Chassés-croisés entre Pilote et Charlie Hebdo

15 janvier 2015 11 commentaires
  • L'histoire est un continuum. Alors que paraissent chez Dargaud le tome 3 des "Plus Belles Histoires de Pilote" et l'enthousiasmant "La Révolution Pilote" d'Eric Aeschimann et Nicoby, il n'est pas inutile de rappeler cet étrange pas de deux entre le journal Pilote et l'équipe de Charlie Hebdo tout au long des années 1960 et 1970, un "je t'aime moi non plus" qui annonce les révolutions à venir (L’Écho des Savanes, Métal Hurlant, Fluide Gacial, (A Suivre)...)

Chassés-croisés entre Pilote et Charlie Hebdo
A paraître le 16 janvier, écrit par Aeschimann (journaliste au Nouvel Observateur), et dessiné par Nicoby.

En Mars 1986, les amateurs de BD trouvent un drôle de titre dans leur kiosque : le mensuel "Pilote et Charlie", issu de la fusion de deux titres mythiques Pilote et de Charlie Mensuel. Peu de temps auparavant, le dernier rédacteur en chef du journal qui réfléchissait à s’amuser, un certain... Guy Delcourt, avait quitté le navire avant cette fusion pour aller fonder sa propre maison d’édition. Une page de la bande dessinée française venait d’être tournée ; une nouvelle était en train de s’écrire...

Mais avant cela, combien d’autres péripéties ! C’est précisément le sujet de l’album d’entretiens dessinés de La Révolution Pilote, du journaliste Éric Aeschimann et du dessinateur Nicoby. Dans les cent -quarante pages de leur album, les auteurs racontent comment Pilote est devenu un magazine de BD « pour adultes ». Ils ont rencontré pour nous quelques acteurs marquants de la période : Marcel Gotlib, Fred, Nikita Mandryka, Jean Giraud, Philippe Druillet, Claire Bretécher.

Un personnage est central dans tous ces entretiens, présent comme un fantôme : René Goscinny, le fondateur de Pilote (avec François Clauteaux, Jean Hébrard, Albert Uderzo, Jean-Michel Charlier, il ne faut pas l’oublier). Et un moment privilégié : le clash avec les auteurs de Pilote en mai 1968..

L’interview de Gotlib, qui n’était pas à la fameuse réunion, mais co-créa deux magazines qui contribuèrent à l’éclatement de Pilote.

« Goscinny en accusation »

Le moment-pivot est effectivement la fameuse réunion des auteurs de mai 1968 dans un bistrot de la rue des Pyramides,au cours de laquelle Goscinny avait été mis en accusation par ses pairs. En gros, on lui reprochait d’être un patron, chose commune à l’époque.

Il en résulta des réunions hebdomadaires de la rédaction à l’origine des fameuses "pages d’actualité" qui provoquèrent une "prise de conscience" ouvrant la voie à la génération de l’après-1968, c’est à dire de l’après-Pilote. C’est en effet dans ces années-là que Gotlib, Bretécher et Mandryka créèrent L’Écho des Savanes en 1972, premier domino d’un nouveau bouleversement éditorial.

Certains des témoins interrogés étaient présents lors de cette réunion-symbole, d’autres non. Les points de vue divergent, apportant des nuances à une anecdote souvent mise en épingle par les historiens. Ils témoignent avec nostalgie et une pédagogie bienveillante.

Druillet explique qui était René Goscinny
La vision de Fred

La présence de Fred à elle seule explique les liens particuliers entre l’équipe de Pilote et celle d’Hara Kiri / Charlie Hebdo. Membre-fondateur , aux côtés de Cavanna, de Hara Kiri en 1960, il avait été accueilli dans l’hebdomadaire de René Goscinny lorsque le titre avait été interdit pour la seconde fois, en 1966. Il n’était pas le seul : Cabu, Gébé et Reiser viennent aussi trouver refuge dans ce journal dont la rédaction est très ouverte d’esprit (rappelons quand même que les très cocardiers Chevaliers du Ciel paraissent dans les mêmes pagesl...). C’est même perçu comme une "politisation" de Pilote.

Mais avec le lancement de Charlie Hebdo (1970), peu après celui de Charlie Mensuel (1969), Cavanna rappelle ses ouailles. Non sans une échauffourée : un dossier sur Georges Pompidou paraissant dans Pilote en avril 1971 en donne l’occasion. Le 8 septembre 1971, Le Monde consacre une quasi pleine page à Pilote avec ce titre : "M. Pompidou épaule Astérix". Elle est signée par Noël-Jean Bergeroux qui assassine « le journal que l’on croyait destiné aux enfants  », pour avoir publié "vingt-neuf portraits présidentiels" (des parodies et des caricatures, en fait), et qui l’accuse de "récupération, commerciale avant tout" de la politique. Seuls Reiser, Gébé et Cabu sont épargnés par cette philippique...

La version de Mandryka, moins contestataire qu’on n’aurait pu le croire.

Directeur du journal, René Goscinny réplique le 30 septembre 1971. Il a rassemblé son équipe et dans un éditorial parodiant la typo du Monde, il écrit : « Astérix épaule ses confrères ce qui n’est pas rien, vu le fric et les relations qu’il a. ». Dans la semaine qui suit, Cavanna, qui cherche à récupérer ses dessinateurs et qui y parviendra, tire à boulets rouges contre le journal d’Astérix. La rupture est consommée entre Pilote et Charlie Hebdo. Dargaud se vengera quelque peu en rachetant le titre Charlie Mensuel en avril 1982 dont la parution s’était interrompue en septembre 1981. Mais les lecteurs ne s’y retrouvent pas et Charlie Mensuel fusionne avec Pilote, lui aussi en perdition, en 1986. Fin de la séquence.

Ces éléments figurent en filigrane de l’histoire racontée par Éric Aeschimann et Nicoby qui, au-delà de quelques petites erreurs factuelles (Mad a été fondé en 1952 et non en 1958) donnent un joli portrait de cette époque.

L’interview imaginaire de Jean Giraud - Moebius, sur base de notes existantes.
L’explication révolutionnaire de Bretécher

Un Pilote sans pilote

Après un premier volume consacré aux années soixante, puis un T2 qui couvre la première moitié des années 1970, Dargaud continue de revisiter son magazine fondateur né en 1959.

Cette tranche 1975-1979 est beaucoup plus importante qu’on ne s’y attendait. Tout d’abord, parce Pilote, devenu mensuel en 1974, affronte de plein fouet la création de Métal Hurlant, Fluide Glacial et (A suivre). Il lui faut, comme eux, innover. Mais cette période est aussi malheureusement marquée par le décès de René Goscinny en 1977. La disparition du co-rédacteur-en-chef de 1963 à 1974, puis directeur de publication va ébranler son équipe, comme tout le milieu de la bande dessinée.

Dans Pilote... Quino.

Pour les lecteurs qui ne collectionnent pas tous les numéros de Pilote, cette nouvelle compilation est à la fois l’occasion de se remémorer l’atmosphère de ces années baignées de Giscardisme et marquée par la première crise pétrolière. Mais c’est également l’occasion de retrouver une flopée de courts récits, souvent inédits en albums. Ceux-ci font souvent écho aux événements de l’époque, notamment le fabuleux 1977 : gare au Plitch ! de l’omniprésent Bilal, ou à la bande dessinée elle-même, comme cette parodie de Corto Maltese par F’murrr.

On note ainsi l’émergence et/ou l’évolution de grands auteurs. En effet, Pilote continue sa mue sous l’impulsion d’une génération d’auteurs d’exception. Aux côtés de Mézières, Giraud, Gotlib (très peu représentés), Fred, Druillet, Bretécher, Goscinny, Morris, Bilal, Tardi, Christin, F’murrr, Mandryka, Solé, d’Alexis, Greg etc., de nouveaux auteurs font leurs premiers pas : Pétillon, Lauzier, Blanc-Dumont, Boucq, Goossens, Gibrat, Coutelis, Floc’h, Baudouin, J.-C. Denis, Got, Cava, Régis Franc et bien d’autres !

mélange d’actualité, de coulisse de la BD et de créativité pour ce récit de Lauzier

Cette sélection de BD s’accompagne de chroniques et de publicités qui parachèvent cette évocation. Petit regret : on aurait apprécié pourvoir lire in extenso l’édito de Guy Vidal pour le décès de Goscinny, qui est pourtant évoqué en détail dans l’introduction. C’est peut-être le désavantage d’une compilation orientée vers le grand public. Mais cette frustration n’engendre que plus de joie à suivre avec gourmandise les coulisses de cette aventure dans La Révolution Pilote, qui nous sert de guide...

Documents
Le schisme, selon Druillet.

(par Charles-Louis Detournay)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Le sommaire de ce troisième recueil des Plus Belles Histoires de Pilote
 
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11 Messages :
  • Chassés-croisés entre Pilote et Charlie Hebdo
    15 janvier 2015 16:00, par Christian GODARD

    Un commentaire ? Finalement, non ! Je ne vais tout de même pas commenter cette merde, bourrée de pseudos interviews imaginaires !!!

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    • Répondu par Philippe Ostermann le 15 janvier 2015 à  18:03 :

      Bonsoir,
      A l’attention de vos lecteurs, je tiens à préciser que ces entretiens ont bien été réalisés par Eric Aeschimann, journaliste au Nouvel Observateur et écrivain, entre 2011 et 2013.
      Seul celui de Jean Giraud a été réalisé par téléphone en 2009, et reprend également d’autres propos de Jean, comme cela est précisé dans l’album. Bien à vous

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      • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 16 janvier 2015 à  11:13 :

        Je sais pourquoi Christian Godard régit de cette façon. Il conteste la vision un peu romantique que la postérité a donné à cette réunion. Lui qui y était, il n’a as vécu la même histoire que celle racontée par ses copains. Je publierai son récit ces prochains jours, quand Charlie m’en laissera le temps.

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        • Répondu par julien le 16 janvier 2015 à  21:37 :

          La parution de cet album est une excellente nouvelle. Mais c’est dommage de ne pas avoir interviewé davantage d’auteurs (peur de la redondance peut-être ) ; je pensais notamment à messieurs Godard, Chakir, Uderzo.

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          • Répondu par Pilotezéro le 29 avril 2015 à  02:29 :

            Chakir , je l’ai interviewé sur le sujet ,il n’y était pas.
            Godard vous voyez ce qu’il en dit ici sur plusieurs interviews parus dans des forums il conteste certaines choses dites et faites .
            J’ai recueilli dernierement auprès d’un memebre de l’anciensyndicat des dessinateurs de journaux une partie de la clef de l’énigme
            Giraud aurait contacté un des responsables du syndicat Autonome des dessinateurs de journaux pour lui demander la possibilité de "faire en soirée" une " réunion de contestation contre Goscinny" chez Poïvet à l’Atelier 63 situé au 10 rue des Pyramides.
            Refus catégorique de Poïvet et du responsable syndical qui ne voulaient pas mêler leur syndicat Autonome des dessinateurs de journaux dont le siège était également à l’atelier 63 à une histoire qui ne concernait que quelques dessinateurs.
            Suite à ce revers, Giraud a improvisé et a contacté des collègues en leur donnant la brasserie à l’angle de la rue des Pyramides comme adresse pour le lendemain.
            Tout le monde connaissant le lieux ou était l’atelier 63 ils n’auraient ainsi pas de mal à trouver la brasserie qui jouxtait cet atelier.
            A rajouter qu’il n’y a jamais eu de réunions de ce genre au studio 63 à part celles du Syndicat, jamais.
            L’éviction de Poïvet de certaines maisons d’édition n’a aucun rapport avec cette histoire, c’est tout autre.
            http://www.forumpimpf.net/download/file.php?id=157368&t=1

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        • Répondu par julien le 4 mai 2015 à  21:59 :

          Bonjour, l’interview de Godard a-t-elle été publiée ?

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          • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 4 mai 2015 à  22:12 :

            Bande Dessinée Magazine hors-série, Mai 2008, Ed. Soleil.

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    • Répondu par Alias Pilotezéro le 24 avril 2015 à  16:36 :

      Bravo !!
      Monsieur Godard a raison ,il y était et parle vrai .

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  • Chassés-croisés entre Pilote et Charlie Hebdo
    16 janvier 2015 10:13, par marcel

    Mais c’est également l’occasion de retrouver une flopée de courts récits, souvent inédits en albums.

    Savez-vous s’il est possible d’avoir la table des matieres sur le net ?... Parce que sur les deux premiers volumes, la quasi totalite des recits etait trouvable en albums.

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