Caroline Baldwin : revoir Bangkok et mourir

26 octobre 2020 0 commentaire
  • 2020 marque le retour de l'enquêteuse amérindienne au caractère bien trempé et porteuse du VIH, dans l'étonnante conclusion d'un diptyque sous haute tension !

Caroline Baldwin : revoir Bangkok et mourirCréée en 1996 pour le magazine (À Suivre...), la détective privée Caroline Baldwin a enchaîné les enquêtes et les coups durs personnels à un rythme effréné, jusqu’à totaliser treize albums en onze ans de parution chez Casterman. Un éditeur qui a encore accueilli les trois albums suivants publiés respectivement en 2010, 2011 et 2012, avant que son auteur André Taymans ne décide de mettre un terme provisoire à la série et de changer de maison d’édition, comme il nous l’expliquait précédemment.

Nouveau départ

2017 a marqué le retour de la détective privée avec tout d’abord la parution de quatre intégrales de quatre tomes chacune et au prix cassé de 25 €, suivie d’un nouveau tome 17, le tout chez un nouvel éditeur : Paquet.

On pouvait alors penser que cette nouvelle collaboration allait marquer le grand retour de l’héroïne après cinq ans d’absence, car moins de douze mois plus tard paraissait déjà le tome 18, Half-blood qui relançait un nouveau diptyque. Une enquête dont les premières pages ne manquent d’éveiller des souvenirs aux fans de l’héroïne, car l’on retrouve New-York dans une ambiance enneigée, ce qui rappelle forcément le tome 2 de la série Contrat 48-A.

Et justement, ce récit revient sur le personnage de Martin Wilson, le patron de Caroline, qui la charge d’une mission pour le moins particulière : retrouver son fils Jeremy qui a quitté les États-Unis pour Bangkok suite à une violente dispute avec son père et qui n’a plus donné signe de vie depuis. Pourquoi lui remettre la main dessus urgemment ? Car Martin Wilson est condamné. S’il ne subit pas une greffe de moelle rapidement, il sera mort dans les six mois. Seul Jeremy pourrait lui sauver la vie. Caroline se lance donc dans une dangereuse course-poursuite contre la mort, tout en revenant dans le delta du Mékong, des lieux qu’elle a bien connus dans de précédentes aventures, entre autres dans La Lagune.

Si la lecture d’Half-Blood reprend des points forts des différents albums de la collection : New York en hiver, Wilson, le Laos, Ed l’ancien ami du père de Caroline, la Thaïlande, etc., c’est qu’il a été initialement écrit pour une adaptation au cinéma de la série, mais qui est finalement tombé à l’eau après plusieurs années de travail intensif et un début de tournage à Bangkok en 2014

Le dossier en fin d’album dévoile le tournage, utilisé finalement dans la bande dessinée.
André Taymans

« Les trois derniers tomes de la série parus chez Paquet (17, 18, 19) sont des adaptations de scénarios écrits pour le cinéma, nous confirme André Taymans. Universal Pictures Belgium qui devait distribuer le film souhaitait qu’il soit tourné en anglais pour une meilleure diffusion internationale. L’Asie offrait une meilleure flexibilité des équipes, des décors somptueux et des coûts de production nettement moins élevés qu’en Europe. C’est ce qui a orienté l’écriture du script qui se devait de reprendre des éléments « récurrents » de la série. Le projet n’a malheureusement pas été jusqu’au bout pour tout un tas de raisons. Restait une demie-heure de film tourné à Bangkok et un scénario que j’ai adapté pour ce dernier diptyque de Caroline. »

Dans un dossier de quatre pages qui termine ce tome 18, l’auteur donne encore plus d’explications sur ce tournage et sur les deux actrices qui l’ont fortement influencé dans son écriture. On comprend d’ailleurs que des séquences complètes tournées sur place ont été complètement redessinées en respectant les lieux, les acteurs et les cadrages, afin permettre à ce film qui ne verra sans doute jamais le jour, de finalement atteindre le grand public via la bande dessinée.


Reste que ce tome 18 subit malheureusement une petite baisse de rythme après une introduction alléchante. « Normal me direz-vous, Ce n’est pas facile de trouver un homme dans une capitale grouillante comme Bangkok. ». L’auteur prend ainsi le temps avec des planches moins rythmées et qui reflètent mieux les pensées de ton héroïne : ici la chaleur, l’ennui, les difficultés d’une enquête qui débute...

Après ce ventre mou, le rythme remonte progressivement, jusqu’à retrouver la Caroline que l’on connaît : aux prises avec des problèmes bien plus importants qu’elle ne l’avait initialement imaginés et en proie à de gros doutes par rapport à elle-même. Elle est en plein désarroi à la fin de cette première partie du diptyque.

« Je n’ai jamais été à l’aise sur 46 planches (trop court), pas plus que sur deux albums (trop long), nous confie André Taymans. 62 planches est pour moi la pagination idéale. Mais Casterman, à l’époque, m’a imposé de revenir, pour des raisons économiques et de prix de vente des albums, au sacro-saint 46 planches. Les intrigues dans Caroline Baldwin ne m’ont jamais vraiment intéressé. Elles ne sont qu’un prétexte pour faire ressortir la psychologie de mon personnage, ses états d’âme. Et c’est un fait, les séquences contemplatives, lentes, muettes, sont un outil efficace que j’affectionne particulièrement pour sonder son mal-être récurrent. Dans l’album "Angel Rock" (que je considère à ce jour comme mon meilleur album à tout point de vue) l’histoire commence par une succession de 7 pages quasiment muettes. J’adorerais réaliser un album sans paroles. À cet égard, je ne peux que conseiller la lecture de "L’homme qui marche" de Taniguchi qui est un pur chef-d’œuvre. »

Un tome 19 de haut-vol

Là où Half-blood nous avait un peu laissé sur notre faim, le tome 19 intitulé Les Faucons remporte tous nos suffrages ! Dès la première page, les trois cases muettes nous rappellent Angel Rock évoqués par l’auteur, les couleurs plus appuyées épaississent l’atmosphère, le regard frontal de Caroline indique qu’elle a repris du poil de la bête après l’abattement ressenti à la fin du tome précédent, dans un récit parcouru de clins d’œil. Une merveille !

Le niveau ne cesse d’augmenter par la suite : l’action est au rendez-vous, mais l’on bénéficie également de surprenantes révélations, de rebondissements, et de flashback qui confèrent un excellent rythme au récit dans toute sa première partie. À cela s’ajoutent des éléments qui touchent la détective privée elle-même, dopant l’enquête d’une vraie dimension personnelle et investie, une fois de plus. C’est à ce moment-là que l’héroïne développe tout son potentiel.

« Il n’y que Caroline qui m’intéresse, elle est au centre de mon écriture, nous rappelle l’auteur. Les autres personnages ne sont là que pour amener des situations qui la feront réagir. Un des postulats de départ de la série était d’ailleurs que les histoires se terminaient toujours mal pour elle. Après quelques albums, mon éditeur de l’époque m’a demandé, par pitié pour le lecteur, de renoncer à cette constante… »

Dans la suite de l’album, une longue séquence muette, que l’on qualifiera d’onirique, se révèle comme un des points d’orgue de la série. Dans des tons rouges qui tranchent avec le reste de l’album et les flashback en noir et blanc, l’auteur revisite avec habileté tous les points forts des dix-huit précédents albums, tout en maintenant, si l’on peut dire, un véritable fil rouge. Ce qui aurait pu s’apparenter à un exercice de style, demeure au contraire extrêmement touchant, comme si au diapason de la couverture qui présente la tombe de Caroline, André Taymans prononçait l’oraison funèbre de son héroïne en se rappelant les beaux moments partagés avec elle.

« Le rêve, ou plutôt le délire de Caroline revisite tout un tas de moments-clés de la vie de l’héroïne, nous explique l’auteur. On dit souvent qu’au moment de mourir, on revoit toute sa vie en quelques secondes. C’est un peu ce que j’ai voulu exprimer avec cette séquence qui paraîtra peut-être un peu hermétique à ceux qui n’ont pas lu toute la série. La suite logique était la mort de Caroline mais mon entourage m’en a dissuadé. J’ai donc imaginé une fin plus "poétique" nous ramenant à la première page de "Moon River", le premier album de la série, paru il y a maintenant 24 ans. La boucle est enfin bouclée ! »

Dans la foulée du précédent, ce tome 19 s’avère donc une complète réussite, et nous ne pouvons que conseiller aux fans de la première heure qui auraient lâché la série ces dernières années, pour renouer avec cette héroïne décidément pas comme les autres.

Et la suite... ?

Reste à savoir ce qu’envisage André Taymans pour le futur ?! Il a fallu deux ans pour réaliser la fin de ce diptyque. Entre-temps, il a entamé une série à quatre mains avec François Walthéry avec une nouvelle héroïne Sophia Stromboli, a réalisé un album en solo Eden, a cofondé les Éditons du Tiroir qui publie notamment le nouveau magazine L’Aventure

« J’avais besoin d’air et d’un peu de recul avant d’entamer le dernier album de la série, nous confie l’auteur. J’ai donc effectivement mis en chantier "Eden, Retour au Monde perdu", une nouvelle mini-série d’aventure en hommage aux séries B de mon enfance et au "Monde perdu" de Conan Doyle. C’est un projet sans prétention imaginé pour mon fils de 12 ans à l’époque, fan de dinosaures. Il en a d’ailleurs dessiné de nombreux dans l’album. Quand à "Sophia Stromboli", il s’agit d’un feuilleton créé avec l’ami François Walthéry spécialement pour les pages du trimestriel BD "L’Aventure". Nous ne savons pas vraiment où cela va nous mener ni si ça fera un jour l’objet d’un album. L’histoire est d’ailleurs à l’arrêt depuis deux numéros, la crise sanitaire nous empêchant de nous voir autant que nous voudrions pour avancer sur la suite. En ce qui concerne "Caroline Baldwin", je termine un album hors-série, une histoire ne s’inscrivant pas dans la chronologie des 19 volumes parus, qui sortira aux Éditions du Tiroir en septembre 2021 à l’occasion des 25 ans de la série. La prépublication de cette histoire débutera dans le numéro de fin d’année de "L’Aventure". Je m’attellerai ensuite au deuxième volet d’"Eden". »

(par Charles-Louis Detournay)

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