Carnets de thèse - Par T. Rivière - Seuil

23 mars 2015 16 commentaires
  • Vous avez toujours rêvé de savoir à quoi ressemblait la vie d’un thésard ? Tiphaine Rivière, ancienne doctorante, vous livre une belle tranche de (non-)vie en bande dessinée pour tout comprendre sur le quotidien d’un jeune chercheur.

Le petit monde des doctorants l’attendait depuis plusieurs décennies, il en rêvait, Tiphaine Rivière l’a fait. De quoi s’agit-il ? D’une bande dessinée de 179 pages, que tous les jeunes chercheurs vont s’empresser d’acheter en dizaines d’exemplaires pour offrir à leurs familles, leurs voisins, leurs banquiers, leurs boulangers et leurs meilleurs amis pour, enfin, être compris !
Cette bande dessinée raconte le quotidien de Jeanne Dargan, une doctorante parmi d’autres. D’abord euphorique à l’idée d’abandonner ses classes de collège pour côtoyer le gratin de la recherche mondiale en littérature, la pauvre Jeanne découvre progressivement les embûches continuelles de ce statut. Son directeur de thèse, A. Karpov, se sert de ses doctorants comme un joueur d’échecs de ses pions ; sa famille ne conçoit absolument pas ce que faire de la recherche en littératures signifie, et surtout quel en est l’intérêt ; son banquier s’alarme de l’état des comptes de la jeune Jeanne, obligée d’enchaîner des petits boulots, souvent mal rémunérés, et parfois même pas rémunérés (la Sorbonne refuse de lui payer les cours qu’elle a dispensés pour une raison administrative, expérience malheureusement réellement vécue par plusieurs doctorants ces dernières années…) ; son petit ami, lassé d’avoir un ours associable et continuellement stressé à la maison, finit par la quitter…
Le propos est bien évidemment caricatural, et Tiphaine Rivière a en réalité compilé tous les aspects négatifs possibles de la vie d’un doctorant, mais le ton est très juste et parlera à tous les doctorants, anciens doctorants, ou potentiels doctorants (qui ne perdraient pas l’envie de se lancer dans une thèse suite à cette lecture).

Carnets de thèse - Par T. Rivière - Seuil
Une vision un peu caricaturale et surtout très sombre de la condition du doctorant.

Avant d’être éditées au Seuil, ces histoires avaient connu une première vie en ligne sur le blog du Bureau 14 de la Sorbonne, qui, à partir de 2012, proposait des strips en ligne mettant d’abord en scène la grosse secrétaire amorphe de l’université, Brigitte Claude, puis, face au succès rencontré, a développé différents épisodes de la vie d’une jeune doctorante.

Tiphaine Rivière s’est inspiré de sa propre expérience, comme secrétaire (poste qu’elle occupa à la Sorbonne pour financer sa thèse), mais aussi comme doctorante. Son emploi au secrétariat lui a par ailleurs permis d’entendre les doléances de dizaines de doctorants, empêtrés dans les conflits avec leurs directeurs, leur administration, leurs élèves ou leurs collègues, et c’est cet ensemble d’anecdotes qu’elle a synthétisé, d’abord sur son blog, puis dans cet album papier.

Le passage du blog à la version publiée aujourd’hui est passé par un « re-dessinage » de la totalité des strips. Il a fallu passer d’une composition verticale, les strips se lisant globalement de haut en bas, comme c’est souvent le cas sur les publications en ligne, à une recomposition plus classique pour permettre l’impression. Toutes les histoires du blog n’ont pas été retenues et d’autres ont été rajoutées, mais dans l’ensemble, l’album est très fidèle à la version numérique d’origine. La mise en couleurs n’apporte pas grand-chose, et le noir et blanc du blog rendait même peut-être le dessin plus percutant, mais l’album regorge de trouvailles graphiques intéressantes.

Karpov accueillant l’une de ses doctorantes dépressives dans son bureau sans l’écouter une seconde : version blog.
La même scène redessinée pour l’album.

Ainsi, la première communication de Jeanne lors d’un colloque est rendue avec brio, Tiphaine Rivière retranscrivant les émotions de l’oratrice à l’aide de la métaphore graphique d’une nageuse nageant dans ses propres mots, manquant de se noyer puis s’en sortant finalement avec grâce. Le procédé peut rappeler celui utilisé par Ruppert et Mulot dans La Technique du périnée pour décrire par le dessin les sensations éprouvées lors d’un orgasme sexuel.

Jeanne nage dans sa propre logorrhée lors de son premier colloque.

De même, l’égocentrisme d’une universitaire est évoqué avec finesse lorsque Jeanne essaye de lui demander son avis sur sa communication et que cette dernière ne lui parle que d’elle. Plutôt que d’utiliser le verbe pour cela, Tiphaine Rivière joue de manière très intéressante avec les phylactères, intégrant le visage de l’universitaire dans sa propre bulle, et lui faisant avaler la bulle représentant le visage réduit de la pauvre Jeanne.

L’utilisation intelligente du phylactère pour transcrire un monologue universitaire sans passer par le verbe.

Après trois années passées sur sa thèse, puis quatre ans consacrés à l’apprentissage du dessin et à la réalisation de cet album, Tiphaine Rivière s’apprête à quitter définitivement le milieu des doctorants pour se lancer dans d’autres projets de bande dessinée. Sa thèse, inachevée, ne sera pas publiée, mais le récit qu’elle a tiré de cette expérience valait bien tous ces efforts et touchera, du moins on l’espère, un large public qui saura peut-être voir derrière cette satire du milieu universitaire l’intérêt intellectuel qui continue à motiver bon nombre de jeunes insouciants, prêts, eux aussi, à se lancer dans les joies de la recherche.

(par Tristan MARTINE)

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16 Messages :
  • Qu’est-ce que j’en ai marre de ces bandes dessinées mal dessinées avec les mêmes faiblesses et les mêmes choix esthétiques faciles où l’auteure à peine sortie de l’adolescence se croit obligée d’être drôle en racontant un évènement de sa vie. Genre : j’ai fait une thèse, comment je suis devenue caissière, comment j’ai changé l’ampoule grillée de mon plafond, comment j’ai couché la première fois avec un vieux, comment j’ai plaqué mon chien, comment j’ai détesté mon enfant trisomique, comment j’ai vécu mes deux ans de chômage, comment j’ai fait du bateau avec un grand navigateur à la retraite, comment c’était mes vacances militantes en Grêce, comment j’ai failli mourir du cancer, comment j’ai maigri des fesses…

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    • Répondu par Editeur le 23 mars 2015 à  14:16 :

      Je note, il y a là plein d’idées formidables pour des bouquins, merci beaucoup.

      (ceci dit, en effet, pourquoi publier des livres avec un "dessin" aussi lamentable ? Dessinateur est un métier normalement, il y a un minimum)

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      • Répondu le 23 mars 2015 à  16:25 :

        Si vous voulez, je vous trouve des kilomètres d’idées débiles pour bousiller des forêts et noyer définitivement les libraires. Pourquoi un "dessin" aussi lamentable ? Parce que c’est un principe qui a été lancé par des fainéants au début des années 90 et que des éditeurs fainéants l’ont laissé s’établir en système industriel.
        Dessiner est un métier, pas seulement un talent. Et là, le comble, c’est qu’il n’y a ni talent, ni métier. Même la typo de la couverture est atroce. C’est indigne des éditions du Seuil.
        Des amateurs qui produisent n’importe quoi ni’mporte comment !
        C’est quoi le but ? Provoquer des décollements de rétine chez les lecteurs ?

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      • Répondu le 23 mars 2015 à  17:24 :

        Certes, il y a un minimum - sans doute - mais à ce moment là il faut mieux le payer...

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        • Répondu le 24 mars 2015 à  08:35 :

          Mmh… qui doit mieux le payer ? L’éditeur où le lecteur ? Est-ce que les lecteurs seraient prêts à payer deux ou trois fois plus cher un album excellent ? Je ne crois pas. Par contre, un excellent restaurant, tout le monde trouve normal de payer la note plus chère. Question de seuil psychologique.
          La qualité se paye et s’il y a beaucoup d’albums bâclés, c’est aussi parce que beaucoup de lecteurs privilégient la quantité à la qualité. Beaucoup de lecteurs sont consommateurs plus qu’amateurs. Il est très rare que quantité et qualité se conjuguent. C’est même généralement antinomique.
          Là, la qualité n’est pas au rendez-vous. Le bouquin est vendu environ 20 euros. Et comme il cible des étudiant(e)s qui vont se retrouver bêtement dans ce miroir, il va sans doute se vendre très bien.

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    • Répondu le 23 mars 2015 à  18:50 :

      Je lis dans l’article "4 ans consacrés à l’apprentissage du dessin et à la réalisation de cet album". Quatre ans pour apprendre à dessiner, ce n’est pas assez (d’ailleurs ça se voit). Quatre ans à réaliser un (cet) album, c’est trop. Quand je pense qu’autrefois on critiquait la lenteur d’un Vicomte ou d’un Lidwine ! Mais au moins ça valait le coup !

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    • Répondu par Deplomb le 23 mars 2015 à  19:09 :

      Vous mettez ici le doigt sur un fait intéressant : des bandes mal dessinées sur des "moment de vie" se vendent correctement, voire très bien ; alors que des bandes très bien dessinées sur les domaines "traditionnels" du franco-belge, l’aventure et les gags en une page, se vendent très mal. On peut en déduire qu’à l’inverse de vous, une grande partie du public en a marre des histoires d’agents secrets réchauffées, énième imitation de XIII, des gags à gros nez en une page, énième imitation de Titeuf, etc. Certaines bandes mail dessinées, moment de vie ou chronique sociale, apportent indéniablement un bol d’air bienvenu.
      Ceci dit, les pages montrées ici sont vraiment mal dessinées...

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      • Répondu le 24 mars 2015 à  08:22 :

        L’offre en bande dessinée aujourd’hui est heureusement plus vaste. Ce qui est lassant, c’est le systématisme de ces tranches de vie traitées avec faiblesses tant au niveau du fond que de la forme. C’est aussi lassant que les histoires d’agents secrets ou gags gros nez en une page. Des années qu’on nous sert ce bol d’air frais. À force, on nage aussi dans la stéréotypie. Le bol d’air frais ressemble plutôt à de l’air climatisé.
        De plus, ce qui se vend très bien ou très mal n’appartient pas à telle ou telle catégorie. Le marché est bien plus hasardeux et difficile à comprendre.
        Mal dessiné, on a le droit, puisqu’on a le droit de publier tout et n’importe quoi surtout si ça se vend. Comme on a le droit de préférer manger du McDo plutôt qu’un plat savamment cuisiné. Comme on a le droit de construire des pavillons merdiques plutôt que de produire de l’Architecture. Mais bon, faut arrêter de faire croire que tout se vaut et arrêter de s’auto-persuader qu’un truc mal dessiné et mal écrit c’est quand même mieux. De brailler que ce qui est laid est beau et ce qui est beau est laid. Ce carnets de thèse : 4 ans de dessin. Même avec 40 ans de dessin, le talent ne viendra pas. Il manque le talent, cette chose rare et impossible à fabriquer qui fait qu’on est artiste ou pas. Cette auteure manque cruellement de talent, il est où votre bol d’air frais ? Vous confondez certainement avec un bol de pic de pollution parisien.

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        • Répondu par tooooooppppppp le 28 mars 2015 à  16:44 :

          Un excellent roman graphique, souvent très inventif dans le dessin (l’illustration de l’égo dévorant qui avale une aspirante thésarde est prodigieuse), et à peine exagéré dans l’intrigue. le dessin et le texte se renvoient la balle sans redondance, pour créer de l’humour et même de la poésie...
          J’ai adoré.

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    • Répondu par LGJ le 24 mars 2015 à  19:03 :

      L’avez-vous lue cette BD ? Moi je l’ai lue et je l’ai trouvée vraiment drole. Et très vraie !

      Le dessin sert très bien le scenario et est en réalité beaucoup plus sophistiqué que ce que montrent ces quelques planches.

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      • Répondu le 25 mars 2015 à  01:30 :

        Vous êtes doctorant ?

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      • Répondu le 25 mars 2015 à  07:53 :

        "Et très vraie". Voilà ! Vous êtes la cible. Le ou la doctorant(e). Cette BD vous plaît parce qu’elle vous parle de votre nombril. Et c’est pour ça que ça va se vendre, parce que les nombrils comme vous sont trop nombreux.

        Typique de notre époque : une situation banale du quotidien avec son lot d’anecdotes évidentes. L’argument de l’autobiographie pour faire auteur. L’argument de "l’histoire vraie". Comme si une histoire devait avoir été vécue et comme s’il était possible de raconter la réalité sans la déformer.

        Quand on est à peine sorti de l’école, franchement, on n’a pas vécu grand chose d’extraordinaire, alors est-ce que ça mérite d’être publié et d’être lu ? Très rarement. Sauf qu’il y a des éditeurs intellectuellement malhonnêtes.

        L’entre-soi, le communautarisme : un thésard rencontre un autre thésard. Ça par exemple, on vit la même chose ! C’est extraordianire de voir que mon nombril existe en plusieurs exemplaires. Mon narcissisme n’est donc pas si seul ? On lit ce qui nous ressemble. On veut connaître ce qu’on connaît déjà. Surtout pas prendre de risque en s’ouvrant à l’autre, à l’ailleurs. Identitaire. On veut rire de sa propre bêtise. Égocentrisme rime avec communautarisme à la con. Génération d’étudiants obligatoires pas curieux de tout et pas curieux du tout formatés pour des études allégées et hyper-spécialisées. Aucune révolte. Consommateurs de produits et d’idées vérifiés et contrôlés. Il me faut la dernière montre Apple Watch pour ne pas faire comme papa qui veut sa Rolex !

        "Le dessin sert très bien le scénario". Certain qu’avec un dessin aussi maladroit et vide, pas la peine d’avoir de l’exigence niveau scénario. Le dessin n’est pas là seulement pour servir le scénario. En bande dessinée, l’écrit et le dessin forment un tout. Le dessin n’est pas qu’un véhicule. La BD n’est pas un art hybride.

        Pas la peine d’avoir lu tout le livre pour se rendre compte de la linéarité du propos, de sa faible progression et d’en deviner les petits retournements. Quelques pages suffisent pour goûter à l’absence de style et d’imagination. Exactement le livre qu’il faut pour plaire à des thésards écervelés. Bon sang, mais lisez de vrais livres et cessez d’être vieux avant l’âge !

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        • Répondu par LGJ le 25 mars 2015 à  09:53 :

          Non je ne suis pas un thésard ou un doctorant. Mais après 20 ans de boulot et une vie bien remplie je ne serais pas contre quelques années de retraite intellectuelle à l’université.

          Je suis un amateur et collectionneur de Bandes Dessinées. J’ai lu Carnets de Thèse ; j’ai trouvé cette BD très drole et très intelligente ; très vraie (et très eclairante !) puiqu’elle me rappelle les histoires de proches qui ont eux suivit un cursus universitaire.

          Je vous conseille vivement de la lire. Que dire de plus ?

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          • Répondu le 25 mars 2015 à  15:00 :

            Mon passage à l’université date d’ il y a plus de trente ans, mais l’arrogance vis-à-vis des non-universitaires et le nombrilisme qui régnait à cette époque ne me donnent pas envie d’y replonger. Surtout avec un pareil dessin (?).

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        • Répondu par bar le 28 mars 2015 à  16:39 :

          Ce que j’aime par dessus tout, ce sont des gens comme vous qui critique tout ce qui ne rentre pas dans leurs petites cases !
          il faut que ce soit comme si !
          il faut que ce soit écrit comme cela !
          Mais vous ! avez vous jamais eu le courage comme l’auteure de vous lancer ???? et bien non, je ne crois pas, vous êtes tous promptes a critiquer, mais qui parmi vous est capable de faire ce qu’elle a fait ?
          Je suis un passionné de BD, j’achète énormément de BD et je dois dire que "Carnets de Thèse" m’as beaucoup touché, ému. J’ai compris la situation de beaucoup de gens qui autour de moi on souffert et appris de ce choix !
          Bien que moi-même je ne vienne pas du tout de ce milieu.

          Cette BD est un véritable bonheur a lire, avec un humour très fin voir trop fin visiblement pour certaines personnes, mais c’est un véritable régale !

          Un grand merci Tiphaine Rivière pour ce moment de vie.

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  • Carnets de thèse - Par T. Rivière - Seuil
    1er avril 2015 21:25, par Plastic

    Faut quand même admettre que cet ouvrage semble s’inscrire dans une vague de dessinateurs qui manquent de technique et de références graphiques. Peut-être pas d’idées de mises en scènes, mais quand même, ça reste maladroit.
    (Quatre ans de dessin, vraiment ? Pas très intensifs alors)

    Il faudrait lire autre chose que Pénélope Baguieu, qui fait déjà son truc, même si elle a abandonné l’autofiction, et n’a pas guère besoin d’imitateurs

    Par ailleurs, je n’ai rien contre cette tendance à l’autofiction, qui est n’est pas inintéressante du tout. On va pas faire du Thorgal et du Titeuf pendant encore 50 ans, si ?

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