Charles Dupuis, l’épopée d’un précurseur de la bande dessinée

23 novembre 2002 1 commentaire
  • Né le 10 juin 1918 , Charles Dupuis aura pour premier terrain de jeux l'imprimerie Jean Dupuis en plein développement à la rue Destrée de Marcinelle. M. Archive, qui collabora avec lui pour le journal SPIROU durant les années 60 et 70, nous raconte sa carrière.

"En 1938, Jean Dupuis caresse l’idée de lancer en complément à ses hebdomadaires familiaux un journal pour la jeunesse. Un conseil de famille choisit le titre SPIROU - terme wallon désignant un gamin espiègle et déluré. Charles Dupuis, l'épopée d'un précurseur de la bande dessinée C’est le jeune Charles, lecteur assidu du Journal de TOTO, qui suggère d’approcher le dessinateur vedette de celui-ci, le parisien Robert Velter, pour assurer la création graphique du personnage symbolisant la nouvelle publication. Il vient de trouver sa voie. Le journal de Spirou sera son enfant chéri auquel il consacrera désormais l’essentiel de son temps durant un bon demi-siècle.

SPIROU était son jardin secret personnel. Jean Doisy assume dès le début la partie rédactionnelle de son journal, tandis qu’il s’émerveille de rassembler des talents nouveaux autour de deux grands vétérans de la Maison, Jijé et Georges Troisfontaines. Yvan Delporte et Maurice Rosy seront ensuite choisis pour leurs qualités d’animateurs. D’autres leur succéderont (Thierry Martens, Alain De Kuyssche, Philippe Vandooren, Patrick Pinchart, Thierry Tinlot), mais les projets retenus pour le journal auront toujours l’éditeur comme premier public et premier juge.

Son rêve était d’éditer une sorte de bottin hebdomadaire de la bande dessinée où pratiquement tout ce qui tenait plume ou pinceau se trouverait englobé de manière à ne rien laisser à ses concurrents. S’il n’avait tenu qu’à lui, Hergé aurait été engagé lorsqu’il postula peu après la Libération, PILOTE aurait été racheté par Dupuis après sa première débâcle et nombre d’auteurs découverts par ses soins ne se seraient pas engagés sur des voies parallèles. Pour éviter les surenchères incontrôlables, il entretenait un "gentlemen’s agreement" avec son confrère des Editions du Lombard, Raymond Leblanc, afin de stabiliser les membres de leurs équipes respectives et développer une complémentarité fructueuse entre SPIROU et TINTIN face aux publications concurrentes. .

Très vite, il découvre dans l’édition d’albums le moyen de donner une seconde vie et une rentabilité durable aux meilleurs produits de l’hebdomadaire. Il aimait le livre et il multiplia les réalisations jusqu’à ce qu’il découvre la formule gagnante : les séries consacrées à un univers récurrent, régulièrement alimentées en nouveautés. Parallèlement, il développa longtemps, malgré les réticences de son entourage, une large production d’ouvrages illustrés pour la jeunesse, de romans policiers et westerns, de beaux documentaires sur la nature réalisés par René Hausman, et l’avant-gardiste collection " Gag de Poche ", consacrée à la BD et au cartoons. La concurrence se révéla trop rude sur ces créneaux et il ne les abandonna jamais qu’avec regret. La parcimonie imposée par ses pairs lui imposait de ne faire de la publicité que pour ce qui marchait. Ce qui explique bien des échecs insuffisamment soutenus au départ.


Pour se dégager quelque peu du pesant carcan constitué par le huis-clos de Marcinelle, il organisa en 1955 l’implantation des rédactions dans un plateau de bureaux loué à Bruxelles. C’était une extraordinaire innovation pour cette entreprise héréditairement provinciale. Elle lui permettait de se plonger dans une atmosphère plus fantaisiste une à deux fois par semaine pour rencontrer ses amis dessinateurs et recevoir les responsables des publications loin du Q.G. commun où trônait le buste du Fondateur [1]. Il se révélait un autre homme durant ces escapades, détendu et alerte, à l’écoute de ses visiteurs et toujours à l’affût d’une bonne idée à mettre en chantier. C’est là qu’un ingénieux dessinateur eût l’idée de cacher un lionceau dans le tiroir de son bureau pour lui vendre une série africaine, aussitôt acceptée. Après un séjour dans l’appartement d’Yvan Delporte, l’animal fut confié à Jean Richard avant qu’il développe une dentition susceptible de croquer un rédacteur en chef.

Sa fascination pour l’image l’incita à la voir mise en mouvement. En 1959, il créa un département de dessins animés au sein des Editions : T.V.A. Dupuis. Ce fut une longue épopée qui, après quelques séries mineures réalisées pour les chaînes télévisées (Musti, Tip et Tap, les Pilis), aboutit au développement de la SEPP, qui connut son heure de gloire avec l’énorme production des épisodes Schtroumpfs réalisés par les studios californiens Hannah-Barbera. Charles Dupuis voyait plus loin que ne le permettaient les possibilités d’investissement interne de ce qui restait une stricte société familiale, aux actionnaires de plus en plus nombreux avec l’arrivée des nouvelles générations. Il vécut avec amertume la vente de l’entreprise rendue inévitable par la mésentente entre les divers clans et la nécessité de trouver d’importants capitaux pour moderniser un outil vieillissant.

Charles Dupuis était déjà entré dans la légende. Le 14 novembre 2002, il est parti discrètement retrouver bon nombre de ses amis artistes. Jijé, Franquin, Hubinon, Charlier, MiTacq, Morris, Sirius, Tillieux et bien d’autres l’y attendaient peut-être pour une ultime réunion de Rédaction au coin d’un nuage..."

(par M.Archive)

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[1Les trois " patrons " y travaillaient à des bureaux face à face dans la même pièce : son frère aîné Paul en charge de l’imprimerie, son beau-frère René Matthews, responsable des publications néerlandaises, et Charles Dupuis, directeur des périodiques et éditions françaises. Cela manquait parfois d’intimité…

 
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