Cagaster : l’exclu internationale de Glénat

11 juillet 2014 0 commentaire
  • Ce devait être l'événement Glénat de Japan Expo. Malheureusement, suite à la chute de la mangaka rencontres et dédicaces ont été en grande partie annulées à Villepinte. N'en demeure pas moins un coup de la part de Glénat: il est rare d'obtenir une exclu mondiale, ou presque, pour un manga sans être un éditeur japonais.
Cagaster : l'exclu internationale de Glénat
Kashou Hashimoto réalisant un dessin

Au soir de la première journée de Japan Expo Kashou Hashimoto se fracture le poignet, ce qui l’empêche de participer à l’événement les quatre jours suivants. Mais cela faisait déjà une semaine la mangaka était en France, effectuant des dédicaces sur Paris (Manga Space, Manga Café V2 et Hayaku Shop) et sur Lille (Bazar du bizarre et Manga No Yume), réalisant quelques interviews.

Concernant Japan Expo, elle aura eu le temps de participer à une conférence ouverte sur la scène des 15 ans et d’effectuer une heure de dédicace sur les estrades dévolues à ces dernières [1].

Pas de chance tout de même pour Glénat qui misait fort sur cette venue pour animer son Japan Expo, et cela même si l’éditeur grenoblois peut se consoler avec les ventes de Cagaster sur le salon, très satisfaisantes.

Car au-delà du simple événement que constitue un nouveau titre, la démarche éditoriale adoptée en la circonstance apparaît relativement atypique dans le paysage du manga en France.

L’estrade des dédicaces
Le dessin dédié à Japan Expo

Un projet éditorial particulier

En effet, à l’origine, Kashou Hashimoto publie Cagaster sous la forme d’un web manga, sur son propre blog, refusant des propositions de la part d’éditeurs japonais. Comme nous l’explique Stéphane Ferrand il fallut des trésors de négociation pour la convaincre de céder ses droits non seulement pour la France mais aussi pour l’international, avec comme seule clause spécifique la conservation des droits au Japon :

La complexité de la négociation pour Glénat était de convaincre là où d’autres avaient échoué, étant entendu qu’il est évident qu’un éditeur français n’aura jamais la possibilité de payer ce qu’un éditeur japonais peut payer. Déjà parce qu’on ne prépublie pas, donc on ne paye pas deux fois, et ensuite car notre socle de tirage ne se situe pas à 50 000 exemplaires comme chez la plupart des éditeurs japonais. La négociation fut délicate puisque notre but était d’obtenir le « tous droits », nous avons donc négocié point par point afin d’obtenir le droit monde, hormis le Japon par option.

Durant la négociation, l’auteure a demandé cette clause. Ce n’est pas spécifiquement une conservation de droits de publication mais une option de droits. Un éditeur japonais peut éventuellement se manifester auprès de l’auteure et c’est elle qui fait le choix ou pas de donner suite. Des éditeurs japonais ayant jadis demandé la publication de Cagaster au Japon, et même si elle avait alors refusé, par respect pour cette situation particulière, il était normal qu’elle conserve cette possibilité, et pour nous normal d’avoir une souplesse à ce niveau. Souplesse qui devient une caractéristique séduisante de la part d’un éditeur français et qui lui permet ainsi signer des auteurs alors que ce serait impossible sans cela.

Il y a bien d’autres spécificités à la négociation pour séduire un auteur japonais, mais cela relève ensuite du secret du contrat et de la négociation. Le cas ici expliqué est d’ailleurs un peu plus complexe, mais je garde mes petits secrets...

Conférence avec Kachou Hashimoto animée par Stéphane Ferrand

Voilà donc qu’arrive en France une série, en six volumes, pensée et menée a priori comme elle l’entendait par son auteure. Face aux séries prématurément arrêtées, mal abouties, qui jonchent le paysage manga en France actuellement, et plus encore au Japon, cela constitue déjà une différence intéressante.

Un manga né en marge du système ?

Pour comprendre comment ce projet est né, il faut remonter le fil de la carrière de Kachou Hashimoto. La jeune mangaka débute sur Whitsle en tant qu’assistante de Daisuke Higushi. Elle devient auteure professionnelle en 2000 et travaille dans les années qui suivent pour plusieurs grandes maisons d’édition.

Mais il s’agit essentiellement de commandes spécifiques, de l’éducatif au purement commercial, et donc parfois bien loin de ses centres d’intérêt. Se sentant frustrée dans ses envies de dessiner un véritable shonen elle décide de créer une série pour elle, sans aucune contrainte, et de la diffuser sur Internet : Cagaster.

Prévue comme un espace en marge de son travail, d’une durée provisoire, la série s’impose à elle et elle s’y consacre peu à peu pleinement. De son propre aveu, cette expérience lui aura permis non seulement de progresser dans son dessin mais aussi de prendre confiance en elle, en ses capacités.

La chute de l’humanité
Cagaster © 2014 Kachou Hashimoto / Éditions Glénat

Une histoire de métamorphoses

Cagaster présente un monde post-apocalyptique dans lequel l’humanité a été aux deux tiers décimée par une terrible maladie, baptisée "cagaster", transformant un humain sur mille en insecte anthropophage. Depuis, les hommes se sont réorganisés, éparpillés dans diverses villes entre lesquelles les échanges sont compliqués par la présence erratique de ces créatures au sein des grandes étendues dévastées qui séparent désormais les cités les unes des autres.

Notre histoire nous propose de suivre Kidow, un "exterminateur", c’est-à-dire un mercenaire spécialisé dans l’élimination des individus transformés par la maladie. À la suite d’une mission, il recueille une jeune fille, Ilie, dont le père est mort, en quête de sa mère.

Kashou Hashimoto en appelle à La Métamorphose de Kafka pour expliquer l’idée de initiale de Cagaster : raconter ce qui se passe autour de mutations incontrôlables, les changements provoqués chez ceux qui restent, qui ont vu leur proches se transformer, chez ceux qui ont dû complètement changer de mode de vie.

Mettre en fiction une transformation pour représenter celle à l’œuvre en tant que mangaka alors ? Si l’on poussait le bouchon, et étant donné la dimension cathartique de Cagaster pour son auteure, on pourrait voir dans ce désert dominé par les humains-insectes cannibales la sauvagerie des milieux professionnels de l’édition et dans ces villes où l’artisanat et la débrouille règnent le monde amateur du manga. Mais on pousserait sans doute un peu loin.

Kidow à l’oeuvre
Cagaster © 2014 Kachou Hashimoto / Éditions Glénat

Il faudra aimer un (nouveau) sombre héros de l’amer.

Car pour l’heure ce premier volume se veut essentiellement d’exposition : présentation des héros, des personnages secondaires, du contexte géographique, politique, et économique. Des bouts d’intrigues lancés : recherche du parent, question des convois de marchandises, serial killer en vadrouille.

Si tout cela est mené de manière efficace et convaincante, un relatif manque d’originalité vient tempérer notre enthousiasme. Du côté du cadre d’abord avec ce monde post-apocalyptique dominé par des créatures monstrueuses, vraisemblable retour de bâton d’une humanité qui s’est perdue en chemin.

Du côté de la caractérisation des héros ensuite, très clichés : il faudra adhérer au très ténébreux Kidow et à ses états-d’âmes - toujours intérieurs, mais à ça qu’on reconnaît un bonhomme, un vrai, Ilie ne s’y trompe pas - au risque de passer à côté de l’histoire. Ce qui conduit à des comportements too much, parfois maladroits.

Un héros qui ne fait pas dans la dentelle
Cagaster © 2014 Kachou Hashimoto / Éditions Glénat

Si on est impressionné par la démarche éditoriale et plutôt séduit par le positionnement de l’auteure, on est donc pour le moment davantage circonspect quant à la qualité du titre lui-même. Mais on garde en tête qu’il ne s’agit là que d’un tome 1, plutôt prometteur.

Et du côté des inspirations, si nombre de références se bousculent à notre esprit, l’hommage que ne manque pas de rendre Kachou Hashimoto à Kazuhiro Fujita, l’auteur de Karakuri Circus - série malheureusement arrêtée chez Delcourt - élucide non seulement certains développements, mais nous apparaît plutôt rassurant, gage de qualité pour la suite.

À suivre, résolument.

En tout cas, en allant ainsi prospecter vers le prolifique marché amateur japonais - réponse un brin ironique à l’implantation des éditeurs japonais en France ?- Glénat propose une tentative de reconfiguration de l’offre éditoriale du manga et c’est assez rafraîchissant. Avec un tome 2 annoncé pour septembre, et un tome 3 pour novembre, nous aurons rapidement de quoi nous faire une idée plus précise de la série.

À suivre donc, parce que ce qui constitue après tout un coup d’essai pourrait bien se révéler coup de maître. Et si ce n’est pas pour cette fois, on sera en tout cas véritablement curieux de suivre Kachou Hashimoto dans ses futurs projets, en espérant qu’elle sache conserver dans son travail la même indépendance d’esprit qu’elle a cultivé à cette occasion.

Et s’il est question de transformation insectoïde dans Cagaster, souhaitons que cette série soit l’occasion d’une véritable mue pour Kachou Hashimoto.

Après tout, la mangaka a déjà changé de nom, passant de Chicken Hashimoto à Kachou, ce dernier composé de caractères signifiant "fleur" et "oiseau". Du poulet au papillon ?, sacrée métamorphose !

Les fameux insectes
Cagaster © 2014 Kachou Hashimoto / Éditions Glénat

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

- Cagaster T1. Par Kachou Hashimoto. Traduction Anne-Sophie Thévenon. Glénat Manga, collection "Shonen". Sortie le 2 juillet 2014. 208 pages. 6,90 euros.

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- Photos de Japan Expo aimablement fournies par Glénat

[1Dédolée de cette situation, Kachou Hashimoto a adressé un message à ses fans que Glénat a traduit

Bonjour,

Je suis profondément désolée pour ce qui s’est passé. J’ai été ravie de voir autant de monde à Japan Expo, le premier jour.

En librairie également, j’ai été surprise que tant de personnes se déplacent pour moi.

Certains d’entre vous m’ont dit qu’ils reviendraient me voir pendant Japan Expo, mais à cause de mon inattention, je me suis blessée et je suis contrainte d’avancer mon retour au Japon.

Je vous promets de revenir en France quand je serai devenue meilleure alors attendez-moi. Jusque-là, je vais soigner mon poignet et mon étourderie pour pouvoir vous faire des dédicaces de nouveau.

Kachou Hashimoto.

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