Brüno : « "Tyler Cross" est à mi-chemin entre le roman noir et le western »

9 septembre 2013 0 commentaire
  • « Tyler Cross » c’est le nom d’un nouveau dur à cuire mis en scène par Brüno et Fabien Nury. Le dessinateur nous explique les tenants et aboutissants de cette série hard boiled, ancrée dans l’Amérique des années 1950.

« Tyler Cross » est votre seconde collaboration avec Fabien Nury. Qu’est-ce qui vous a réuni ?

Notre envie de collaboration est née un peu par hasard. J’avais eu vent que Fabien Nury aimait mon travail et qu’il serait potentiellement intéressé d’écrire quelque chose pour moi. On s’est rencontré brièvement à Saint Malo il y a trois ans. Juste le temps qu’il me parle de quelques projets qu’il avait dans ses cartons, dont « Atar Gull ». A la lecture de ce script, j’ai eu envie de m’y attaquer. La collaboration artistique s’est tellement bien déroulée, qu’avant même d’avoir terminé de dessiner « Atar Gull », j’ai demandé à Fabien s’il était prêt à remettre le couvert.

Ce à quoi il a dit oui...

Exactement, mais il n’avait pas de projet défini. Je lui ai fait part de mon envie de dessiner les Etats Unis des années 1970, avec des références aux revenge movies où l’on voyait des red neck en pick ups. Des bouseux américains typiques. Fabien était un peu réticent à ces ambiances à la Charles Bronson. Il possédait une série de photographies promotionnelles d’Humphrey Bogart pour le film « High Sierra », en 1941. Il m’a passé ces clichés, qui m’ont convaincu de faire glisser notre histoire vers les années 1950. On gardait le côté rural américain, la classe Bogart en plus !

Brüno : « "Tyler Cross" est à mi-chemin entre le roman noir et le western »
Tyler Cross
par Brüno & Fabien Nury

Le scénario de Fabien Nury est parti d’une simple photo ?

Oui, il avait déjà le nom du personnage et l’envie de créer à sa sauce un personnage de gangster laconique, qui s’inscrit dans la tradition des Parker de Donald Westlake, mais aussi de « l’homme sans nom » des films de Sergio Leone. Fabien avait très envie de livrer sa version de cet archétype.

Vous avez une affection particulière pour les histoires de genre : polar, blaxploitation, western, science fiction... Votre bibliographie en regorge. Pourquoi cette prédilection ?

Honnêtement, je ne suis pas un grand lecteur de fiction, mais par contre je suis très cinéphage. J’aime tout au cinéma, tant que c’est bon. Il n’y a pas de mauvais genre en soi. Et j’aime particulièrement ce qui relève du « cinéma de genre ». Ce qui me plaît, c’est que le cinéma de genre reste un super véhicule pour parler de chose sérieuse en restant léger, dilettante. Finalement, quand je fais de la science fiction funky avec Appollo (« Biotope » chez Dargaud), il y aussi un propos sur l’écologie et la gestion d’un idéal par un groupe de fanatique. « Tyler Cross » reste dans ce registre ludique, mais en gardant une petite charge sur les aspects les plus noirs de l’esprit humain.

Certaines séquences de « Tyler Cross » sont très violentes. Est-ce que Fabien Nury a osé aller plus loin dans l’écriture de certaines scènes hard, parce qu’il savait pouvoir compter sur la distance naturelle qu’impose votre manière de dessiner ?

Je pense que c’est un des aspects de mon dessin qui intéresse Fabien. Le récit de « Atar Gull » était également très dur. Nury avait ce projet dans ses cartons depuis plusieurs années, je pense qu’il a longtemps cherché comment le faire dessiner. Mon trait apporte une distance qui permet, je crois, de ne pas être obscène. Quand on met en scène la violence, il ne faut pas verser dans un voyeurisme malsain. Je pense que je pourrais pousser le curseur plus loin, sans être glauque.

Le Texas que vous dessinez dans cet album a tout d’un western moderne : décors, postures des personnages, shotgun, ambiance crépusculaire… C’était un objectif à atteindre avec ce scénario ?

« Tyler Cross » est à mi-chemin entre le roman noir et le western, du fait de la situation de l’action. Mais, honnêtement, je ne me suis pas posé la question dans ce sens là, parce que j’avais d’autres chats à fouetter. À savoir, réussir à modéliser un héros qui pourrait être récurrent. Ca n’était pas une mince affaire, j’en ai bavé. Je voulais aussi que mon dessin évolue vers quelque chose d’un poil plus réaliste et expressionniste, vu le sujet « hard boiled ». C’est ainsi que les proportions des personnages sont plus conformes à la réalité.

La prépublication dans Professeur Cyclope
s’est faite en noir et blanc

On a pu découvrir « Tyler Cross » en six épisodes dans la revue numérique Professeur Cyclope. C’était important de proposer une prépublication ?

Je fais partie de l’équipe fondatrice de Professeur Cyclope, et je dois bien avouer qu’on a pensé un peu tard à intégrer « Tyler Cross » au magazine. Avec le comité de rédaction, nous cherchions un récit épique, de l’aventure au premier degré. On s’est creusé la tête assez longtemps, puis Gwen de Bonneval s’est dit que le projet sur lequel je travaillais collerait parfaitement. Ca nous a permis, à Fabien Nury et moi, de renouer avec une tradition feuilletonesque et de proposer une version en noir et blanc.

Cette première histoire est complète, mais à la fin de l’album vous annoncez déjà un tome deux. Vous envisagez « Tyler Cross » comme un projet de longue haleine ? Une série pour dix ans ?

Ça va dépendre du dieu de la bande dessinée ! Si le public nous suit, il n’y a pas de raison que l’on s’arrête à un nombre de tomes définis, tant qu’on estime qu’on a des idées. Dès le départ, on a pensé que Tyler Cross serait un héros récurrent, dans des romans noirs à forte pagination, une grosse densité de lecture et une histoire complète par album. Le tome deux aura un contexte différent, puisqu’il se passera dans un pénitencier en Louisiane. Comme le personnage est a priori sans émotion, l’intérêt est de le faire rencontrer des personnages avec une vie compliquée. On veut des rencontres électriques.

Brüno à Bruxelles
en août 2013

Que représente une série comme celle là en terme de documentation ?

Pas de voyage au Texas, malheureusement. Beaucoup de films. Deux ont été mes références principales : « High Sierra » de Raoul Walsh (1941) et « Bad day at Black Rock » de John Sturges (1955). Ensuite, quand j’ai besoin d’une documentation graphique précise comme un vêtement ou une arme, je cherche tout simplement sur internet. Ceci dit, à l’image de mon dessin, ma documentation est synthétique ou symbolique. Je suggère des choses, je ne m’en fais pas si on ne retrouve pas le même nombre de boutons sur une veste d’une page à l’autre… Ce n’est pas l’objet de mon travail, tant que ça ne fait pas sortir du récit.

Une dernière question rituelle pour conclure : quel est l’album qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

Il y a en plein ! Je cite souvent Morris, Hergé,… Mais il y a un gars qui m’a énormément marqué, c’est Matthias Schultheiss avec « Le Rêve du requin » et « Le Théorème de Bell ». Je me souviens des couleurs à l’aérographe sur un dessin un peu trash, un réalisme un peu dégueulasse qui m’a fasciné tant il était hors norme. Les histoires étaient étranges aussi, pas forcément très bien racontées, mais il y avait une alchimie toute particulière.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Illustrations © Brüno - Nury - Dargaud, sauf mention contraire

Photos © M. Di Salvia

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A propos de Brüno & Nury, sur ActuaBD :

> "Hergé et Morris faisaient passer la fluidité et la narration avant l’esbroufe graphique" (Entretien en juin 2009)

> Atar Gull ou le destin d’un esclave modèle

> Biotope T1,T2

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