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COSEY, L’AVENTURE INTERIEURE - Introduction

  • Dans le parcours original que le Palais des Beaux-Arts offre aux visiteurs depuis quelques années dans sa programmation de grandes expositions de bande dessinée, le choix de Cosey peut sembler curieux. Faire ce constat serait méjuger et l'homme, et l'œuvre, que nous vous proposons de découvrir aujourd'hui. Cosey est un maillon essentiel de l'évolution de la bande dessinée de ces trente dernières années.
COSEY, L'AVENTURE INTERIEURE - Introduction
La précédente exposition de Charleroi
"Le Remords de l’Homme blanc" (2005)

Après « Muñoz/Breccia, l’Argentine en noir et blanc » (2003), orfèvres du noir et blanc au contenu politique très fort, après « Alan Moore, les dessins du magicien » (2004), où l’on découvrait derrière les univers sophistiqués du grand scénariste anglais une pensée intelligente et profonde, après « Le Remords de l’Homme blanc », une réflexion pénétrante sur la colonisation et la décolonisation menée par quatre auteurs de bande dessinée de stature internationale (l’Italien Hugo Pratt, le Français Jacques Ferrandez, le Belge Jean-Philippe Stassen et le Hollandais Peter Van Dongen), un sujet auquel les récents événements dans les banlieues en France donnent aujourd’hui toute sa pertinence, il peut sembler curieux que Charleroi Imaginaire choisisse cette année un auteur apparemment aussi peu « engagé » et aussi peu célébré que le Suisse Bernard Cosey, un dessinateur-scénariste dont le propos balance entre un émerveillement presque naïf face à la beauté des choses et un scepticisme sourd et inquiet.

La Belgique, pays "exotique"

Jonathan dans Tintin
en 1975

Or, ce sont précisément ces qualités paradoxales qui rendent le travail de Cosey universel et, selon nous, digne d’intérêt. Le parcours de Cosey est celui d’un dessinateur classique issu de l’âge d’or de la BD franco-belge. Né en 1950, les lectures de son enfance viennent de Belgique : Tintin, Spirou, Blake et Mortimer, Chlorophylle, Buck Danny, Jerry Spring, Johan et Pirlouit... C’est d’ailleurs en Belgique que son illustre voisin et compatriote suisse Derib, chez qui le jeune Cosey fait ses débuts, publie ses bandes dessinées : Buddy Longway dans le Journal de Tintin des éditions du Lombard et la série Yakari, chez Casterman [1], l’éditeur de Tintin. Il faut le noter : la Belgique, cet exotisme obligé pour tous les bédéphiles, ouvre, chez Cosey, les portes de l’Himalaya et de l’Amérique [2].

Quant il arrive chez Tintin, le jeune dessinateur-scénariste est entouré de gens impressionnants : le Hermann de Bernard Prince et de Comanche, le Claude Auclair de Simon du Fleuve, le Will Eisner du Spirit, le Vance de Bruno Brazil, le Hugo Pratt de Corto Maltese... Mais tout cela est noyé dans un hebdomadaire qui est à bout de souffle et dont les ventes décroissent, avec des classiques fatigués (les Hergé et les Jacobs d’antan ont quasi disparu) et une nouvelle génération en crise prête à toutes les sécessions aventureuses comme l’a été le départ de plusieurs stars du journal (comme Hermann) pour l’hebdomadaire Super As en 1979.

Un séisme éditorial

Dans ces années-là, la BD franco-belge est à un tournant. Cosey entre dans le journal Tintin en 1975, l’année où se lancent Métal Hurlant et Fluide Glacial, trois ans après le premier choc de L’Écho des savanes (1972) et trois ans avant (À Suivre) (1978). Greg, « le plus grand rédacteur en chef de Tintin », selon son éditeur Raymond Leblanc, vient de quitter le Lombard quelques semaines auparavant pour un poste de directeur éditorial chez Dargaud. Les entrepreneurs qui ont fondé la bande dessinée franco-belge classique s’apprêtent à passer la main dans la décennie qui suit : successivement, le Lombard et Dupuis en 1984, Dargaud en 1988 changent de main. Pour les auteurs, c’est un séisme.

La BD adulte commence à briller de ses plus beaux feux avec de nouveaux acteurs : Glénat, Albin Michel, Audie, Futuropolis, Les Humanoïdes Associés... Chez Tintin, Cosey n’a plus vraiment d’interlocuteur : les rédacteurs en chef n’ont pas la stature d’un Greg et le nouveau « patron », le fils du fondateur du journal, Guy Leblanc, n’a pas l’autorité de son père. Le Journal de Tintin s’arrête cinq ans après les débuts de Jonathan.

À taille humaine

Si la bande dessinée se transforme ainsi, c’est parce que le monde bouge lui aussi. L’URSS se disloque peu à peu, l’Amérique est en crise, les monnaies flottent, la première crise pétrolière accuse pour la première fois depuis la guerre la fragilité de l’Occident. Les idéologies s’écroulent. Le citoyen est à la recherche d’un nouvel idéal aspiré par le trou d’air de mai 1968, mais après les premières escarmouches idéologiques radicales, les enthousiasmes sont retombés. Les Sex Pistols chantent : « There is no future in England’s dreaming - No future for you no future for me » ; les écrits de Guy Debord deviennent prophétiques.

Cosey n’est pas un idéologue, il n’est qu’un artiste qui a la vertu de mesurer son talent et de ne pas se situer parmi les meilleurs, ce en quoi il a tort. Certes, de la modestie il en faut, face aux défis qui s’offrent à lui à ses débuts à la fin des années soixante-dix. En passeur, il godille vaillamment entre la « bande dessinée de papa », comme la qualifiait Jacobs en sortant de la séance du premier volet de la Guerre des Etoiles (1977) et cette BD d’auteur vers laquelle vont ses aspirations profondes. En pionnier (Après un premier Roman Graphique, au Lombard, À la Recherche de Peter Pan, il inaugure la collection Aire Libre chez Dupuis, avec des albums foncièrement novateurs), il permet à la bande dessinée classique, comme François Bourgeon, Enki Bilal ou Pierre Christin à la même époque, de publier non plus des séries dont les personnages se destinent à décorer les pots de moutard,e mais des œuvres à part entière.

Bernard Cosey
Photo : J-P. Grandjean

Face à ces défis, Cosey développe une œuvre personnelle, unique, où il pose en termes pertinents les questions qui sont celle d’un modeste citoyen face à la mondialisation en marche. La morale personnelle qu’il développe pour répondre à la névrose sociétale qui est la nôtre est au cœur de son travail. Discrétion suisse oblige, il sacrifie assez peu au commentaire tapageur. Mais qu’on ne s’y trompe pas : Cosey baisse le ton pour mieux se faire entendre, comme un orateur parle plus bas pour lutter contre le brouhaha. Ne cherchez pas dans son travail la moindre démonstration de force. Les conflits qu’il décrit sont, comme le disent les stratèges d’aujourd’hui, de basse intensité. À taille humaine. Mais c’est précisément à ce niveau qu’un artiste peut espérer influer sur la marche du monde.

Didier Pasamonik et Eric Verhoest

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Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

COSEY, L’AVENTURE INTERIEURE

Charleroi - Palais des Beaux-Arts

Du 11 février au 16 avril 2006

Du mardi au dimanche de 10h à 18h.

[1Actuellement au Lombard.

[2Pour mieux connaître le Journal Tintin à cette époque, nous vous recommandons de surfer sur BD oubliées.com.

 
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