Catel : "Benoîte Groult est une très belle représentante de la cause féministe"

23 décembre 2013 6 commentaires
  • Après avoir redonné vie à l'égérie des peintres de Montparnasse, Kiki et à la révolutionnaire, auteure de la déclaration des Droits de la femme, Olympe de Gouges (deux romans graphiques édités par Casterman), Catel publie chez Grasset "Ainsi soit Benoîte Groult" qui retrace le parcours d'une des plus importantes figures féministes du XXe Siècle.
Catel : "Benoîte Groult est une très belle représentante de la cause féministe"
Ainsi soit-elle de Catel
aux éditions Grasset

Pour nombre de nos lecteurs, Benoîte Groult est une inconnue. Qui est-elle ?

Benoite Groult est la révélatrice de conscience de plusieurs générations de femmes. Elle a traversé le 20e siècle en réclamant et obtenant progressivement des droits, refusés jusque là à la moitié de l’humanité comme droit de vote pour les femmes (1944). Elle a œuvré littérairement et politiquement pour l’émancipation, le respect et la dignité des femmes : pour la contraception, l’IVG, la féminisation des métiers, la vieillesse... Elle a fait prendre conscience avec son livre best-seller "Ainsi soit -elle" en 1975 de la Condition de la femme dans le monde : soumission, esclavagisme, torture, etc. Avec courage, intelligence et aussi humour, elle est arrivée à se faire entendre par un nombre extraordinaire de lectrices qui n’avaient pas été sensibilisées à leur propre cause auparavant.

Elle plaît également car elle est une féministe féminine qui aime les hommes. Elle a vécu avec des séducteurs, comme Georges Decaunes et Paul Guimard. C’est une femme coquette et pétillante qui, à 93 ans , reste moderne. La preuve : elle n’a aucune culture BD (la seule qu’elle ait connue est Bécassine qui n’avait pas de bouche !) Mais elle a eu la curiosité et l’intérêt de faire l’expérience, à 90 ans, de devenir une héroïne du 9e art !

En quoi illustre-t-elle la cause féministe ?

Elle est une très belle représentante de la cause féministe parce que son féminisme est avant tout un humanisme . Ce mot en -isme- qui fait habituellement peur (on pense aux brûlots du féminisme) est chez elle d’abord une volonté de prise de conscience des inégalités.

Elle l’a fait habilement, par ses écrits et ses paroles, jamais excessives , très justes, émouvantes et même parfois drôles... Dans ce sens, elle est la fille spirituelle d’Olympe de Gouges qui avait écrit la Déclaration des droits de la femmes en réponse à la Déclaration des droits de l’homme réservée à la seule gente masculine sous la Révolution Benoite Groult a d’ailleurs été la première à populariser le nom d’Olympe de Gouges en lui dédiant son "Ainsi soit elle", en 1975. Aujourd’hui on parle de "panthéoniser" cette grande figure féminine du XVIIIe siècle ! Il est donc juste de rendre aussi hommage (et pourquoi pas en BD ?) à une légende vivante du féminisme actuel.

Benoite aime à répéter : le féminisme n’a jamais tué personne, alors que le machisme tue tous les jours.

Catel et son modèle : Benoîte Groult
Photo : J-F. Paga © Grasset

Le féminisme se pense-t-il aujourd’hui dans les mêmes termes que naguère, notamment avant 1968 ? L’évolution des mœurs, la crise économique et la mondialisation, de même qu’un certain retour moral n’ont-ils pas changé la donne ?

Les femmes d’aujourd’hui pensent que tout est acquis. Mais elles sont encore en minorité dans les postes de pouvoir, dans la reconnaissance sociale... : deux femmes mariées au Panthéon, contre combien d’hommes ? La parité, durement défendue par nos aînées -dont Benoîte -, n’est souvent pas respectée même dans les entreprises qui y sont soumises juridiquement et qui préfèrent payer des lourdes taxes plutôt que d’appliquer la loi. À un certain niveau de responsabilité, nombreuses prennent conscience actuellement du "plafond de verre" pour elles :pas de progression possible, salaire inférieur, situation plus précaire....

En plus, avec un certain retour à un ordre moral, il faut rester vigilant à ne pas perdre certains droits, à garder des avancées sociales et philosophiques : le fléau des religions contre l’avortement ou pour le port du voile, qui ramènent et enferment les femmes au foyer.

Avec Benoite, nous parlons de la France et évoquons les problèmes internationaux (" traditions" d’excision, religion, politique...). On voit même qu’en Turquie, où le droit de vote a été acquis pour les femmes bien avant la France, il existe aujourd’hui une grande inquiétude sur la remise en question de valeurs de liberté pour elles, notamment visible par le retour du port du voile (qui signifie la disparition du visage, donc de l’identité).

Il y a aussi et toujours la violence qui leur est faite : tous les jours, des femmes meurent sous les coups des hommes .Tout ne commence-t-il pas par une éducation de tous au respect et à la dignité des filles ?

Le féminisme de Benoite Groult est particulièrement intrusif : il passe par la langue. Il faut désormais dire "auteure", "écrivaine"... Ce n’est pas un peu ridicule ?

Moi-même, je n’avais ni pensé, ni trouvé utile de remette le langage en question avant d’en avoir longuement discuté avec Benoîte... Et j’ai compris ! Maintenant ça me choque même d’entendre une femme me dire : je suis madame le directeur. Pourquoi pas la directrice ? On est facilement institutrice ou puéricultrice, alors pourquoi pas un poste à "haute fonction" féminine ? Le masculin est -il plus noble ?
Question d’habitude ?, de soumission ?, de conditionnement ? Le langage est le fondement du symbolique, il est reflet de nos préjugés et de nos désirs inconscients.il évolue sans cesse et doit être réévalué.

Au Moyen-âge, par exemple, les femmes avaient des métiers conjugués au féminin qui ont disparu du langage... Benoîte s’y est collée pour la qualification des métiers au féminin, sous le gouvernement de François Mitterrand, ce qui lui a valu moqueries et mépris. Ce qui est ressorti de son étude sur la commission des noms de métiers est le sexisme évident du langage.

Les seuls métiers typiquement et exclusivement féminins de cantonnent à femme de ménage, dame pipi, sage- femme... En revanche, la plupart des métiers que les femmes exercent au quotidien ont une dénomination exclusivement masculine : agriculteur, facteur, auteur, etc. Pourtant il y a bien acteur et actrice. Pourquoi pas sculptrice ou factrice ?et pourquoi pas madame la ministre ?

On m’a dit qu’ écrivaine ça ne "sonnait pas bien ", avec "vaine" dedans. Mais il y a aussi "vain" dans écrivain ! Il y a bien un problème d’habitude, de renoncement à une évolution nécessaire pour que, consciemment, les femmes puissent se projeter dans des fonctions qui ne paraissent à priori pas pour elles.

En définitive, il me parait plutôt ridicule de ne pas féminiser les métiers. Auteure de BD me semble parfait. Florence Cestac proposait... autruche ! (Rires) .

Ainsi soit Benoîte Groult - Par Catel - Éditions Grasset

Que pensez-vous de la loi sur la pénalisation des consommateurs de la prostitution ?

C’est un problème compliqué qui sort de mon champ de réflexion dans ce contexte. La seule chose que je peux dire, c’est qu’il me semble que la répression n’est pas souvent le meilleur moyen d’avancer. En revanche, il faut absolument trouver des solutions pour lutter contre le proxénétisme.

Il y a un running gag dans tout votre livre : Benoîte n’aime pas la bande dessinée...

Elle le dit, elle l’affirme , elle le signe ! Mais, paradoxalement, elle s’est prêtée au jeu de devenir une héroïne de BD pendant cinq ans ! Et aujourd’hui, notre amitié est intacte..., alors ? Elle dira que ce n’est pas vraiment une BD, mais plutôt un roman graphique ( moi je parle de "bio-graphique"). Et elle trouve que je dessine très bien les maisons ! Par ailleurs, le sujet est intéressant : sa vie, son œuvre... Et puis, c’est finalement un petit manifeste féministe, alors tout est bon pour diffuser la bonne parole !

Sur cet ouvrage, vous êtes seule au scénario, sans José-Louis Bocquet, votre compagnon. Il y avait entre Benoîte Groult et vous un homme de trop ?

Pas l’homme de trop, mais l’homme de l’ombre ! Alors que José-Louis m’accompagnait régulièrement de visite en visite (conduisant, tenant l’enregistreur...), Benoîte n’a pris conscience de son existence qu’au bout d’un an : elle a fini par retenir son prénom, comprendre qu’il était écrivain et éditeur (et pas juste mon compagnon), et elle l’a même trouvé très beau !

Par la suite, elle l’a souvent invité à nous rejoindre quand ça n’était pas nécessaire professionnellement, appréciant tout particulièrement sa présence à la fois discrète , sa conversation littéraire et son féminisme acquis auprès de sa mère. Benoîte a fini par être le témoin de José-Louis Bocquet à son mariage avec Catel Muller le 31 août 2013... C’est l’homme du top !

Quand on regarde votre bibliographie récente, on y trouve des biographies de de femmes : Kiki, Olympe... C’est une obsession ou un effet marketing ?

Obsession ? Effet marketing ? Au même titre que dessiner des trolls avec de oreilles de lapin et des super-héros en collant ! Au-delà d’une "série " de portraits de femmes formidables, nous évoquons un univers, un décor, une page d’histoire importante. Nos héroïnes de la vraie vie, plus incroyables que si elles avaient été inventées, sont des vecteurs pour raconter une époque et une philosophie.

Notre choix, très étudié, se porte sur des personnalités qui ont marqué de façon consciente ou inconsciente le monde moderne, en laissant une trace universelle, entre glamour et humanisme. Kiki : la photo au violon d’Ingres, icône du surréalisme, la plus vendue au monde. Olympe : La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, figure de la Révolution Française. Joséphine : La Revue nègre, la première égérie internationale de couleur .

Pour Joséphine Baker, José-Louis est ressorti du placard. C’est lui qui assure le scénario...

José Louis est sorti de son placard, en effet ! Ciel, mon mari ! Nous préparons la vie de Joséphine Baker ensemble. Je serais incapable d’écrire seule ce genre de scénario, tant il faut à la fois : de la culture, une capacité de synthèse et un art du dialogue entre personnages connus de l’histoire qui se croisent et échangent des pensées tout aussi légères que profondes sur le monde environnant au fur et à mesure de leur évolution.

Nous avons eu la chance, alors que notre choix s’était fixé sur elle, d’être contactés par Jean-Claude Bouillon Baker qui souhaitait, après avoir lu notre Olympe, nous proposer de faire la biographie de sa mère sous la forme d’un roman graphique !

Nous nous sentons tout à fait légitimes à présent pour raconter l’histoire de cette magnifique femme. Joséphine Baker n’est-elle pas à elle seule un symbole de liberté, d’égalité et de fraternité ?

Propos recueillis par Didier Pasamonik

Ainsi soit Benoîte Groult - Par Catel - Éditions Grasset

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Photo : J-F. Paga © Grasset

Illustrations : © Grasset

 
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6 Messages :
  • C’est une femme qui, à 93 ans , reste moderne. La preuve : elle n’a aucune culture BD.

    Ahah j’ai bien ri, c’est en effet une preuve de modernité de n’avoir aucune culture BD.

    ont une dénomination exclusivement masculine : agriculteur, facteur

    Je ne sais pas où vous vivez, mais tout le monde a toujours dit agricultrice et factrice.

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  • Il y aurait pas mal à dire sur le "progrès de la cause féminine" selon Benoîte Groult. Pour ne prendre qu’un exemple, le droit de vote a été accordé aux femmes en France par de Gaulle, persuadé de l’opinion conservatrice des femmes, donc pour une raison étrangère au féminisme.
    - Je ne sais pas si la BD est un art particulièrement moderne (l’enseignement du dessin a pratiquement été éradiqué de l’enseignement moderne en France), mais l’opinion de Mme Groult sur la BD est assez typique des castes bourgeoises et de l’intelligentsia française... qui n’ont opposé qu’une très faible défense à la culture de masse la plus massive (malgré leur aptitude aux déclinaisons latines) : foot mafieux, cinéma d’Etat, dessins animés japonais bon marché, feuilletons sentimentaux débiles, jeux vidéos, etc.

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  • Catel : "Benoîte Groult est une très belle représentante de la cause féministe"
    26 décembre 2013 02:41, par Fab du Grenier à Bulles

    Benoîte Groult est une grande amie de Wolinski et sa femme, on comprend mieux pourquoi elle déteste la bande dessinée si tout ce qu’elle en connait c’est les bouquins de Wolinski et Bécassine.

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  • Ça commence à bien faire.

    Madame Benoîte Groult n’aime pas la BD"Elle le dit, elle l’affirme , elle le signe !". Elle l’affiche !A mettre en parallèle avec la sortie d’un certain grand prix récent du festival d’Angoulême ,sensé porter haut prochainement les couleurs du 9 ième art,pour qui :" Les grands éditeurs-donc la BD ordinaire- c’est de la soupe".Quel à propos m’sieur dame. Quelle audace,quelle rébellion,quelle démesure !Quelle originalité.On se positionne,on s’affirme,on se distingue.....Bravo

    Ça commence à gentiment bien faire les insultes:et si certains se demandent ce qu’est le conformisme scolaire et bourgeois.Et son pendant direct , la rébellion amidonnée...

    Oui madame Benoîte Groult la BD est bien un art et la BD se lit.Et c’est grandiose.Le message vaut aussi pour le grand prix récent.C’est un lecteur de BD-donc un débile chronique- qui vous le dit.Ouvrez-vous madame .Quittez un temps les haut murs de votre caste aristocratique si confortable.C’est souverain.Car s’il existe des plafonds de verre,il existe aussi des œillères pour se contempler douillettement le nombril.On peut être victime et bourreau.Alors après les leçons sur l’ouverture et l’égalité....

    On passera benoîtement sur le clientélisme d’un tel ouvrage qui tourne au fan service.Y’a tout l’arsenal et la fanfare couverture y compris.On cajole le cœur de cible dans le sens du porte-monnaie-griffé- sans oublier au grand jamais que huit acheteurs de livres sur dix sont des acheteuses.Bien vue la question sur le marketing .Un cœur de cible à classer dans le haut du panier.Une équipée d’épanouies toutes en contemplation d’elles-mêmes et, leurs zélés subordonnés.Une faune qui envahie l’espace médiatique,porte-parole de...ben...de...portes-paroles d’elles -mêmes !Une faune s’agitant dans un milieu stratégiquement fermé,cultivant religieusement l’entre- soi, prompte à imposer tout aussi stratégiquement son catéchisme.Et pour qui l’encanaillement et la rébellion ultimes consistent à se tatouer le haut du cul et se poser une ficelle sur le trou de balle.Le lecteur d’histoire de "trolls avec de oreilles de lapin et de super-héros en collant " a vraiment de quoi nourrir des complexes !!

    On parle ici de féminisme.Une bien belle idée.Mais,comme la guerre trop sérieuse pour être confiée aux militaires,une idée trop importante ,toujours,pour être confiée aux féministes.En tout cas celles-là.Reines du "moi je",dans leur tour d’ivoire, qui ont passée leur vie à se faire servir,coupées de toute réalité concrète et ,du quotidien de celles pour qui ça grince vraiment.Il suffit d’ailleurs d’écouter ce qu’en pensent celles pour qui ça grince vraiment.De manière sourde.

    On prend ici et là des grands airs madame,de la hauteur,on prétend s’ébrouer sur le toit du monde.mais,inspiré par ces grandes figures féminines,il suffit de se pencher sur la question ,pour constater, qu’historiquement:la plupart ont taillée leur route,à la force du poignet,au point de finir sur le dos,parce que ne tenant plus qu’a moitié en l’air...Comme les filles du pavé qui n’avaient pas toujours le choix.Encore une raison de nourrir des complexes.

    Alors madame Benoîte Groult n’aime pas la BD.Elle a pourtant lu Bécassine.Il faut croire que certaines lectures vous accompagnent toute une vie.L’avantage d’un tel entretien sur ce type d’ouvrage est qu’il entérine définitivement la réalité du terme "roman graphique".Plus qu’une plus-value artistique ce n’est qu’un clivage commercial .Donc un piège à con comme un autre.Sûr que dans son mouvement de gentrification la BD y a gagné quelque chose.

    La conclusion évidente de ce commentaire devrait plaire à mémère sujet du livre.

    Vive la BD libre.

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    • Répondu le 28 décembre 2013 à  09:50 :

      Une bien belle idée.Mais,comme la guerre trop sérieuse pour être confiée aux militaires,une idée trop importante ,toujours,pour être confiée aux féministes.

      Est féministe qui veut. Les hommes peuvent être féministes ; vous pouvez aussi être féministe, ça n’est pas une secte. Personne n’a rien "confié" à quiconque, simplement des femmes revendiquent leurs droits...

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  • Très bonne année à la très efficace team d’ Actuabd fer de lance des sites BD,qui est sommée de ne pas s’endormir.Pour 2014 cependant , avec en perspective un mois de janvier prépondérant,un vœux pieu :

    Vive la BD libre.

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