Canales & Guarnido (Blacksad) : "En parlant du passé, on aborde aussi les problèmes du présent !"

25 octobre 2010 2 commentaires
  • Après quatre ans d’attente, le quatrième tome de {Blacksad}, {L’Enfer, le silence} est incontestablement l’un des moments forts de la rentrée. Le félin détective quitte New-York pour la Nouvelle-Orléans pour enquêter sur la disparition d’un joueur de jazz. {{Juan Diaz Canales}} & {{Juanjo Guardino}}, les auteurs de ce best-seller, nous parlent de {Blacksad}.

Blacksad est engagé pour retrouver Sebastian, un pianiste de jazz, qui a disparu sans laisser d’adresse. Faust Lachapelle, son producteur, souhaite le retrouver avant de mourir du cancer qui le mine depuis des mois. Sebastian est le plus grand jazzman que Faust ait jamais produit. Seulement, ce dernier est totalement miné par la drogue. Il a même abandonné sa femme sur le point d’accoucher. En plein Carnaval, Blacksad enquête dans les milieux interlopes du jazz à la Nouvelle-Orléans et tente de comprendre les causes de la disparition du musicien.

Les deux derniers épisodes de Blacksad étaient politiques. Juan Diaz Canales et Juanjo Guardino ont provisoirement fait l’impasse sur cette thématique, pour revenir à un polar ombrageux plus classique, mais teinté d’ambiances fortes. En témoignent les atmosphères folles du Carnaval de la Nouvelle-Orléans, des endroits louches où le jazz déploie sa mélopée, ou encore de la maison de l’initiée qui pratique le vaudou chez qui Lachapelle se fait soigner. Une réussite incontestable qui doit évidement beaucoup à la dextérité graphique de Guarnido.


Canales & Guarnido (<i>Blacksad</i>) : "En parlant du passé, on aborde aussi les problèmes du présent !"Vous souvenez-vous des circonstances de la création de votre série, Blacksad ?

Juan Diaz Canales : Nous avons commencé à y penser il y a une vingtaine d’années. Juanjo avait intégré un studio de dessin animé pour la Walt Disney à Montreuil, ce qui a considérablement ralenti le rythme de la création de la série et du premier album. Le projet a donc mis du temps à démarrer. Nous n’avions aucune idée quant aux spécificités du marché francophone, mais nous voulions publier nos albums en français. Nous sommes tous les deux passionnés par la bande dessinée franco-belge. En Espagne, il nous aurait été impossible de monter un tel projet ! Juanjo vivait à Paris, et nous avons profité de cet atout pour présenter Blacksad aux éditeurs parisiens.

Dès le départ, vous aviez cette idée de développer un polar autour de personnages zoomorphes ?

JDC : C’était même notre pari que d’utiliser cette forme d’expérimentation narrative. Notre objectif était de passer par l’image pour donner de nombreuses informations sur nos personnages. En transformant les humains en animaux, on y arrivait !

Extrait du T4 de Blacksad
(c) Guarnido, Canales & Dargaud.

Cela implique que vous devez parler beaucoup du casting entre nous ?

Juanjo Guarnido : Oui. Nous discutons énormément, quelle que soit l’étape de travail dans laquelle nous sommes : le synopsis, le découpage séquentiel, les dialogues, le choix de l’animal le plus opportun pour incarner un personnage, les planches dessinées, etc. Nous voulons que l’autre puisse se caler facilement sur son propre travail, et surtout être tous les deux sur la même longueur d’onde !

Dès le deuxième album, vous avez embrayé sur un contexte plus politique. Pourquoi avoir désiré explorer les grands thèmes des années 1950 : la chasse aux sorcières, le Maccarthisme, le Klu Klux Klan, la ségrégation raciale, etc.

JDC : Nous avons pris le parti d’être très réaliste dans Blacksad. Lorsque nous avons cherché des sujets, nous nous sommes rendu compte que ces ambiances historiques nous plaisaient. Beaucoup d’entre elles sont encore d’actualité. Par exemple, le problème de la ségrégation raciale aux USA n’est pas encore résolu. Il existe toujours des tensions par rapport à l’utilisation du nucléaire. Pas avec le bloc de l’Est, mais avec les Iraniens. En parlant du passé, on aborde aussi les problèmes du présent !
Quand nous traitons d’un sujet « politique », ce qui nous intéresse le plus, c’est le ressort dramatique qu’il peut apporter à l’histoire et sa façon de faire interagir les personnages. L’Enfer, le silence est plus un récit de genre, comme le premier tome, mais qui garde toutefois un aspect dramatique.

Extrait du T4 de Blacksad
(c) Guanido, Canales & Dargaud.

Pourquoi placer votre histoire dans la Nouvelle Orléans ?

JG : Il s’agit de la ville du jazz et nous avions décidé d’axer ce quatrième album sur ce sujet. Ce genre musical est plus proche de l’univers du polar que le rock, par exemple. Je me suis rendu dans le centre de cette ville pour faire un mini-repérage, sans prendre le temps de visiter les alentours et les bayous. Je suis tombé au début de la saison du Carnaval. J’y ai vu le premier défilé. L’ambiance était à la fois totalement festive et folle et en même temps très saine ! Ce défilé était organisé par une sorte de confrérie. Les chars étaient décorés d’une manière très satirique. La décoration de certains chars était même parfois très engagée politiquement … C’était surprenant de voir cela aux USA.

Le ton de la série doit beaucoup à l’écriture. Écrivez-vous en français ?

JDC : Non. J’écris en espagnol. Le texte est traduit ensuite. Nous sommes contents du travail de traduction, qui est impeccable. Juanjo parle beaucoup mieux le français que moi et supervise cet aspect du travail.

JG : Je veille simplement à ce que les tournures de phrases et les répliques respectent les intentions du texte original qui est souvent dans l’ironie et dans le double sens.

Votre dessin est très expressif.

JG : Effectivement. C’est un travail laborieux et subtil pour arriver à donner une nuance particulière dans l’expression d’un visage. C’est encore plus difficile dans Blacksad car je ne dessine pas des humains. Mais cela reste un exercice passionnant ! J’ai essayé de m’imbiber cet aspect du dessin dès ma jeunesse en observant, en étudiant et en copiant des grands auteurs tels que Alfonso Font ou les dessinateurs du studio Disney.

Extrait du T4 de Blacksad
(c) Guarnido, Canales & Dargaud.

Juanjo Guarnido, vous êtes également le dessinateur d’une autre série : Sorcelleries. Vous utilisez la technique traditionnelle de l’encrage. Votre travail sur les deux albums de Sorcelleries ont-ils eu une répercussion sur Blacksad ?

JG : Oui. Pour Sorcellerie, j’ai changé mon style pour être dans le registre de l’humour, du «  cartoon  ». Ce type de dessin est tout autant laborieux. Mais cette expérience m’a apporté beaucoup. J’ai apprécié le côté jeté et expressif de l’encrage. Auparavant, je n’avais jamais été capable de me jeter ainsi dans l’encrage. J’étais détendu en encrant Sorcelleries car un coup de gouache blanche ou de Tipp-ex pouvait corriger une ligne maladroitement tracée. Cette liberté m’a donné confiance, et mon trait s’est relâché.
Ceci dit, je ne me comparerai jamais à de grands maîtres de l’encrage comme Denis Bodart, Simon Léturgie ou encore Didier Conrad. Ils sont dans le sillon d’André Franquin, qui est le maître absolu du genre.
J’ai senti des répercussions sur le quatrième tome de Blacksad. Mon trait est de meilleure qualité. Dans le précédent album de cette série, je tendais vers une synthèse de mon trait, mais sans avoir d’aisance.

Alexandre Aja a déclaré dernièrement qu’il réaliserait probablement une adaptation cinématographique de Blacksad. Qu’en est-il ?

JG : Thomas Langmann a acheté les droits cinématographiques il y a plusieurs années. L’univers de Blacksad requiert beaucoup d’ambition, et il est difficile de mettre un tel film en chantier. Il y a déjà eu plusieurs réalisateurs qui ont été pressentis. Nous en avons rencontré un qui était sur la même longueur d’onde que nous. Le cinéma est un monde compliqué. Nous ne savons pas si ce sera Alexandre Aja ou un autre réalisateur qui réalisera le film. Nous espérons simplement que l’adaptation sera fidèle à l’œuvre originelle. Thomas Langmann nous a promis que nous aurons la possibilité de nous impliquer dans le film si nous le désirions.

Extrait du T4 de Blacksad
(c) Guarnido, Canales & Dargaud.

Quels sont vos projets ?

JDC : Un album d’humour dessiné par un dessinateur espagnol paraîtra prochainement chez Glénat. Et puis, j’ai écrit un diptyque qui se déroule aux USA pendant la Guerre de Sécession. Ces albums seront dessinés par José-Luis Munuera, et paraîtront chez Dargaud.

JG : Je dois dessiner un album de Voyageur, la série de Éric Stalner et Pierre Boisserie. Et puis, il y a troisième tome de Sorcelleries et le cinquième album de Blacksad.

(par Nicolas Anspach)

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Lire les chroniques de Blacksad T3 & T2

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Illustrations (c) Canales, Guarnido & Dargaud
Photos (c) Nicolas Anspach

 
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