Catel & Bocquet : « Olympe de Gouges est la source d’inspiration de beaucoup de personnalités du féminisme. »

25 avril 2012 2 commentaires
  • Après avoir conquis un large public avec « Kiki de Montparnasse », Catel et José-Louis Bocquet remettent le couvert pour un second portrait de femme, dense et passionnant. Celui d’Olympe de Gouges. Nous avions rendez-vous avec les deux auteurs pour parler de ce nouvel album qui paraît chez Casterman.
Catel & Bocquet : « Olympe de Gouges est la source d'inspiration de beaucoup de personnalités du féminisme. »
Photo DR

Finalement, José-Louis Bocquet arrive seul. Un petit coup de fatigue, bien compréhensible durant cette intense période de lancement de l’album, a empêché Catel d’être présente. Qu’à cela ne tienne, le scénariste s’avère intarissable sur la destinée d’Olympe de Gouges et sur la réalisation de cette bande dessinée de plus de 400 planches.

Votre précédent ouvrage en commun, « Kiki de Montparnasse », a connu un succès important et international. Comment avez-vous vécu ce très bon accueil ?

Comme un cadeau du ciel ! Casterman a senti assez rapidement qu’il y avait un intérêt de la part des lecteurs. Dès les premiers jours qui ont suivi la sortie de l’album, il y a eu un intense bouche-à-oreille et l’accueil a été positif, tant dans la grande presse que dans la presse spécialisée. Aujourd’hui encore, « Kiki de Montparnasse » est un livre qui vit. En mai, nous irons promouvoir sa sortie aux Etats-Unis. En 2013, l’album devrait sortir en Chine.

Peut-on parler d’un best seller international ?

Oui, avec la nuance, qu’il s’agit de ventes de roman graphique, donc plus modestes, toutes proportions gardées.

"Olympe de Gouges"
© Catel - Bocquet - Casterman

D’où est née votre envie de vous attaquer à une biographie d’Olympe de Gouges ?

« Kiki de Montparnasse » avait représenté trois ans de travail. A la fin de ce passionnant chantier, on a réalisé, Catel et moi, que nous avions trouvé une manière de nous rejoindre sur le type d’histoire que nous avions envie de réaliser. Catel raconte des histoires de femme depuis toujours, dans divers style. De mon côté, ça me permettrait de sortir de mes gonds de scénariste masculin, plutôt habitué à une BD virile. « Kiki » m’a donné une occasion extraordinaire de travailler avec une femme et avec des personnages de femme.

Après « Kiki », nous avons réalisé que l’envie de parler d’une grande figure féminine était encore grande. Et c’était à nouveau pour parler d’une clandestine ! Ce sont deux femmes qui ont marqué l’Histoire, mais qui sont la plupart du temps oubliées des livres d’Histoire. Pourquoi Olympe de Gouges ? Parce qu’elle est la source d’inspiration de beaucoup de personnalités du féminisme. Elle a ouvert les portes de la liberté aux femmes. Elle est en quelque sorte la mère de toutes les autres féministes... On lui doit la déclaration universelle des droits de la femme. Elle disait des choses aussi avant-gardistes que « l’homme et la femme sont égaux. » C’était révolutionnaire dans son siècle. Je rappelle qu’il a fallu attendre 1945 pour que les femmes aient le droit de vote en France. C’était également un challenge de traverser la Révolution française, avec ce personnage très romanesque.

C’est le retour du genre biographique ?

Oui, un peu comme le « Don Bosco » de Jijé, qui est à l’origine de ce style de bande dessinée.
Prendre des personnages existants permet, comme scénariste, d’éviter les écueils de la composition d’un personnage de fiction, qui plus est féminin. M’appuyer sur un travail documentaire permet de compter sur des faits avérés, sur des écrits parfois,… Toute cette matière est ma base pour faire vivre un personnage. Sur Kiki de Montparnasse, je savais tout. J’avais lu énormément, c’est un sujet que je connaissais par cœur et j’avais une idée très précise des interstices de fiction dans lesquels je pouvais me glisser. J’ai voulu faire la même chose sur Olympe de Gouges : connaître le contexte et les personnages satellites par cœur avant de m’attaquer à la fiction.

Après quatre mois, j’ai compris qu’il y aurait des centaines de bouquins à compulser. Au bout de la lecture de trois biographies de Mirabeau, pour une apparition de trois pages dans l’album, je me suis rendu compte que j’étais fou. Je n’allais jamais pouvoir lire cette masse de littérature. Mais j’ai constaté que sur Olympe de Gouges précisément, il n’y avait rien.

Les écrivains qui étaient ses contemporains la prenaient pour une hystérique. C’était une veuve joyeuse, ayant des amants, ça faisait jaser. Sans doute parlait-elle un peu fort dans les salons, avec son accent si particulier. C’est ainsi qu’un homme comme Jules Michelet (qui invente une nouvelle manière de lire l’Histoire, plus subjective) la définit comme une tricoteuse et que toutes les générations suivantes d’historiens vont rester là-dessus, en méprisant la personnalité d’Olympe de Gouges.

Ce sera le statu quo jusqu’aux années 1980, où un historien nommé Olivier Blanc décide de juger Olympe sur ses textes, ce que personne n’avait fait. Cette recherche a mis en lumière des faits : elle a été une des premières à lutter contre l’esclavage, elle a milité pour le droit au divorce, le droit de vote des femmes, elle a demandé la création d’hospices pour les pauvres et de maisons de retraites pour les vieillards. Tout à coup, on a réalisé qu’elle était une incroyable progressiste, malgré tout visionnaire.

Portrait d’Olympe de Gouges
© Catel - Bocquet - Casterman

Quand on réalise une biographie dessinée, comme celle d’Olympe de Gouges, quelles licences avec l’Histoire peut-on prendre ? Autrement dit, que vous êtes vous permis et interdit pour les besoins romanesques de votre album ?

Un petit exemple : quand des personnages historiques prennent la parole, c’est ce qu’ils ont vraiment dit, ou pensé. Après, je les mets dans une langue dialoguée. Voilà la limite que je me donne sur les personnages historiques. Je ne me permets pas de mettre dans leur bouche des choses qu’ils n’auraient pas pu dire. C’est un point. Ensuite, quand je sais qu’Olympe a un différent avec Robespierre, je sais sur quel sujet ils vont avoir ce différent, je peux à partir des textes des uns et des autres reconstituer ce qu’aurait pu être leur dialogue. À la différence d’un biographe, qui est un scientifique, moi je me mets en scène. Étaient-ils debout ? Étaient-ils au Club des Jacobins ? Là, ce sont des choix de fiction. Des choix narratifs qui tirent forcément l’histoire vers la fiction.

Ce qui est interpellant lorsqu’on découvre la biographie d’Olympe de Gouges, c’est qu’il s’agit d’une femme profondément humaniste, attachée au progrès, et pourtant elle est sans cesse malmenée par son époque et par ses contemporains… Pourquoi ?

© Catel - Bocquet - Casterman

Parce que c’est une femme qui l’ouvre et qui ne reste pas en place ! C’est tout ce qui fait qu’aujourd’hui, elle est considérée comme la première féministe. Elle dénonçait les injustices liées à l’inégalité entre les hommes et les femmes et elle n’était pas entendue. Les révolutionnaires avaient déjà du mal à se débarrasser du Roi et du régime monarchique, alors si en plus il faudrait laisser la parole aux femmes… Ce qui est assez étonnant à cette époque, c’est que les autres femmes déconsidèrent parfois Olympe, qui leur apparaît comme une catin libertine et hystérique. Le fait qu’Olympe soit une femme libre et qu’elle dise haut et fort ce qu’elle pense, ça dérange dans cette société très hiérarchisée.

Dessiner quatre cents pages qui se déroulent au dix-huitième siècle, j’imagine que c’est un exercice absolument inédit pour Catel. Quels étaient les défis ?

Je trouve que Catel développait, dans « Kiki de Montparnasse », un dessin enlevé, proche de celui de l’Ecole de Paris et proche du graphisme même de Kiki. En passant au dix-huitième siècle, Catel a dû adapter son dessin à la perception que nous avons des images de ce siècle. Et cette perception, ce sont surtout des gravures. Elle s’est imprégnée du style graphique de l’époque. Il y a, du coup, beaucoup plus de travail de dessin dans « Olympe de Gouges », pour arriver, inconsciemment, à cet aspect familier. Comme scénariste, je suis toujours épaté par l’expressivité des personnages de Catel.

Recherches pour les costumes et coiffures
© Catel - Bocquet - Casterman

Et en ce qui concerne la documentation ?

D’abord, ça passe par les bouquins. Pour les costumes, Catel s’est plongée dans des livres sur la mode. Elle a pu s’appuyer sur une biographie de la première modiste : Rose Bertin, celle qui invente la haute couture en quelque sorte. Pour les coiffures, elle a interrogé une amie qui est coiffeuse de cinéma, qui lui a reconstitué toutes les coiffures de ce siècle. Et puis, il ne faut pas oublier qu’il y a eu des modes qui ont beaucoup changé tout au long de la vie d’Olympe ! Tout ce travail de documentation est invisible, mais ça participe à la crédibilité de notre récit. Il y a une séquence avec un perruquier qui coiffe Olympe. Pour écrire cette scène, je n’ai eu besoin que de quelques dizaines de minutes. Mais pour Catel, il y a eu une foule de détails à régler, notamment savoir quel fer à friser on utilisait à l’époque. Ça lui a pris un temps fou !

Un extrait de "Olympe de Gouges"
© Catel - Bocquet - Casterman

Et en ce qui concerne les lieux de l’intrigue ?

On s’est beaucoup déplacé pour faire des repérages : à Montauban, en Touraine, à Paris,… Comme pour « Kiki de Montparnasse », une partie du travail documentaire a été de se rendre sur place.

Quand on regarde le nombre d’appendices rédigés, quand on lit l’imposante bibliographie en fin d’ouvrage, c’est vertigineux. Comment fait-on pour ne pas être noyé dans toutes ces sources ?

C’est vrai qu’aujourd’hui, j’en sais trop pour un scénariste, et pas assez pour être historien ! C’est du délire, j’ai lu tout cela durant les cinq dernières années. Il y a 160 pages qui ont été écrites en plus et que nous n’avons même pas découpées, faute de place. Alors, pour répondre à votre question, je lis comme un scénariste lit. C’est-à-dire que je ne retiens que ce qui m’est essentiel. J’arrive à filtrer les informations en lisant rapidement. Je lis avec un crayon à la main, et je dois dire que mes livres à vocation documentaire sont les seuls livres que je ne respecte pas physiquement : je corne, j’écris dedans, je souligne. Ensuite, je travaille par strates. Puis vient le travail de base qui est d’établir la chronologie du personnage.

Recherches pour les décors
© Catel - Bocquet - Casterman

À l’époque de « Kiki », vous déclariez ne surtout pas vouloir faire de feuilleton, mais plutôt un roman. Ici, il y a de toute évidence un côté feuilletonesque avec ce découpage chronologique…

En fait, « Kiki » était malgré tout du feuilleton, qui fonctionnait en épisodes. Dans « Olympe », la différence, c’est que les épisodes ont des tailles très variables : cela va de 8 planches à 34 planches. On s’est autorisé des digressions, mais il fallait rester sur l’os. C’est-à-dire la vie intime d’Olympe. La constante dans sa vie, c’est son fils. L’autre axe du récit, c’était les mouvements sociaux qui agitent la France entre 1789 à 1793. On voulait faire comprendre le bouillonnement anarchique dans lequel Olympe de Gouges évolue à la fin de sa vie.

Catel en mars 2012
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)
La Bête est morte de Calvo
Ed. Gallimard

La toute dernière séquence du livre est extrêmement émouvante. L’amour maternel y est exprimé de manière poignante. On se demande vraiment comment une femme si gentille, si bien intentionnée vis-à-vis de ses contemporains finit de manière aussi tragique… C’est tout l’aspect glaçant de la Terreur…

Exactement. Quelle injustice. Son dernier baroud à la capitale lui est fatal, alors qu’elle aurait pu rester en Touraine.

Après Kiki de Montparnasse et Olympe de Gouges, est ce vous avez envie de vous attaquer ensemble à une autre figure féministe ?

Féministe, je n’en sais rien. Mais féminine pourquoi pas. Rien n’est entamé. Catel travaille pour le moment sur un gros projet avec l’écrivaine Benoîte Groult aux éditions Grasset. Ce sont des échanges, des chroniques et interviews dans les différents endroits où vit Benoîte. On est plus proche du reportage.

Notre question rituelle pour conclure, quel est l’album qui vous a donné envie de faire de la bande dessinée ?

J’aurais tendance à penser que c’est un « Spirou & Fantasio ». Sauf que je n’ai aucune idée de quel est le premier Spirou que j’ai lu. En revanche, j’ai gardé un souvenir hallucinant de « La Bête est Morte » de Calvo. C’est une manière de raconter la véritable Histoire, en étant juste et pourtant en la triturant. Bien avant « Maus ». C’était l’album de mon père, que j’ai trouvé dans la cave de mes grands-parents un jour. J’avais onze ans.

" Olympe de Gouges" : Après le succès de Kiki de Montparnasse
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Portraits des auteurs © Isabella Franciosa / Editions Casterman

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A propos de Catel & Bocquet, sur ActuaBD :

> "Kiki fait partie de l’imaginaire collectif, comme le poster de Che Guevara" (Entretien en avril 2007)

> Kiki de Montparnasse

> Quatuor

 
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2 Messages :
  • C’est un excellent travail, foisonnant, documenté et passionnant !

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    • Répondu par Bardamor le 30 avril 2012 à  12:12 :

      - Je vais tâcher de lire cette BD pour me faire une idée plus précise, mais je crains qu’il ne soit une hagiographie à la limite de la propagande. Olympe de Gouges n’a rien à voir avec le féminisme tel qu’on l’entend aujourd’hui, dont la plupart des slogans viennent des Etats-Unis. Il ne faut pas oublier que des femmes ont joué un rôle politique de premier plan en Europe, du XVIe au XIXe siècle. Elisabeth Ière d’Angleterre a un rôle historique qui équivaut, voire dépasse celui de Louis XIV. On pourrait multiplier les exemples dans toute l’Europe, parler de l’influence extraordinaire de la Pompadour, parvenue au faîte du monde des lettres sous Louis XV, etc.
      - De même dans l’aristocratie française au XVIIIe siècle, les femmes étaient plus "libérées sexuellement" qu’elles ne le sont aujourd’hui dans la société française en général, comme la littérature débridées de l’époque en témoigne. Dans les castes aristocratiques ou bourgeoises supérieures, en Occident aujourd’hui, la "liberté sexuelle" est forcément plus grande que chez les esclaves ou dans les classes laborieuses.
      D’ailleurs le féminisme d’Olympe de Gouges dépasse le niveau actuel de la revendication de l’exercice d’une liberté sexuelle particulière.

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