Casterman exhume ses classiques

11 septembre 2003 0 commentaire
  • La collection "Casterman classiques" est un véritable bonheur pour les amateurs de bande dessinée. Car l'éditeur parisien ressort les fleurons de l'éditeur tournaisien, lorsque Casterman, grâce à sa revue (A suivre), était l'étendard de nouvelles formes de bandes dessinées qui rompaient totalement avec la tradition initiée par les maisons traditionnelles Dargaud-Dupuis-Lombard. Chacun des volumes réédités ici est devenu à son tour un classique. Justifiant pleinement le nom de la collection.

Dire qu’(A Suivre) a marqué l’Histoire de la bande dessinée est à la fois un cliché et un euphémisme. Car il est évident que, sans la prestigieuse (et regrettée) revue dirigée brillamment par Jean-Paul Mougin, de nombreuses pages qui font honneur au 9e Art n’auraient peut-être jamais pu voir le jour, et sans son succès, d’autres éditeurs ne se seraient peut-être pas orientés vers ce créneau naissant avec le bonheur que l’on sait. Et d’immenses auteurs seraient peut-être toujours en train de se chercher un public.

En démarrant son premier numéro avec "Ici même", de l’irremplaçable Forest qui signa là pour Tardi l’une de ses plus grandes oeuvres, (A suivre) frappait très fort. L’univers halluciné d’Arthur Même vivant sur des murs cernant un village et pourrissant la vie de ses habitants en détenant les clés des grilles qui en ouvraint le passage, la truculence et la personnalité des protagonistes, l’ambiance surréaliste générale, l’absurdité des situations, la qualité exceptionnelle des dialogues... rares ont été les bandes dessinées à atteindre, depuis, un tel niveau de densité dans la créativité et dans la qualité. Contrairement à ce qui est annoncé par l’éditeur, la préface et les dessins qui accompagnent celle-ci n’ont rien d’inédit puisqu’ils étaient déjà présents dans la première édition.

Casterman exhume ses classiquesTed Benoît avait inauguré la collection "Classiques" en 2002 avec sa formidable "Berceuse électrique"). En voici la suite, "Cité Lumière", qui est aussi la dernière apparition du dandy à lunettes, dans un Paris revisité par l’un des maîtres de la ligne claire - qui bénéficiait, au moment de sa publication (1985), d’un phénomène de mode aujourd’hui dégonflé. Esthétique "fifties" très branchouille à l’époque, clichés Hergéens et Bob de Mooriens, mais intrigue noire et inquiétante, le cocktail fonctionna à merveille. Cette réédition permet de la redéguster, accompagnée d’une préface de Jean-Luc Cambier et d’un passionnant cahier du même chroniqueur retraçant la carrière de Ray Banana, illustrée par de très nombreuses planches rares oubliées de Ted Benoit. Indispensable, bien entendu.

Comès fait, lui aussi, partie de ces auteurs sans qui (A Suivre) n’aurait pu exister. "Silence" fut un énorme électrochoc , une intense émotion pour tous les lecteurs du mensuel. Ses oeuvres récentes, plus mineures, ont altéré l’aura de Comès, mais "Eva", qu’il publia au milieu des années 80 après "Silence " et "La Belette", fait partie de ces livres rares qu’il était alors capable de créer. Un huis-clos terrifiant, où le fantastique installe progressivement le malaise puis l’angoisse avant le terrible final, raconté avec sobriété, jouant sur la force des images plus que celle des mots, avec cette puissance rare dans le travail du noir et blanc qui l’avait précipité, dès "Silence", dans la cour des plus grands. Un livre magnifique, qui se serait bien passé de la préface sans intérêt de Jan Kounen.

"Arrière-pays" de Ferrandez n’a pas marqué l’époque comme les trois titres précédents. A tort, car cette chronique de la vie dans un petit village de Haute-Provence est un petit bijou. Au travers des beuveries des hommes et du récit de leur solitude dans une région où les femmes à marier sont plutôt rares, Ferrandez nous offre un portrait haut en couleurs mais aussi plein de sensibilité d’un jeune adulte déchiré entre sa passion de la terre et de la région et son amour pour une jeune femme de la ville. Cette réédition est complétée de "Nouvelles du pays", plusieurs récits complets se déroulant dans le même univers. Ici aussi, la préface de Jean-Louis Bianco, député des Alpes de Haute-Provence, ne présente aucun intérêt et est bien en-deça de la qualité du livre de Ferrandez. Un cahier critique et des dessins inédits auraient été un choix bien plus heureux.

Enfin, un genre très rare dans les pages de (A Suivre), celui de l’humour, était représenté par l’un des plus grands humoristes de la bande dessinée contemporaine, F’Murrr. Le créateur du "Génie des Alpages" s’offrit un joyeux délire en mélangeant dans un shaker une lampée d’histoire de France (l’épopée de Jeanne d’Arc) et quelques gouttes de science-fiction et en secouant bien fort le tout pour nous raconter les divagations de Jehanne Darque, petite bergère alcoolo et jouisseuse à qui des extra-terrestres pas doués offrirent un destin hors du commun. Une version (intégrale) déjantée de la vie de Jeanne d’Arc, complétée dans cette réédition de "Tim Galère", sa rencontre avec un autre grand rigolo de l’histoire des hommes : Attila. Dix trouvailles humoristiques à la page, un style inimitable et une irrévérence incurable... F’Murrr est un vrai génie des pages et on ne le répètera jamais assez.

Cinq livres incontournables, donc, auxquels nous n’opposerons qu’un seul regret : l’absence quasi-systématique d’un matériel critique et iconographique (à l’exemple de l’excellent travail de Jean-Luc Cambier pour le livre de Ted Benoît) qui pourrait transformer cette collection en première "Pléiade" de la bande dessinée. Car, lorsqu’on voit ce que Casterman a publié durant les vingt années d’(A Suivre), elle en a le potentiel. Il reste à soigner cette partie du travail de l’éditeur. Les auteurs ont donné le meilleur d’eux-mêmes, c’est à lui de jouer, désormais...

(par Patrick Albray)

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