"Carolina" de Sirlene Barbosa et João Pinheiro (Presque Lune) : l’émancipation par l’écriture

14 février 2019 0
  • Carolina Maria de Jesus, écrivaine brésilienne du XXe siècle, a vécu un parcours aussi rare que symbolique. Tout en élevant seule ses trois enfants dans une favela de São Paulo, elle écrit des centaines de pages. Fruit d'un heureux hasard mais surtout d'un extraordinaire ténacité, son succès relève de la gageure. Sirlene Barbosa et João Pinheiro nous racontent son destin avec vigueur.

Trop peu de lecteurs européens, sans doute, connaissent Carolina Maria de Jesus et son œuvre. Trois de ses ouvrages ont été publiés en France, mais rares sont les articles accessibles en français sur son destin hors du commun. Il faut d’autant plus saluer le travail de Sirlene Barbosa et João Pinheiro, tous deux brésiliens, et de leur éditeur français, Presque Lune.

Carolina Maria de Jesus est née en 1914 dans le Minas Gerais, vaste État situé entre Brasilia, Rio de Janeiro et São Paulo. Sa courte scolarisation - elle doit suivre sa mère et son beau-père, travailleurs agricoles sans terre - ne l’empêche pas d’apprendre à lire. Elle commence à écrire dès l’adolescence. Son amour des livres est précoce, tout comme son attention aux inégalités et aux injustices.

"Carolina" de Sirlene Barbosa et João Pinheiro (Presque Lune) : l'émancipation par l'écriture
Carolina © João Pinheiro / Presque Lune 2018

Elle rejoint São Paulo à la suite du décès de sa mère. Elle y travaille un peu comme employée de maison, mais doit quitter son emploi en 1948 : elle est enceinte de son premier fils. Elle a deux autres enfants au début des années 1950, après s’être installée dans la favela de Canindé où elle a auto-construit sa baraque d’infortune. C’est le début d’une longue lutte pour la survie et pour la dignité, période pendant laquelle Carolina de Jesus ne cesse jamais d’écrire.

Résultat d’une politique d’éloignement des pauvres du centre-ville, les conditions de vie à Caninda sont épouvantables. Un seul robinet pour 180 baraques, insalubrité, violence, alcoolisme, sous-alimentation... Tous les maux de l’exclusion et de la pauvreté sont réunis là. Carolina Maria de Jesus fait tout pour fuir cette misère, que ce soit réellement ou intellectuellement. Elle ramasse à longueur de journée des détritus recyclables afin de les vendre, tout en mettant de côté du papier pour pouvoir écrire, le soir, après avoir nourri ses enfants comme elle le pouvait. C’est ainsi qu’elle élabore une œuvre aussi importante en quantité - elle noircit des milliers de pages - qu’en qualité - elle mêle poésie voire rêverie à la dure réalité de la vie dans la favela, dans des romans, des chansons et des nouvelles notamment.

Sa rencontre, fortuite, avec un journaliste, accélère son destin. Il lui permet de se faire connaître, puis éditer. Son premier livre, Quarto de despejo : diario de uma favelada [1], qu’elle a commencé à écrire en 1955, paraît en 1960. Contre toute attente, le succès est fulgurant. Elle, la fille de sans-terre, la miséreuse de favela, la femme noire qui récolte les déchets, se met à dédicacer ses ouvrages, à répondre à des interviews et, enfin, à gagner de quoi sortir ses enfants du bidonville !

Malgré de nouveaux écrits, Casa de alvenaria en 1961 [2] et Pedaços de fome en 1963, la gloire ne dure qu’un lustre. Le parcours et la personnalité de Carolina de Jesus dérangent. Elle ne revient pas en grâce avant la fin de ses jours, en 1977. Que ce soit les blancs aisés, qui au départ l’ont encensée, ou les habitants des favelas, ils ne voient en l’écrivaine qu’une femme qui n’est pas à sa place, renie et provoque. Il faut dire qu’elle démonte brutalement les stéréotypes, aussi bien par son caractère, sa carrière que ses écrits, où elle dépeint la favela comme elle la vit.

Photographie de Carolina Maria de Jesus (source : http://carolinaemhq.tumblr.com/)
Portait de Carolina Maria de Jesus © João Pinheiro 2014

João Pinheiro, au dessin et au scénario, retrace cet incroyable parcours en s’appuyant sur les recherches de Sirlene Barbosa. Cette bande dessinée biographique est construite classiquement sur un long retour en arrière. Nous découvrons d’abord Carolina longtemps après son succès, puis les épisodes clés de sa période faste nous sont racontés avec simplicité mais aussi avec une réelle force, soutenue par un trait vibrant et un noir et blanc très contrasté.

Cette biographie, qui a reçu début 2019 le Prix de la bande dessinée œcuménique, n’est pas seulement un hommage à l’écrivaine. La dimension politique du récit est importante, tant la vie d’une femme noire issue d’une favela, mais lettrée et devenue célèbre, paraît impensable dans un pays où les discriminations sociales et raciales sont encore très fortes et où l’extrême-droite vient d’accéder au pouvoir.

Sirelene Barbosa et João Pinheiro rendent à Carolina Maria de Jesus toute sa personnalité, sa singularité, sa force de caractère. S’ils n’oublient pas de souligner son extraordinaire talent d’écriture et son succès aussi rapide qu’impressionnant, avec plus de cent mille exemplaires vendus de son premier ouvrage traduit ensuite en quatorze langues, ils parviennent surtout à lui donner une incarnation. Et c’est là le plus important : continuer à faire vivre une écrivaine et son œuvre, au-delà du temps qui passe et des obstacles politiques.

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Carolina - Par Sirlene Barbosa (recherche documentaire et postface) & João Pinheiro (scénario et dessins) - Presque Lune éditions - traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec - édition originale : Carolina, Editora Veneta, 2016 - 17 x 24 cm - 112 pages en noir & blanc - couverture cartonnée - parution le 12 juillet 2018.

Lire un extrait de l’ouvrage & consulter le site du dessinateur.

Consulter le site des auteurs consacré à leur ouvrage Carolina & lire un article de Germana Henriques Pereira de Sousa consacré sur l’autrice (Colloque International « Mémoire des Amériques », Université de Brasilia, juin 2007).

Lire également sur ActuaBD : João Pinheiro nous plonge dans l’interzone de William S. Burroughs

[1Le Dépotoir, Éditions Stock, 1962, traduction de Violette do Canto.

[2Ma vraie maison, Éditions Stock, 1964, préface d’Alberto Moravia, traduction de Violette do Canto.

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