« CH Confidentiel », les dossiers secrets d’une Suisse pas propre

18 juillet 2006 0 commentaire
  • Il a le visage buriné du baroudeur. Pour un peu, avec ses cheveux courts, son front obstiné et sa fossette au menton, on le prendrait pour un {« soldier of fortune »}, un mercenaire en goguette à Paris entre deux missions. Il s'agit de Daniel Ceppi, aventurier et dessinateur de BD au long cours, qui vient présenter sa nouvelle série au Lombard, {CH Confidentiel - Nom de code : Pandore}.
« CH Confidentiel », les dossiers secrets d'une Suisse pas propre
CH Confidentiel - Nom de code : Pandore
Troisième Vague - Lombard

L’album est signé du seul Daniel Ceppi. Mais, dans l’ombre, il y a Paule, son épouse déjà co-auteur de la série Corps diplomatique (que les Humanoïdes Associés viennent de rééditer), trop modeste pour être créditée en couverture et dont, pourtant, la collaboration est revendiquée. « Au niveau des personnages, de leur relation avec les autres, de leur discours, nous dit Daniel Ceppi, ils ne parlent pas et ne se comportent pas comme si j’étais le seul auteur. D’ailleurs, je ne pourrais pas travailler avec Paule sur un Stéphane Clément[L’autre série régulière que Ceppi réalise pour les Humanoïdes Associés. NDLR], car elle me dirait « arrête de tenter de sauver de monde ! ». Là, avec Paule, on présente des personnages plus bruts, plus pragmatiques. Si j’avais fait les dialogues de l’album seul, les personnages agiraient autrement. »

Brigade des enquêtes réservées

Parlons-en des personnages, un groupe de flics membres de la « Brigade des enquêtes réservées », une unité qui n’existe pas dans la réalité, et qui serait une sorte de DST helvétique qui interviendrait sur des dossiers irrésolus quand toutes les voies de l’enquête se trouvent sans issue. Pas exactement des enfants de cœur : « Ses membres luttent activement et par tous les moyens contre les criminels, quitte à utiliser leurs méthodes. » Cette licence fictionnelle permet d’articuler l’intrigue autour de cinq fortes têtes : Zoé Zemp, une nana bien trempée qui garde toujours la tête froide, sauf dans sa vie privée qui est parfois borderline ; Etan Loffel, ancien des stups qui a conservé quelques mauvaises habitudes de son précédent emploi, Mathéus Rime, l’analyste financier du groupe, intègre et pragmatique, leur chef Louis Noverraz, un politicien madré qui fournit avec diplomatie à ses commanditaires une matière politiquement fissible préalablement neutralisée, et enfin, en marge du groupe, Zachary Zemp, un journaliste d’investigation de charme et de choc, capable d’aller là où les policiers ont des semelles de plomb, et qui sait tirer profit de tous les avantages que procure une bonne information.

Daniel Ceppi à Paris
Photo : D. Pasamonik

Un indic dans la police

Mais cette fiction est assise sur des éléments tangibles. Pour disposer de bonnes informations, il faut un bon informateur. Un ancien policier sert d’indic au scénariste. Une sorte de Borniche suisse qui, après quelques années de bons et loyaux services, est venu raconter à Ceppi les « affaires non résolues », celles qui n’apparaissent jamais dans les journaux parce qu’elles ont été arrêtées avant qu’elles ne dérangent trop de monde, avant qu’elles ne mettent en jeu des hommes d’état ou des puissances d’argent trop influentes... Ou plus simplement, parce que malgré un faisceau de convictions dense et serré, il manque la preuve ultime pour qualifier le crime. Paule et Daniel Ceppi y puisent les ingrédients pour pimenter la recette. C’est souvent édifiant, inquiétant parfois.

« Balayer devant sa porte »

Que veut prouver Ceppi, après avoir déniaisé ses lecteurs, avec la série Stéphane Clément aux Humanos, en lui faisant découvrir la réalité de certains pays - du moins, telle qu’il l’a perçue - et les vrais rouages de la géopolitique : jeter un cri d’appel à l’humanité, rappeler la notion de partage ? Sur ce point, il est sans trop d’illusions. La série Stéphane Clément est davantage de l’ordre du constat, un document quasi historique qui tranche avec l’effet de loupe sur un monde rendu consommable grâce aux voyages à bas coûts. Veut-il devenir une sorte de « Jean Ziegler des bulles » [1] ? Il aimerait bien, mais il est plus Suisse que Ziegler : il préfère rester discret. Discret et propre : « Je veux juste balayer devant ma porte ! » dit-il. Et de souligner que la Suisse se prête à ce genre d’intrigue, puisque qu’un grand nombre d’institutions mondiales y résident, comme l’Office des Nations Unies à Genève (ONUG), l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la Conférence sur le désarmement, etc.

Un thriller géostratégique

Le propos de Ceppi est comme sa ligne claire, héritage des valeurs du passé qu’il utilise comme une grille de lecture. Mais il n’a pas le détachement lunaire, volontairement naïf et finalement salutaire, d’un Hergé, ni le sens de la théâtralité d’un Jacobs. Son dessin, extrêmement habile à l’étape du crayonné, devient rugueux à l’encrage, se fige, comme crispé par le sujet. Ses histoires portent la trace d’un malaise contemporain, la difficulté du « vivre ensemble » au temps de la mondialisation. Son dernier thriller géostratégique est à cet égard symbolique du changement de point de vue. Stéphane partait le sac à dos à l’autre bout du monde pour essayer de comprendre les ressorts de la politique internationale. Dans cette série, c’est de Suisse, pour ainsi dire de chez lui, que Ceppi, bourlingueur comme Stéphane, a décidé de faire agir la Brigade des enquêtes réservées.

CH confidentiel : Nom de code, Pandore, premier titre d’une série qui devrait en comporter six, c’est un peu Les Bijoux de la Castafiore de Ceppi, une étape intérieure entre deux voyages à l’autre bout de la terre [2]. Ce point de vue ramassé demande de l’attention au lecteur, peut-être même une relecture. Mais les lecteurs de la collection Troisième Vague, qui connaissent déjà les scénarios complexes à souhait de Desberg (IR$) et de Mythic (Alpha), ne devraient pas trop s’y perdre.

Une page de CH Confidentiel
(C) Editions du Lombard

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Le sociologue et juriste suisse Jean Ziegler, professeur à l’Université, est actuellement rapporteur spécial de la Commission de Droits de l’Homme des Nations Unies pour le droit à l’alimentation. Il est l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages dénonçant des scandales politiques et financiers comme La Suisse, l’or et les morts (Seuil, 1997), ou encore Les Seigneurs du crime, les nouvelles mafias contre la démocratie (Seuil, 1998).

[2Ceppi n’abandonne pas la série Stéphane Clément, dont il assurera un nouveau volume après la finition des trois premiers tomes de cette nouvelle série.

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