"Carnage" de Florence Dupré la Tour (Mauvaise Foi) : de la pornographie aux tréfonds de l’âme

27 février 2019 0 commentaire
  • Au départ, le constat que la pornographie sur Internet véhicule de plus en plus de violence et d'humiliation, en particulier à l'égard des femmes. Puis, le besoin d'exprimer par le dessin les angoisses ressenties face à ces images. Enfin, un livre troublant, terrifiant, mais fascinant. Florence Dupré la Tour nous entraîne avec elle jusqu'en d'insondables profondeurs.

Quatre histoires courtes où la chair est triste, où les corps ne sont plus que des machines violentes et malmenées, où le sexe révèle ce que l’âme et les relations humaines peuvent contenir de noirceur. Tout cela constitue Carnage, de Florence Dupré la Tour, édité par Mauvaise Foi éditions [1].

"Carnage" de Florence Dupré la Tour (Mauvaise Foi) : de la pornographie aux tréfonds de l'âme
Jusqu’à extinction © Florence Dupré la Tour / Mauvaise Foi éditions 2019

Le terme carnage renvoie à la fois à la mort et à la chair. La pornographie contemporaine, telle qu’elle s’est développée ces dernières années sur Internet, est un véritable abattage. Les corps ne sont plus que de la viande, au mépris de l’humanité de celles et ceux qui se retrouvent devant la caméra. Dans une surenchère de violence et d’humiliation, dont les femmes sont particulièrement victimes, la pornographie de l’ère numérique avilie ceux qui la produisent et finit par angoisser ceux qui la consomment.

C’est le constat que la dessinatrice a pu dresser, comme elle l’affirme en incipit de son livre et comme elle a pu nous le confirmer lors d’une rencontre à la galerie Arts Factory, à Paris, où des originaux des dessins de son livre sont exposés jusqu’au 9 mars. Ayant elle-même consulté de la pornographie sur Internet, elle a pu se rendre compte de la dégradation des mises en scène et du traitement des actrices. Jusqu’à ressentir non seulement un réel malaise, mais également de fortes angoisses.

Florence Dupré la Tour (photographie : F. Hojlo, février 2019)

Elle a alors commencé à dessiner, sans savoir où cela la mènerait. Elle a dessiné les corps, crûment mais sans vulgarité. Elle a dessiné l’angoisse, avec franchise mais sans ostentation. Sont nées quatre histoires provoquant un insidieux malaise. Les images pourraient être excitantes. Elles ne le sont pas. Elles devraient provoquer le dégoût. Mais le lecteur les regarde, les contemple presque avec fascination, et tourne les pages, découvrant derrière la mascarade sexuelle la tristesse et la dépression. Et, parfois, une petite touche de vie.

Carnage, comme la pornographie, provoque attirance et répulsion. Mais, au contraire du sexe formaté et de l’image outrancière, l’ouvrage va au-delà. Il y a d’abord le plaisir de voir des dessins d’une étrange beauté, réalisés avec une grande maîtrise dans autant de techniques qu’il y a d’histoires dans le recueil. « Formes / Contre-formes » est dessiné au fusain et à l’aquarelle, « Jusqu’à extinction » au seul fusain, « Notre père » à la gouache et « Boire les paroles de Boris » au stylo-bille et à la gouache. Dans chacune de ces histoires, Florence Dupré la Tour joue sur les matières, les textures, les proportions et les formes, allant aux limites du figuratif et parvenant ainsi à transcender la trivialité de son point de départ.

Boire les paroles de Boris © Florence Dupré la Tour / Mauvaise Foi éditions 2019

Il y a également les thèmes, effleurés ou approfondis, soulevés par cette confrontation avec la pornographie. Les images réveillent de sombres pensées mais aussi de troubles sentiments. Consciemment ou non, elles font resurgir des désirs ou des traumatismes, des tabous ou des oublis, des fragilités et des peurs. Le rapport à la religion, à la famille - au père en particulier - et à l’argent, au corps bien sûr et à l’autre en général se retrouvent en jeu et sont interrogés. La psychologie voire la psychanalyse peuvent être invoquées, encore que le plus simple et le plus évocateur reste de se laisser porter par le trait de la dessinatrice.

Il y a enfin la sensation, fugace mais indéniable, d’entrer comme en communion d’esprit avec l’autrice une fois l’ouvrage refermé. Non pas qu’il faille forcément partager son cheminement ou ses craintes. Mais un sentiment s’impose : l’art est sans doute l’une des meilleures voies pour extérioriser l’angoisse et transformer la laideur en beauté.

Exposition d’une partie des originaux de "Carnage" à la galerie Arts Factory, samedi 23 février 2019 (photographie : F. Hojlo)

(par Frédéric HOJLO)

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Carnage - Par Florence Dupré la Tour - Mauvaise Foi éditions - 26,7 x 18,7 cm - 104 pages couleurs - couverture souple sous jaquette - parution en février 2019.

Expositions de dessins originaux et ouvrage à voir :
- À Paris XIe chez Arts Factory (27 rue de Charonne) jusqu’au 9 mars.
- À Lyon Ier chez Mauvaise Foi (29 rue des Capucins) jusqu’au 10 mai.

Visuels sous copyright : Florence Dupré la Tour & Mauvaise Foi éditions pour les dessins ; Frédéric Hojlo pour les photographies.

Lire également sur ActuaBD :
- Capucin – T.I – La Mauvaise pente – Par Florence Dupré la Tour – Gallimard
- Capucin T2 : Pour quelques coups de baguette – Par F. Dupré la Tour – Gallimard
- La Sorcière du placard aux balais – Par Florence Dupré la Tour (d’après Pierre Gripari) – Gallimard / Fétiche
- Borgnol T.1 – Par B. & F. Dupré la Tour – Gallimard
- Cruelle - Par Florence Dupré La Tour - Dargaud

[1Le collectif Mauvaise Foi a été fondé en octobre 2012 par Manuel Lieffroy, Hugo Charpentier, Chloé Fournier, Benjamin Baret et Rémy Mattei, créateurs de la revue Laurence 666 qui reçut le Prix de la bande dessinée alternative au FIBD 2016.

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