Breal Jeunesse s’impose en douceur

  • La collection Bréal Jeunesse est «une mafia qu'on intègre par cooptation» pouvait-on lire sur le communiqué de presse lors de son lancement. Comme de fait, Joann Sfar fait travailler les copains de l'atelier des Vosges et bâtit, en extrapolant un peu, L'Association jeunesse.

Après la circoncision de l’ex-puceau Riad Sattouf, la guerre mondiale vue par Emile Bravo, l’exploration de la planète Glou imaginée par Emmanuel Guibert et quatre autres petits albums à couverture sur fond blanc et bordure colorée (une couleur par album), signés Sfar himself, sept petits porcelets ont débarqué en librairie, ces dernières semaines, en soupirant : "l’archéologie, c’est nul !"

Bienvenue donc, dans le berceau de la nouvelle BD, à Dorothée de Monfreid, spécialiste de la littérature illustrée, Marjane Satrapi, illustre persane, et Mathieu Sapin, né pas très loin d’un chantier de fouilles. En attendant Lewis Trondheim, David B et Christophe Blain, sans oublier Jean-Christophe Menu -qui signe depuis le début la conception graphique chez Bréal Jeunesse- dont l’ouvrage a été reporté sine die. Joann Sfar -le directeur de collection- rassemble, à son rythme (11 albums en 8 mois), ses potes de L’Association et de l’atelier des Vosges, si tant est que l’on puisse véritablement dissocier les deux. Que des petits gars de la vague alternative, qui maîtrisent les codes et sont à même d’assouvir les ambitions du boss : initier à la lecture de bandes dessinées. Pas uniquement les gamins d’ailleurs.


Sept petits porcelets, Dorothée de Monfreid

Breal Jeunesse s'impose en douceur« Il y a de la boue sur les fauteuils, de la vieille purée séchée par terre, des meubles cassés, des traces de chocolat sur les murs, des giclées de soupe jusqu’au plafond. Et en plus, ça sent souvent mauvais ». Cherchez pas, vous êtes chez des porcs. Imaginez un peu le carnage pestilentiel lorsqu’en plus de deux gros cochons, sept petites queues en tire-bouchon s’évertuent à tout pourrir sur leur passage. Imaginez sept frères et sœurs se chamaillant à longueur de journée à coup de livres de beurre, s’aspergeant de vignace et de sacs poubelles en couinant insanités sur insanités. Un beau bordel assurément !

Pas démissionnaires pour autant, les parents hurlent plus fort que leurs répugnantes progénitures sans nom -les porcelets se font appeler par des chiffres percés à l’oreille- et distribuent baffes et fessées comme autant d’engueulades mémorables. Les petits n’en peuvent plus de subir ainsi la loi du père et de la mère cochon. Ils puisent aux tréfonds de leur imagination et décident de les abandonner pour, enfin, vivre en paix. Au début, les sept petits porcs se délectent d’une débauche sans limite. Au début seulement car, les cochons, comme les enfants, se lassent de tout et finissent par s’ennuyer ferme.

Derrière l’humanisation des cochonnets, pour ne pas dire la porcination des hommes, Dorothée de Monfreid induit la fascination des enfants pour la crasse, le plaisir de se dégueulasser et de faire les pires bêtises, au-delà de tous les interdits. Elle réalise le fantasme de nombreux petits bouts opprimés : prendre son petit baluchon et aller vivre sa vie, seul, tranquille. Jusqu’à l’inévitable retour dans le cocon familial, le bonheur éprouvé d’un papa et d’une maman retrouvés. On excusera le pompage du Petit Poucet, ça sert l’histoire et, convenons-en, l’idée des petits cailloux pour tracer sa route est géniale. Le récit, avec le vilain méchant loup en invité pas surprise du tout, est assez gnan-gnan, le dessin un peu rébarbatif mais ces Sept petits porcelets devraient séduire une palanquée de mini-révolutionnaires en puissance. Groin groin !

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Le soupir, Marjane Satrapi

Orchide, Violette et Rose ont perdu leur maman lorsqu’elles étaient petites. Leur père, un commerçant, a mis tout en œuvre pour les élever au mieux. Chaque fois qu’il part faire commerce à travers le monde, il revient les bras chargés de cadeaux. Mais un jour, malgré sa persévérance pour satisfaire sa petite dernière, il rentre à demi-bredouille, n’ayant pu trouver la graine de haricot bleu tant espérée. Profondément déçue, Rose soupire. Frappe alors à la porte Ah !,le soupir, qui exhausse son souhait et lui tend la semence sans ne rien demander en retour. Une année passe avant que Ah ! ne se représente à la porte. Cette fois, il vient chercher la cadette du commerçant pour l’emmener au royaume des Soupirs. Elle y tombera amoureuse du Prince. Mais le conte de fée se transforme en cauchemar. Rose tue par inadvertance son bien aimé.

Bien avant la publication du désormais célèbre Persépolis, Marjane Satrapi évoquait déjà son ambition d’écrire des versions non édulcorées des contes persans de son enfance. A l’atelier des Vosges, elle s’éternisait volontiers sur la vie en Iran et racontait ses lectures enfantines, entre princes cruels, mauvais génies et mariages forcés. Joann Sfar n’est pas le premier à lui ouvrir les portes de l’édition jeunesse (Nathan et L’Association l’ont devancé) mais il ne cache pas sa fierté de la publier. Le Soupir est donc un conte persan. Pas de bulle ici, juste des illustrations aux couleurs sombres, en sandwich entre deux textes fleuves. C’est un peu long, un peu Candide au Moyen-Orient avec d’impossibles rebondissements incessants mais on se laisse facilement emporter par la quête amoureuse de la jeune princesse désespérée. C’est bien raconté et on se passerait presque des dessins. Les enfants peut-être moins.

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L’archéologie c’est nul, Mathieu Sapin

Antoine est un jeune chiot, un peu rebelle, un peu excité, un peu égoïste et très attiré par l’argent. Lorsqu’il reçoit un colis de son grand-père alors qu’il est tranquillement en train de sècher l’école, il s’attend à un lecteur DVD, pas au nécessaire d’archéologie de son aïeul mourrant. Lui, la pelle, la truelle et la boussole, ça ne l’intéresse pas. Il compte bien rendre « tout ce barda » au vieux croulant et en profiter pour lui piquer quelques sous. C’est sans compter sur l’arrivée intempestive de Lucien, un petit cochon premier de la classe, bien décidé à entamer les fouilles pour retrouver le gros doigt du pied gauche de Saint-Trognon. Antoine n’a pas la moindre intention de louper ses dessins animés pour suivre ce naze mais en même temps, la relique pourrait rapporter trois millions d’euros, alors la télé attendra. Les deux comparses se précipitent à l’assaut du sarcophage enfoui, paraît-il, sous l’ancienne déchèterie.

Antoine est exécrable comme il faut, le genre de garçonnet traumatisant pour le gamin à lunettes qui préfère se plonger dans ses livres à l’heure de la récrée plutôt que de jouer au foot avec ses camarades de classe. L’archéologie, c’est nul se range parmi les classiques de la BD pour les jeunots avec de vrais gentils, de faux méchants et une morale à la fin : Mesdames, messieurs les parents et les grands-parents, votre enfant ou petit enfant n’est pas vous, ça ne sert à rien de lui imposer vos passions ou vos frustrations cachées ! C’est poli et convenu tout en étant fluide et drôle. Le style parlé du narrateur, de la « voix off », donne un ton et de l’élan à l’ouvrage.

Mathieu Sapin est encore peu connu du grand public, mais ça va venir. Il a installé sa planche à dessin dans les appartements du CNBD (Centre national de la BD), un atelier du 20e arrondissement de Paris, qu’il partage avec Christophe Blain et Riad Sattouf. Tous les trois dessinaient auparavant avec Sfar à l’atelier des Vosges. Alors qu’il s’apprête à faire son entrée dans la collection Poisson Pilote avec son Supermurgeman, super héros qu’il a initié chez les Requins Marteaux, Sapin fait une escale réjouissante dans le rayon jeunesse.

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Voir en ligne : www.brealjeunesse.com

(par Nicolas Fréret)

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Le douzième album à paraître chez Bréal est prévu en septembre. Il sera signé d’un faux préretraité, Lewis Trondheim, et devrait s’appeler A.L.I.E.E.N (Anthologie de littérature infantile extraterrestre égaré nonchalamment), Vivement !