"Buster Mix" : avec un livre et une exposition, Les Rêveurs ouvrent les archives de Carlos Nine

4 mars 2020 3 commentaires
  • Le dessinateur Carlos Nine, décédé en 2016, a laissé une œuvre importante, pour partie non publiée. Les Rêveurs, en association avec la famille du maître argentin, ambitionnent d'en ouvrir l'accès en éditant plusieurs volumes d'archives, dont le premier est à paraître fin mars.

Buster Mix est un cow-boy comme on en fait peu. Solitaire mais hanté par sa mère, il chevauche un cheval de bois, joue du banjo et tombe amoureux d’une femme emprisonnée dans un saloon qui est en même temps un dragon lui aussi de bois. Il est surtout l’un des personnages inventés par Carlos Nine qui n’ont jamais vu le jour, faute d’avoir été intégrés à un récit avant la disparition de leur créateur.

"Buster Mix" : avec un livre et une exposition, Les Rêveurs ouvrent les archives de Carlos Nine
Buster Mix © Carlos Nine / Les Rêveurs 2020

Les Rêveurs, maison d’édition indépendante aidée pour l’occasion par la famille du dessinateur argentin, nous permettent pourtant de faire sa connaissance, grâce à un volume consacré au cow-boy et constituant le premier tome des archives dédiées au travail de l’auteur disparu le 16 juillet 2016. Comme d’autres artistes prolifiques, Carlos Nine a laissé derrière lui plusieurs projets inédits et de nombreux documents - textes et dessins - y afférents.

Buster Mix n’est cependant pas totalement un inconnu. Il a en effet fait une petite apparition en 1993 en Argentine, dans la revue Raf Magazine. Mais à part cette fulgurance, il est resté sagement dans les papiers du dessinateur, survivant malgré tout, connaissant plusieurs formes et plusieurs aventures inventées principalement entre 2005 et 2008. Et si Carlos Nine n’est jamais parvenu à achever son projet, il l’a suffisamment travaillé pour que Les Rêveurs en présentent une version à la fois belle, étonnante et instructive.

Buster Mix © Carlos Nine / Les Rêveurs 2020

Ce qui saute d’abord au yeux, mais ce n’est pas exactement une surprise concernant Carlos Nine, c’est la beauté des dessins rassemblés ici. Qu’il s’agisse des esquisses, des croquis préparatoires à la sanguine, des crayonnés ou des dessins au pastel, la force du trait impressionne. Aussi habile à rendre le mouvement qu’à élaborer une ambiance, Carlos Nine joue des courbes et des tons pour animer ses personnages et créer des paysages en dehors du temps.

Oscillant entre la réinterprétation des codes d’un genre rebattu, le western, et la construction, par touches, d’un monde merveilleux, le dessinateur offre ainsi une plongée dans son univers personnel, que les admirateurs de son travail pourront prolonger par une visite à la librairie-café Cariño, à Paris, où sont exposés pour quelques jours des originaux de Nine. L’occasion non seulement de voir des œuvres jusque-là inédites, mais aussi d’entrer dans la matrice d’une bande dessinée et de comprendre, au moins un peu, tout le travail existant en amont d’une publication.

Buster Mix © Carlos Nine / Les Rêveurs 2020
Buster Mix © Carlos Nine / Les Rêveurs 2020

Buster Mix est en outre un récit étonnant. Le nom du personnage est en lui-même programmatique, par sa double référence. Buster Keaton et Tom Mix symbolisent en effet, chacun à leur manière, le cinéma de la première moitié du XXe siècle. C’est alors l’âge d’or du divertissement, au premier degré. Le cinéma muet impose un art de la gestuel qui ne pouvait que plaire à Carlos Nine et qu’il s’efforce de rendre au mieux, avec ses propres moyens, dans sa bande dessinée. Si l’on ajoute le modèle de Jacques Tati et de son Monsieur Hulot, revendiqué par Nine, on comprend alors l’attention portée par le dessinateur au mouvement mais aussi au décalage vis-à-vis des codes, altérés par une tonalité mélancolique.

Or ce décalage est presque permanent dans Buster Mix et contredit le premier degré auquel l’auteur fait mine de faire appel. Le récit est très loin de suivre les scénarios qui ont fait le succès de Tom Mix. Nous retrouvons certes un cow-boy, une jeune femme opprimée, un rival, un saloon et le désert. Mais tous sont détournés des rôles qui leur sont habituellement assignés. Buster Mix lui-même, certes courageux et à la gâchette infaillible, étonne, en particulier quand il joue de son banjo - référence cette fois à Gene Autry - ou quand il doit se dépêtrer d’une mère castratrice réincarnée tantôt en serpent à sonnette, tantôt en chèvre...

L’ouvrage édité par Les Rêveurs est également instructif. Il permet bien sûr de révéler un travail inédit, mais aussi de comprendre comment celui-ci a été élaboré. Car non seulement le récit est reconstitué, quitte à mélanger croquis et dessins terminés et à intercaler des textes, mais il est richement présenté par Lucas Nine, fils de Carlos et lui-même dessinateur, et accompagné de travaux préparatoires légendés avec précision. Sont mêmes inclus les symboles, choisis par Carlos Nine qui en parsemait ses marges, qui soulignent les intentions de l’auteur.

La préface de Lucas Nine, qu’il nous est recommandé de lire après la découverte du récit et des dessins, nous renseigne sur les origines profondes, personnelles et culturelles, de Buster Mix. Il faut remonter ainsi à l’enfance de l’auteur, à ses souvenirs de cinéma et de la pampa argentine, mais aussi de bande dessinée. Le western est l’un des genres à avoir fait les belles heures de la bande dessinée destinée aux jeunes lecteurs, et Carlos Nine en est resté impressionné. Lucas Nine explique également, dans la mesure du possible, la façon dont son père travaillait. Partant de ses dessins, réalisés souvent sans lien apparent, il accumulait ensuite de la matière jusqu’à faire émerger des personnages et de vagues idées de scénarios, destinées à être affinées par la suite.

Finalement, ce premier volume des Archives de Carlos Nine permet de prendre conscience de l’importance de l’inachevé dans son oeuvre et peut-être, au-delà, dans toute démarche artistique. Buster Mix, comme les autres bandes dessinées de Carlos Nine, s’apprécie d’abord pour les impressions qu’elle provoque, avant même de faire appel à tout ressort intellectuel. Et donc d’aborder, ne serait-ce que d’une infime manière, la mystère de la création.

Buster Mix © Carlos Nine / Les Rêveurs 2020

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Buster Mix - Par Carlos Nine - Les Rêveurs - préface de Lucas Nine - traduction de l’espagnol (Argentine) par Cécile Ramirez - conception graphique d’Aude Charlier - 28 x 20 cm - 144 pages couleurs - couverture cartonnée, dos toilé, signet - parution le 26 mars 2020.

Exposition d’originaux de Carlos Nine à la librairie-café Cariño
Du 2 au 15 mars 2020
21 rue du Chalet 75010 Paris (métro Belleville)
Rencontre en présence de Lucas Nine le samedi 14 mars à partir de 17h

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