Café Panique - Alfred - Editions Charrette

12 mai 2004 0
  • Divagation éthylique et poétique de bistrot. Entre misérabilisme et loufoquerie décalée. Alfred interprète Roland Topor. Mieux, il lui rend hommage, au pinceau, avec la tendresse du disciple.

L’endroit est formidable. Les habitués ont tous leur petit surnom. Le vin est cher mais pas mauvais. La serveuse est aimable et ne fait jamais attendre le client. Café Panique est un bistrot miteux mais de proximité, et ça change tout. Un lieu de perdition unique où se noient misère, mal être et mythomanie chronique dans un ballet indescriptible de petits ballons bordeaux et de boisson jaunie.

C’est l’histoire de Cul-sec, Verre-en-main, Tableau-noir, Pomme-vapeur et les autres, contée par un narrateur désabusé, accro à la chaleur de son bar, éponge des brèves de comptoir qu’il préfère à la télé à deux. Du coup, s’il picole un peu trop, il a des excuses, les déclarations d’amour et les tête-à-tête avec sa femme, c’est pas son truc. Ce n’est pas dans son appartement ringard qu’il aurait été ému par l’euthanasie du cactus Jésus, qu’il aurait appris l’existence d’une grotte rupestre dans la dent cariée de Sans-moi ou découvert une thérapie à la déprime grâce au miraculeux coup sur la tête. Délire onirique, surréalisme communicatif, « Café Panique » plonge le lecteur circonspect dans l’univers chargé et populaire des bistrots du coin de la rue.

Influence

Lorsqu’il tombe, à l’âge de 12 ans, sur le recueil de nouvelles de Roland Topor, c’est le coup de foudre, la révélation. Les sensations ressenties ce jour là se muent en motivation. Alfred veut suivre sa trace. La lecture intégrale de l’œuvre du maître confirmera l’influence suprême sur le jeune auteur de 28 ans. Alfred dessine aujourd’hui parce que Topor dessinait, aussi, en son temps. Ami d’Alexandro Jodorowsky, il a notamment collaboré de 1961 à 1965 à la revue Hara-Kiri, quand il n’était pas peintre, photographe, sculpteur, romancier, chansonnier, parolier, réalisateur, metteur en scène... Il a même fait de la télé avec l’inoubliable « Téléchat », pastiche du journal de 20h pour les mômes, diffusé dans Récré A2, présenté par Groucha, le félin noir et blanc au bras dans le plâtre, et Lola, l’autruche. Alfred, comme une tripotée de bambins de sa génération, restait médusé par l’étrangeté absolue des objets doués de parole, fidèles au fil conducteur de l’artiste touche à tout : l’absurde.

Projet de longue date

Alfred savait qu’il adapterait « Café Panique » en bande dessinée. Quand ? restait l’inconnue. En rentrant éméché d’une soirée alcoolisée, plutôt que de se vautrer tout habillé dans son plumard comme à l’habitude, il s’installe, titubant, à sa table à dessin et se lance aveuglément, armé de son pinceau, à l’assaut de la première feuille blanche venue. Le lendemain matin, sa décision est prise. C’est ainsi qu’il travaillera, sans crayonner, directement au pinceau et à l’encre. Le résultat est réussi.

« L’humanité a besoin de sublime. Le sublime du sublime, c’est l’art. Le sublime de l’art, c’est l’avant-garde » disait Topor. Alfred a donc fait du sublime. Diversité de la technique entre dessins et collages en passant par le crobard et la photographie. Ambiance bruyante et feutrée, palette limitée de couleurs chaudes et saturées, trait fuyant et élancé. A mesure que s’écoule l’album fleurissent les roses de l’ébriété, les verres à pied se confondent aux culs de bouteilles. La porte du Café Panique est entrouverte, c’est une invitation, entrez sans crainte.

(par Nicolas Fréret)

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