, nous avons eu envie de l’exploiter ensemble.

L’ésotérisme est-il un thème qui vous intéresse ?

FB : Un thème essentiel. Dans Janitor, nous abordons le Vatican comme une structure qui utilise l’idéologie comme un moyen de pouvoir. A mon sens, la religion est une base de connaissance qui concerne chaque individu dans son intimité, et qui n’a rien à voir le pouvoir. La religion est un moyen de s’instruire, d’apprendre des choses sur soi et sur les autres, pas un pouvoir sur autrui. Sinon, cela deviendrait une véritable structure qui se donne pour but de convaincre les autres afin de les faire adhérer à sa vision, et qui va s’organiser autour d’une stratégie d’expansion. C’est un aspect particulièrement intéressant pour raconter des aventures, mais les jeux de pouvoir ne sont pas les seuls éléments qui nous motivent.

Boucq & Sente : « En inventant une fiction documentée, on se rapproche parfois de la réalité »

Yves Sente, quelles étaient vos motivations lorsque François Boucq vous a parlé de cette thématique ?

YS : Les albums que j’ai signés jusqu’à présent avaient un contexte historique. Les aventures de Blake & Mortimer se passaient dans les années ’50 et la Vengeance du Comte Skarbek au dix-neuvième siècle. C’est assez étrange, car je suis surtout passionné par les thrillers, que cela soit en littérature ou au cinéma, à condition que l’histoire soit documentée et bien ficelée. Je souhaitais écrire un récit contemporain pour aborder l’écriture de manière différente et aborder des situations actuelles.
Mettre en scène un agent du FBI, du CIA ou du MI5 ne me semblait pas un axe original. Cela a déjà été tellement fait en bande dessinée, au cinéma ou en roman. En me parlant de ses envies, François m’a offert l’axe qui me permettait de m’exprimer… C’était un domaine que je ne connaissais pas très bien. Je me suis documenté. Plus je lis, plus j’avance dans le scénario, plus je me rends compte que j’ai beaucoup de chose à apprendre sur ce sujet. L’univers du Vatican est tellement complexe, surtout dans ses implications avec le monde. J’ai la conviction que le 21e siècle sera important, nous ne serons plus secoués dans ce siècle, que ce que nous l’avons été par le passé.
C’est excitant et extrêmement motivant de travailler ce sujet. J’avais évidemment des idées préconçues, et plus je creuse, plus je me rends compte que ce thème est subtil.

Est-ce facile de se documenter sur le Vatican ?

FB : Il faut se permettre d’inventer. On peut trouver différentes informations dans la presse, dans des livres, etc. Mais le Vatican conserve une partie énigmatique. Tout le monde voudrait connaître le contenu de la bibliothèque du Vatican. Les livres les plus sulfureux y sont enfermés. Personne n’y a accès ! Si on ne peut pas les lire, alors on ne peut que les inventer. Autant que cela soit, alors, sur la base la plus documentée possible pour donner du crédit à ces inventions.

YS : L’important est d’être crédible. Mais la documentation a parfois ses limites. Le scénariste doit alors être créatif. Bien que le Da Vinci Code ne soit pas du tout dans le même registre que Janitor, j’aimerais dire à quel point j’ai été surpris de lire des critiques virulentes sur ce roman. Dan Brown a été mis en accusation pour avoir pris quelques libertés par rapport à la religion. Je n’ai pas compris ces critiques. Il était quand même écrit sur la couverture du livre qu’il s’agissait d’un roman ! Cet écrivain pouvait donc écrire ce qu’il désirait. Son objectif était de faire croire certaines choses à ses lecteurs, le temps de leur lecture, pour qu’ils puissent profiter du suspens. Il était clair et net qu’il ne fallait pas prendre pour argent comptant ce qui était mentionné dans ce livre… Le terme « roman » sous-entend qu’il s’agit là d’une fiction.

L’important est que le lecteur y croie.

YS : Effectivement ! Au début du film Fargo, les frères Coen, on peut lire que cette histoire est basée sur une histoire vraie. Or, le film commence par un banal accident, et se transforme peu à peu en une situation incroyable, presque invraisemblable. En regardant l’interview des réalisateurs dans les bonus du DVD, j’ai été frappé par une question. Le journaliste demandait si ce film était réellement basé sur une histoire vraie. Ils ont répondu par la négative. Ils ont mis cette phrase pour que les spectateurs croit davantage à l’intrigue (Rires). Cette idée était géniale ! Leur objectif était de procurer de l’émotion et de faire rentrer plus facilement le spectateur dans le film…

Que veut dire « Janitor » ?

YS : C’est un terme latin qui signifie : « Le Gardien ».

Un gardien pas très moral qui s’envoie en l’air avec une hôtesse …

YS : Vince n’est pas prêtre. Pour l’heure en tout cas ! C’est un laîc comme il y en a beaucoup au Vatican. Il porte juste le col romain en sortant de cet hôtel à Malte. Mais nous mentionnons bien, dans un dialogue qu’il se déguise. Cet astuce permet de lui éviter les excès de zèle des douaniers. Bon, c’est vrai que nous maintenons un peu le flou. Mais, dans notre esprit, il n’est pas prêtre.

Avez-vous eu peur de le franchir une limite ?

YS : Non. Le personnage, on le voit, se pose des questions par rapport à ses convictions. En n’étant pas entièrement convaincu de sa foi, il est plus proche de nous .

Les douze Janitors existent-ils vraiment ?

FB : Peut-être. C’est du moins ce qu’il me plaît d’imaginer. Parfois en inventant une fiction, en se basant sur de la documentation, on peut se rapprocher de la réalité. On a développé un personnage fictif. Mais peut-être qu’au fond, il existe un groupe de cet ordre au Vatican. Ce serait finalement logique…

Vince, votre personnage, est plutôt élégant, sobre et mystérieux…

FB : Nous ne voulions pas qu’il ressemble à « James Bond ». J’ai rencontré différentes personnes qui travaillent au GIGN. Je me suis inspiré de leur physique et de leur personnalité. Même s’ils sont conditionnés pour leurs missions, ils ont peur en les accomplissant. Je voulais tenir compte de cette réalité, et développer cet aspect humain dans notre histoire.
Vince devait être quelqu’un athlétique, de jeune, qui soit aussi bien capable de se battre, que de séduire, de s’interroger. Il devait également avoir un passé flou. Il va le découvrir en même temps que le lecteur… Sans sombrer dans XIII, évidemment !

YS : Je confirme. Il n’a pas perdu la mémoire !

Yves Sente

Cette histoire connaîtra sa conclusion dans le prochain album. Envisagez-vous de continuer ?

YS : A l’origine, Janitor n’était qu’un one-shot. La première version du scénario a été découpée en 73 séquences. Mais je ne laissais pas assez de place à l’action, si bien qu’il a fallu desserrer un peu les courroies du récit. Ce projet est donc devenu un diptyque. Mais nous avons envie de rebondir sur une autre histoire. Ce personnage nous offre beaucoup de possibilité. D’autant plus que nous avons imaginé son passé jusqu’aux événements qui sont racontés dans ce premier album… Des fragments sont suggérés dans cette histoire. Les lecteurs s’apercevront qu’il y a un homme derrière Janitor. Nous voulions que le personnage se tienne. C’est quelque chose qui me tient à cœur dans mon travail. Je n’ai pas pu m’empêcher d’inventer une jeunesse à Blake et Mortimer. On ne sait pas qui est James Bond. Cela me manque terriblement. A-t-il des parents, des frères et des sœurs ?

C’est aussi une manière d’ouvrir des pistes …

YS : Oui. Nous allons visiter Rome ensemble. J’ai besoin de connaître la pizzeria dans laquelle notre personnage mange, de fouler le bitume de la rue qu’il habite, etc.

François Boucq, en compagnie de Martin Veyron
... à Angoulême, en janvier dernier

Ce livre est beaucoup moins bavard que vos Blake & Mortimer ou La vengeance du comte Skarbek .

YS : Oui. Jean Van Hamme a fait part à Yves Schlirf, le responsable éditorial de Dargaud Bénélux, de la même remarque. Il lui a dit : « Pour une fois, il s’est calmé dans les textes » (Rires). François se permet aussi de rajouter l’une ou l’autre case pour aérer le récit. Ce livre est un vrai travail d’équipe. Le metteur en scène, c’est le dessinateur !
En tant qu’éditeur, je suis 101% pour la densité des histoires. Derib est un très bon dessinateur. Mais quand on lit un Buddy Longway en dix minutes, je peux comprendre que certains lecteurs se posent des questions. Je suis persuadé qu’ils font le rapport entre le prix payé pour l’album et le temps de lecture. Dix euros pour dix minutes, c’est cher payé ! Un film, au cinéma, procure au minimum une heure et demie de plaisir pour 9 euros. Et un roman, qui coûte 25 €, se lit en une dizaine d’heures, alors que ce n’est que de la typo imprimée sur un papier bas de gamme !

Un des personnages est assez mystérieux. La petite fille est-elle un vecteur pour expliquer des éléments fantastiques ?

FB : Bien sûr ! Ce personnage va amener une tout autre lecture de l’histoire, et va donner à Vince, le personnage principal, la possibilité de sortir de certaines embûches. On peut considérer, dans un premier temps, qu’elle est un ange gardien. Mais ce n’est pas uniquement la raison d’être de ce personnage. Elle est plus en analogie avec ce que vit Vince…

Travaillez-vous déjà sur le deuxième tome ?

FB : Je devrai l’avoir terminé en juin. J’enchaînerai ensuite sur un Bouncer.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Illustration (c) Boucq, Sente & Dargaud
Photos (c) N. Anspach

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