"Capital & idéologie" : Claire Alet et Benjamin Adam adaptent l’essai de Thomas Piketty

Par Frédéric HOJLO Bon 15 avril 2023 
Une bande dessinée dédiée à l'économie et toujours bien classée dans les ventes plusieurs mois après sa sortie, ce n'est pas si fréquent. La lecture de "Capital & idéologie", adapté de l'essai de Thomas Piketty par Claire Alet au scénario et Benjamin Adam au dessin, permet de comprendre pourquoi. S'appuyant sur la fiction, dense et limpide, cette adaptation répond à des enjeux contemporains particulièrement aigus.

Pourquoi et comment les inégalités de richesse ont-elles pu se développer depuis le XIXe siècle et même s’accentuer rapidement depuis le début du XXIe ? La question est aussi ardue qu’importante. Il a fallu plus de mille pages à l’économiste Thomas Piketty pour y proposer une réponse dans son essai Capital et idéologie paru au Seuil en 2019. C’était un défi en soi. Adapter cet essai en bande dessinée en était un autre, relevé par Claire Alet et Benjamin Adam.

La thèse de Thomas Piketty paraît simple et logique. Toute société - tout système politique, économique et social - a besoin de justifier les inégalités qui la constituent pour pouvoir se maintenir. La société capitaliste moderne, telle qu’elle s’est développée à partir du XIXe siècle, doit le faire autant que les précédentes. En ce sens, économie et idéologie sont indéfectiblement liées. La multitude et l’adaptabilité de ces liens ont pu faire croire que le capitalisme et ses différentes incarnations politiques étaient l’aboutissement logique d’une histoire millénaire. Thomas Piketty veut montrer qu’il n’en est rien et que le capitalisme, en particulier dans sa version libérale actuelle, est le résultat de luttes d’intérêts - d’où les inégalités - et qu’il est possible d’en sortir.

L’essai de Thomas Piketty a fait date. Convaincu ou non, on ne peut lui nier des qualités. Profondeur historique, variété des sources, argumentation solide, vision globale sont des atouts qui rendent son travail digne d’intérêt et intellectuellement stimulant. Sa volonté de proposer des explications à des données souvent présentées comme acquises et indiscutables, ainsi que des pistes pour aller vers des sociétés moins inégalitaires, est séduisante. Fondées sur la remise en cause de la sacralisation de la propriété privée, sur l’éducation et le partage des savoirs et des compétences, sur une redéfinition des pouvoirs politiques et économiques, ses solutions paraissent raisonnables et novatrices, même si elles ne peuvent pas faire l’unanimité.

"Capital & idéologie" : Claire Alet et Benjamin Adam adaptent l'essai de Thomas Piketty
Capital & idéologie © C. Alet / B. Adam / Th. Piketty / Le Seuil / La Revue dessinée 2022
Capital & idéologie © C. Alet / B. Adam / Th. Piketty / Le Seuil / La Revue dessinée 2022

Il fallait reprendre ces qualités, en le transformant, pour réussir à adapter Capital & idéologie en bande dessinée et en moins de 200 pages. Claire Alet, au scénario, et Benjamin Adam, au dessin, y sont parvenus. Leur version reste solidement construite, didactique sans lourdeur excessive, et plus dynamique que beaucoup de bandes dessinées documentaires. Le recours à la fiction - on suit plusieurs générations d’une famille d’abord très riche, puis moins - et quelques pointes d’humour permettent d’accrocher et de maintenir l’attention des lecteurs les moins férus d’économie.

La bande dessinée Capital & idéologie n’est certes pas révolutionnaire dans sa forme. On n’échappe pas de temps à autre à l’illustration - ce qui en soi n’est pas gênant, mais peut poser la question du passage par le medium bande dessinée. Benjamin Adam, qui a beaucoup travaillé pour La Revue Dessinée et qui n’hésite pas à expérimenter via la fiction, a su profiter de son expérience. La lisibilité de son dessin et l’utilisation sobre des couleurs servent efficacement le propos.

Claire Alet, journaliste et documentariste également expérimentée - elle a travaillé pendant une quinzaine d’années pour Alternatives économiques -, a réussi la gageure de synthétiser l’essai de Thomas Piketty sans l’édulcorer. Son approche chronologique et son souci constant de s’ancrer dans le quotidien rendent les analyses économiques concrètes et aisément compréhensibles.

Tout cela permet de comprendre que la bande dessinée fasse encore partie des meilleures ventes presque cinq mois après sa parution. Mais il s’agit aussi d’un choix éditorial intelligent. Capital & idéologie fait écho à des préoccupations grandissantes depuis plusieurs années en France et ailleurs. La contestation de la réforme des retraites les ont rendues encore plus palpables. Rien d’étonnant donc à ce que les lecteurs cherchent des réponses.

Capital & idéologie © C. Alet / B. Adam / Th. Piketty / Le Seuil / La Revue dessinée 2022
Capital & idéologie © C. Alet / B. Adam / Th. Piketty / Le Seuil / La Revue dessinée 2022
Capital & idéologie © C. Alet / B. Adam / Th. Piketty / Le Seuil / La Revue dessinée 2022

(par Frédéric HOJLO)

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Code EAN : 9782021469578

Capital & idéologie (d’après l’essai de Thomas Piketty) - Par Claire Alet (scénario) & Benjamin Adam (dessin) - Le Seuil / La Revue dessinée - édition par Sylvain Ricard & Camille Drouet - direction artistique par Emma Huon - maquette par Valentine Dossat - 19.4 x 25.4 cm - 176 pages couleurs - parution le 18 novembre 2022 - 22.90 €.

Le Seuil La Revue Dessinée ✍ Claire Alet ✏️ Benjamin Adam à partir de 10 ans Documentaire France
 
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9 Messages :
  • Bd nulle aussi bien dans la forme que dans le fond. Thomas Piketty est encore un charlatan de la NUPES, dont on connaît la recette : l’augmentation des impôts. Comme si on France on ne payait pas assez d’impôts.

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    • Répondu par Philippe Wurm le 15 avril 2023 à  12:52 :

      Jugement nul et biais idéologique de votre part Monsieur Bip.
      Je trouve que c’est un très bon ouvrage de vulgarisation. Il est d’autant plus agréable à lire que Benjamin Adam est un excellent dessinateur.
      Il est rare de voir un auteur illustrer un propos à priori ardu avec autant de finesse et d’inventivité dans le graphisme, ce qui en rend la lecture très agréable.
      Benjamin Adam un auteur à surveiller de très près.

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      • Répondu le 15 avril 2023 à  13:58 :

        Le problème c’est que tout le monde est un peu trop idéologue et caricatural sur ces sujets économiques… et même Piketty qui est internationalement connu (sinon reconnu). C’est pourtant vrai que le programme actuel des nouveaux critiques du capitalisme, Nupes et Piketty en tête, consiste principalement à augmenter encore et toujours les prélèvements obligatoires, qui sont déjà à un niveau ultra-élevé en France. Augmenter les impôts ou nier la gravité de la dette abyssale du pays tout en promettant de travailler moins sans baisser le montant des pensions… tout ça n’est pas très sérieux. Mais il ne faut pas non plus se faire d’illusions de l’autre côté non plus : quand elle est au pouvoir, la droite continue aussi de creuser la dette et ne baisse pas ou peu les impôts. En baissant les impôts sur les sociétés et en favorisant les « bullshit jobs », Macron, a l’image de Merkel et Obama, a mis fin au chômage de masse qui nous pourrissait la vie depuis 40 ans… on ne pourra pas lui enlever ça. Et il a aussi sauvé l’économie en dépensant beaucoup beaucoup (trop ?) d’argent public pendant le public. On le déteste mais c’est toujours mieux que ce que fera l’extrême-droite au pouvoir. Les français et Piketty lui-même devraient admettre qu’on ne peut pas toujours vivre à crédit et pénaliser les générations futures.

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        • Répondu le 16 avril 2023 à  08:34 :

          "En baissant les impôts sur les sociétés et en favorisant les « bullshit jobs », Macron, a l’image de Merkel et Obama, a mis fin au chômage de masse qui nous pourrissait la vie depuis 40 ans…"

          Vous avez le cynisme d’un utlralibéral.

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          • Répondu le 16 avril 2023 à  10:17 :

            Je suis cynique mais pas ultra-libéral (encore que libéral est un joli mot, mais communiste aussi) : j aurais préféré qu’on sorte du chômage avec des super boulots et des bon salaires pour tout le monde…

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            • Répondu le 18 avril 2023 à  21:16 :

              "Et il a aussi sauvé l’économie en dépensant beaucoup beaucoup (trop ?) d’argent public pendant le public." Vous voulez dire pendant le Covid ?

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    • Répondu par Seb le 17 avril 2023 à  12:08 :

      Bip, c’est un raccourci débile que vous faites : les impôts baisseraient pour 90% de la population, et augmenteraient sensiblement sur les 10% les plus riches, voire juste les 0,01% ultra-riches. Ce qui ne les ferait que revenir à ce qu’ils étaient avant que les libéraux ne les réduisent petit à petit pour le haut, et laissent tout peser exclusivement sur le reste, les pauvres. Suffit de regarder les prélèvements depuis Chirac pour s’en rendre compte : ça fait 20 ans qu’on prend moins seulement aux ultra-riches, résultat, tout s’effondre.

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      • Répondu le 17 avril 2023 à  20:13 :

        Les ultra-riches qui font fantasmer la gauche radicale aujourd’hui ne suffiraient pas à rembourser la dette et à financer les pensions même si on les taxait à 300%, ce qui mettrait beaucoup de gens au chômage. D’autre part, ces ultra-riches se débouillent toujours pour échapper à l’impôt en déplaçant leur business. Il faut une taxe mondiale sur les super-profits. Biden l’a proposée mais il n’est pas le roi du monde et il ne dispose pas de la majorité aux deux chambres pour la faire passer déjà chez lui.

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