Cailleteau : « Mon Shelton se différencie de celui de Van Hamme, sans pour autant le renier ».

12 avril 2007 0 commentaire
  • {{Thierry Cailleteau}} a repris avec panache le scénario de {Wayne Shelton}, dont les deux premiers albums avaient été écrits par {{Jean Van Hamme}} sur la base d'un synopsis qu'il destinait au cinéma. Cailleteau s’est glissé dans le moule avec une certaine habilité dans une bande dessinée d’aventure classique et populaire.

Vous aviez pris la défense de Jean Van Hamme dans les colonnes du mensuel BoDoï. Est-ce cette démarche qui l’a incité à vous confier Wayne Shelton ?

Je ne sais pas. Il faudrait lui poser la question. Il est vrai que je l’ai défendu dans ce journal, à l’occasion d’une interview. Mais à travers mes propos, je voulais surtout parler de la famille d’auteurs à laquelle nous appartenons tous les deux : celle qui réalise des bandes dessinées populaires. Jean Van Hamme est l’un auteur emblématique de cette famille. Je ne le connaissais pas, à l’époque. Plus tard, j’ai eu la chance de le rencontrer et d’apprécier l’homme.

Un certain lectorat n’hésite pas à dire : « La BD commerciale, c’est forcément mauvais ! »…

Ce discours m’ennuie. Wayne Shelton, par exemple, est une série divertissante, de qualité. Nous ne recherchons pas à réinventer le Neuvième Art. Ce n’est pas notre propos. Nous essayons simplement de faire plaisir à une certaine catégorie de lecteur qui apprécie ce type de livre, et qui se régale si l’on en croit les ventes de Shelton. Celles-ci sont en hausse.
Les jeunes auteurs, qui croient parfois qu’ils vont changer le monde, ont souvent ce type de discours. Mais c’est une fausse polémique, étant donné que nous n’avons pas les mêmes objectifs. Il est donc logique que nous n’atteignions pas les mêmes buts. Mais pourquoi reproches ces griefs aux auteurs ? Que les détracteurs de Shelton et de la bande dessinée populaire en général, aient au moins le courage de traiter les lecteurs de ce type de BD d’imbéciles. Un courage qu’ils n’ont pas, alors ils s’attaquent au produit. Pour ma part, je considère que nos lecteurs sont loin de l’être…
Jean Van Hamme a sans doute compris que nous faisions partie de la même famille. Quand il a décidé de trouver un repreneur pour Shelton, Dargaud lui a proposé une liste où figurait mon nom. Si j’y étais, c’est sans nul doute parce que mes précédents albums plaisaient à Dargaud.

Cailleteau : « Mon Shelton se différencie de celui de Van Hamme, sans pour autant le renier ».
étude pour la couverture du T6
(c) Denayer, Cailleteau & Dargaud.

Pourquoi avez-vous accepté ? Vous étiez plutôt catalogué comme auteur de science-fiction.

Catalogué, peut-être ! Mais je vous rappelle que j’ai commencé par Les aventures de Fred et Bob qui se passaient à la plage durant les années ’60. Et si vous regardez dans ma bibliographie, vous constaterez que je n’ai pas fait que de la SF. A cause du succès d’Aquablue, les gens me classent comme un auteur de science-fiction. Mais j’adore le récit populaire sous toutes ses formes, que cela soit le policier, le thriller, l’aventure ou le médiéval !

Vous n’avez donc pas eu de mal à vous glisser dans ce genre ?

Pas du tout ! Je donne vie à Wayne Shelton de manière naturelle. J’essaie de respecter les bases d’un personnage que je n’ai pas créé. C’est une sorte de cahier des charges auquel je me dois d’être fidèle. Il faut donc que la série conserve un certain classicisme. qui ne me déplaît pas, ceci dit ! Je me suis glissé dans cette peau avec beaucoup de jubilation. Je me suis approprié Shelton, et il n’est plus tout à fait le même que celui que Van Hamme m’a laissé. Il se différencie du sien, sans pour autant le renier.

Vous nous avez surpris d’emblée en réalisant une suite aux deux premiers albums de Van Hamme qui formaient une histoire complète.

J’avais le trac, je dois bien l’avouer, de trouver la bonne idée. Succéder à Jean Van Hamme n’est pas une chose facile, vous en conviendrez ! Cette idée m’est venue naturellement, en lisant la fin du deuxième tome. Mais que faisaient-ils de tout cet argent ? On pouvait imaginer que Shelton visite les familles des différents intervenants du premier cycle. Ce point de départ me permettait de m’appuyer sur les deux albums de Van Hamme, ce qui m’enlevait un peu de pression. Je ne partais pas dans l’inconnu. C’était également une manière de réaliser un passage de relais dans la douceur. Jean Van Hamme, sans intervenir dans l’écriture, l’a supervisé. Avec vigilance, mais sans se montrer entreprenant. Bref, avec tolérance. Il m’a suggéré certaines choses, mais je lui ai répondu : « Ne me force pas à faire du mauvais Van Hamme. Je préfère faire du bon Cailleteau. Même si c’est moins bien … ». Il a parfaitement admis cet argument. C’est un homme très ouvert…

(c) Denayer, Cailleteau & Dargaud.

La psychologie du personnage est de plus en plus complexe.

Je ne sais pas dans quelle direction Jean Van Hamme aurait développé la série s’il l’avait continuée. Les deux premiers albums étaient plus orientés vers l’action, et ils ne laissaient guère de place pour développer la psychologie de Shelton. En tant repreneur, je souhaitais faire découvrir une autre facette du personnage, sans renier l’homme d’action qu’il est ! J’aime aborder sa vulnérabilité et ses contradictions. Bref, je désirais parler de l’homme sans que cela empiète sur le « héros ». D’ailleurs, ce cheminement est logique : Dans Aquablue, je m’étais un peu décalé du genre de la SF pour tenir compte de la psychologie, tout en réutilisant certains classiques du Space Opera.
Wayne Shelton est imprévisible et en mouvement. On utilise certains codes du récit d’aventure, tout en les transgressant !

C’est sans doute le premier héros quinquagénaire de la BD …

Oui. Il a tellement bourlingué que l’on peut lui imaginer des amis aux quatre coins du monde, et ressortir une vieille histoire. C’est une facilité narrative intéressante !

Christian Denayer nous a confié que Shelton lui a valu la plus grande trouille de sa vie. I en a été de même pour vous ?

Non ! Cette reprise a été un déclic. Jean Van Hamme a tout fait pour me mettre à l’aise. Mais cela a été une sacrée responsabilité. Si la série avait régressé, j’aurais considéré que cela comme un échec. J’ai beaucoup de reconnaissance pour Jean Van Hamme de m’avoir confié ses personnages. Je me les suis accaparés. Parfois, si on ne me le rappelle pas, j’oublie que c’est lui qui les a créés, tellement je me suis adapté et attaché à Wayne Shelton.

(c) Denayer, Cailleteau & Dargaud.

Comment se déroule votre collaboration avec Denayer ?

Je suis ravi de son travail. Nous avons des passions communes. Christian Denayer a des envies, et j’en tiens compte. Il s’implique beaucoup dans la série et s’intéresse de façon très intérieure aux personnages. Nous bloquons parfois sur certains points, ce qui est bien normal vu qu’il vit de manière affective une « relation » avec Shelton. Il travaille toute l’année sur cette série, et moi, seulement quelques mois. J’ai un certain recul du fait que je ne suis pas continuellement plongé dans cet univers. Nous avons parfois certaines conversations passionnées, où je dois faire admettre ma vision du personnage à Christian. Ceci dit, Jean Van Hamme a eu beaucoup de chance de travailler avec lui sur cette série. Je suis certain que le succès de Wayne Shelton est dû à son travail…

Pouvez-vous lever le voile sur le prochain album ?

Shelton et Honesty sont des personnes qui se croisent, mais ne restent jamais ensemble. Elle ne fera donc pas partie de la prochaine aventure. Wayne Shelton va être entraîné dans une affaire à caractère religieux. Il va devoir protéger et convoyer une relique, liée de près au Christ. Shelton est un homme pragmatique et sceptique et on va l’amener à le faire vaciller, sans pour autant le convertir !

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photo : (c) Angel Senga.

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