Ceux qui me restent - Par Damien Marie et Laurent Bonneau - Editions Bamboo

29 septembre 2014 1 commentaire
  • À travers l'impossible rencontre entre un père et sa fille après trente ans, le nouvel album de Marie et Bonneau jette un regard inédit et percutant sur la maladie d'Alzheimer.

Florent jeune homme, tombe amoureux de Jenny. Pour rejoindre sa belle Anglaise, il effectue de nombreuses traversées sur le ferry. À trente ans, Florent a perdu son amour, le voilà contraint d’élever seul Lilie, la petite fille issue de cette histoire interrompue. Mais un jour, il aurait perdu la trace de la fillette lors d’une traversée de la manche...

Aujourd’hui, Florent a soixante-dix ans. Cloué dans un lit d’hôpital, il est à la recherche de sa fille. Mais est-il seulement capable de la reconnaitre ?

Souvenirs effacés, images troubles et fugaces, fragments de mémoire qui se bousculent dans l’esprit de cet homme prostré, tel est le quotidien du héros de cette histoire sans mémoire. S’il est à la recherche de sa fille, celle-ci, en revanche, veut retrouver le père qu’elle a aimé et qui l’a choyée autrefois. Elle se tient à côté de lui, mais il ne la reconnaît plus...

La maladie d’Alzheimer reste encore un sujet sinon tabou, au moins difficile à aborder dans les médias. Difficile à évoquer parce qu’il véhicule toujours une image dégradante insoutenable dans une société où le jeunisme, le bien-être et le dynamisme balisent notre quotidien. Difficile parce que le sujet n’est ni sexy, ni glamour, qu’il concerne surtout "les personnes âgées". Il nous renvoie l’image d’une déchéance inacceptable. Difficile à traiter en BD car la maladie s’incruste dans ce que l’humain a de plus intime et de plus profond.

Il fallait donc une sacrée audace à Damien Marie, (Welcome to Hope, Parce que le paradis n’existe pas, Ceci est mon corps, Dans mes veines tous parus chez Bamboo) pour proposer un scénario aussi risqué et inattendu à un jeune dessinateur, nouveau venu dans le monde des bulles.

À la lecture de cet émouvant voyage en Alzheimer, on reste frappé par la belle alchimie réussie par les deux auteurs. Entre un récitatif sobre et percutant et la mise en images des troubles du vieil homme, cette chronique nous entraîne dans l’intimité d’un homme malade, au coeur de sa mémoire encombrée.

L’incommunicabilité entre ces deux êtres, les difficiles retrouvailles entre le père et sa fille, tout cela nous est présenté avec subtilité et pudeur qui évite de verser dans une approche clinique ou une romance larmoyante. Le récit joue malgré tout d’une sensibilité poignante qui n’ignore pas la douleur des malades et des proches.

Par une belle maîtrise des ambiances de gris coloré, avec ses rehauts de fusain et ses effacements de gomme, Laurent Bonneau restitue avec force le malaise et la confusion installées dans le cerveau du vieil homme. Cette mémoire cassée, en panne, nous est magnifiquement restituée avec des moyens graphiques simples qui servent avec justesse un texte pudique et solide.

Au-delà d’un discours misérabiliste ou complaisant se découvre une histoire qui renvoie à notre part d’intimité la plus enfouie, la plus cachée. Rarement une bande dessinée aura approché d’aussi près nos obsessions intimes et secrètes : le regret et l’impossibilité de revenir en arrière.

(par Patrice Gentilhomme)

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