Camera Obscura - Vers la ligne claire et retour - Par Ted Benoit - Champaka Brussels

26 avril 2013 2 commentaires
  • Parallèlement à sa remarquable exposition aux galeries Champaka de Bruxelles et de Paris, Ted Benoit publie un recueil de ses travaux qui explicite son choix pour la manière d'Hergé, son détour par l'héritage jacobsien et son détachement progressif. Un ouvrage qui est rien de moins qu'un bilan esthétique de la Ligne claire, un mouvement majeur de la BD franco-belge des années 1980.

S’il est un auteur qui incarne bien le mouvement de la Ligne claire qui saisit la bande dessinée franco-belge au début des années 1980, c’est bien Ted Benoît. Chez Joost Swarte, le choix du dessin d’Hergé et de George McManus ressort d’une réflexion esthétique inspirée du design, en particulier du modernisme européen qui fait suite au Bauhaus et dont il fut l’un des premiers à dénoncer l’esprit stérile qui mène tout droit à un fonctionnalisme ennuyeux.

Rivière et Floc’h quant à eux proposaient un travail de déconstruction des codes de la BD classique, qu’ils envisageaient de pervertir -pour utiliser leurs propres termes- dans une démarche proprement post-moderne. Chaland ou Serge Clerc et tant d’autres leur emboîtèrent le pas.

Chez Ted benoît, nous revenons aux fondamentaux que le titre de ce fort volume de 224 pages (dont 96 en couleurs) évoque clairement : Camera obscura -la chambre noire de la photographie- à savoir la clef de voûte de la représentation du réel qu’est la lumière.

Quand il aborde le dessin, Benoit louche vers l’apport le plus fondamental de la bande dessinée des années soixante : sa migration vers une audience adulte symbolisée par l’ "x" du comix promu par le mouvement Underground américain. La liberté sexuelle, mais surtout le combat pour les droits civiques : contre la discrimination raciale et sexuelle, pour l’avortement, pour les libertés individuelles... Un combat qui n’est jamais acquis comme on l’a vu en France dans le débat sur le mariage pour tous, mais qui a abouti à la création de champs nouveaux dans le domaine de la bande dessinée, de Pilote aux romans graphiques, en passant par les genres de mauvaise réputation comme le Polar ou la SF, tout cela est à prendre en compte pour un jeune créateur à la fin des années 1970.

Camera Obscura - Vers la ligne claire et retour - Par Ted Benoit - Champaka Brussels
Des planches claires obscures d’Hôpital...

Ce mouvement de liberté décomplexe Benoit qui se positionne déjà au-delà : "Ils publient Crumb, Shelton et ces dessinateurs de la côte Ouest dont la fréquentation a fait naître en moi l’idée qu’il n’était pas vraiment nécessaire de savoir dessiner pour être publié, si on avait quelque chose à dire. Visiblement, les gens de Pilote ne sont pas au courant."

Cinéphile (il sera un temps critique de cinéma), Ted Benoit se rend bien compte que sa problématique principale est la lumière car la finalité de tous ces dessins est l’impression. Lorsqu’il est amené à faire le lettrage des BD de Crumb pour le magazine Actuel, il a le nez sur la problématique de l’impression, comme Hergé au Petit Vingtième, retoucheur de clichés à ses débuts. Comme Swarte et Chaland, il redécouvre la technique du ben-day qui permet de maîtriser la couleur à l’aide du point de trame.

Mais auparavant, impressionné par La Déviation (1972), il regarde de près l’évolution de Gir vers Moebius, son relâchement stylistique, ses grands espaces, ses volutes de traits exécutés au Rapidograph, ses contributions au Pilote agonisant, à Hara Kiri ou à L’Écho des Savanes. Et puis ce nouveau journal au "doux nom" de Métal Hurlant dont il pousse la porte et où il se fait engager séance tenante. Prépubliée dans L’Echo des savanes, c’est aux Humanos que paraît Hôpital, le premier chef d’œuvre de Ted Benoit, brillamment raconté.

Cette fois, c’est Tardi qui l’impressionne. Il dessine les bulles et le profil de ses personnages comme lui. Tardi comme Moebius ont un rapport décomplexé au dessin, leur personnalité transcende une technique mise au second plan par une virtuosité maîtrisée. Benoit comprend cet enjeu et découvre l’importance du point de vue dans la narration en même temps qu’il apprend à narrer avec le ton décalé de la nouvelle garde de la bande dessinée de son temps : Swarte, Chaland,...

Bien que modéré par la trame du doubletone, utilisé en ce temps-là par une poignée de dessinateurs parisiens, le trait reste encore tremblant, accrochant la matière, mais il fait bientôt la rencontre avec ce qui fait la spécificité de l’École belge : la documentation.

... à la ligne claire de ray Banana
illustrations : (C) Ted Benoit et Champaka.

Là il découvre la qualité du trait d’Hergé : de toutes les solutions graphiques pour rendre le réel, il choisit la plus simple, la plus épurée, la plus lisible. Le dessin de Benoit s’agrémente de magnifiques lavis qui sont appliqués comme les couleurs d’Hergé : quasi sans aucun modelé. Avant tout, la clarté.

À la suite de Swarte, il en reprend les codes graphiques tandis que sa culture cinématographique le porte à faire, comme Chaland ou Serge Clerc, un revival 1950.

Les quatre catalogues de l’expo d’Hergé à Rotterdam par Joost Swarte lui servent de bréviaire et il ne tardera pas à lui demander la préface de son ouvrage Vers la ligne claire. Il rencontre l’un des inspirateurs majeurs du dessin d’Hergé, Tchang, lors d’une émission de TV à Bruxelles. La conversion est achevée.

La réflexion ne s’arrête pas là : Camera obscura est une somme qui éclaire sous un jour nouveau un style contemporain qui reste en attente de sa définition. Dans cet ouvrage, Benoit ne se contente pas de montrer ses aptitudes de dessinateur et de graphiste, il mène sur la bande dessinée un véritable travail théorique qui pourrait bien s’avérer incontournable pour les historiens de la période.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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