Chloé Cruchaudet : " J’utilise des expériences narratives pour réveiller le lecteur. "

11 novembre 2009 1 commentaire
  • Après avoir reçu le prix Goscinny récompensant un(e) jeune scénariste, l’auteure de Groenland Manhattan entame une série par ce deuxième album. Ida aborde le voyage d’une vieille fille dans l’empire colonial de 1887. Surprise et humour décalé sont au rendez-vous.

Pour vous mettre en situation, voici le thème de l’album : en 1887, Ida, une vieille fille trentenaire, hypocondriaque et autoritaire, se découvre une passion pour les voyages en quittant inopinément sa Suisse natale. Ainsi, se remémorant l’exposition universelle de 1867 qu’elle a visité enfant, elle se rend à Tanger et fait la rencontre de Fortunée, une occidentale délurée. Engoncées dans leurs robes à crinoline, les deux femmes sillonnent l’Afrique, le long de la piste Dakar/Niger, découvrant l’Afrique profonde, bien éloignée de ce qu’elles imaginaient.

Avant d’aborder l’interview de l’auteure à proprement parler, nous ne pouvons que vous conseiller d’aller lire ou relire nos articles concernant son premier album, Groenland Manhattan, et le prix René Goscinny qu’elle a reçu pour celui-ci.

Chloé Cruchaudet : " J'utilise des expériences narratives pour réveiller le lecteur. "Quelle aide apporte la consécration du prix de jeune scénariste ?

Cela fait tout d’abord fort plaisir, surtout que j’apprécie beaucoup les histoires de Goscinny. J’ignore d’ailleurs si j’aurais pu placer aussi facilement ma trilogie d’Ida sans l’obtention de celui-ci, car le petit bandeau rouge sur l’album apporte toujours un certain support. Ainsi, certaines de mes connaissances à qui j’avais offert Groenland Manhattan ne l’ont lu qu’après l’octroi du prix. C’était aussi un soutien psychologique indéniable car j’ai d’énormes complexes au niveau des mes scénarii : je n’ai choisi mes propres histoires que par dépit, car je ne trouvais pas de scénariste avec qui j’avais suffisamment d’affinités.

Une fois de plus, vous faites voyager le lecteur, dans ce cas-ci, en le plongeant dans le colonialisme de la fin du XIXe siècle ?

J’aime jouer sur divers niveaux d’exotisme. Le rapport à l’exposition universelle, sur laquelle se base mon héroïne pour entreprendre son périple, démontre le fantasme qui précède le voyage, et les fausses idées qu’on peut lui prêter. En effet, dans le temps, les pavillons de ces expositions étaient des vitrines aseptisées où l’on présentait une vision galvaudée, classifiée. Bien entendu, la réalité est toute autre, et c’est cette confrontation que je désirais mettre en images.

C’est donc en Afrique que se déroule votre intrigue, mais elle aurait pu prendre place dans une autre contrée ?

Oui, je m’intéresse surtout au réflexe que nous avons tous sans toujours se l’avouer : la critique facile des autres pays que l’on traverse. J’ai ainsi voulu que mon héroïne soit suisse, pour qu’elle puisse déjà trouver que les Français étaient barbares, et que les Espagnols lui paraissaient laids. Mais comme pour d’autres, ces préjugés coloniaux vont finir par s’amenuiser au contact des autres. Bien sûr, je profite de ce périple africain pour traiter de l’aspect colonial, car je trouve que les situations historiques de cette époque sont passionnantes, mais une bonne partie de ce récit aurait pu se dérouler ailleurs : je voulais effectivement cibler sur le dépaysement et l’exotisme.

Après Groenland Manhattan, on pourrait vous targuer de militantisme lorsque vous aborderez dans le deuxième tome d’Ida l’Afrique profonde et les guerres coloniales ?

Comme beaucoup d’autres, j’ai été atterrée du discours de Sarkozy à Dakar, dans lequel il expliquait à un parterre d’étudiants, de responsables politiques et d’intellectuels que « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », alors que l’Afrique a regorgé des personnalités très charismatiques, d’évènements importants et de concrétisations remarquables ! Sans avoir d’ambitions démesurées, je serais heureuse de souligner les atrocités qui ont été commises par les coloniaux au nom de l’œuvre civilisatrice.

Pour mieux situer votre récit, il est important de décrire votre héroïne, un personnage plutôt complexe …

A contrario de précédents personnages féminins de bande dessinée qui demeurent souvent assez lisses, je désirais en faire une femme intéressante psychologiquement, et je trouvais amusant de la rendre plutôt insupportable. C’est donc une vieille fille hypocondriaque qui a passé trente années dans son lit, ou presque. Mais cette soudaine vigueur, qui lui vient du voyage, va la confronter à des univers qu’elle n’a jamais vus qu’en livre, principalement via le catalogue de l’exposition universelle de 1867. Bien sûr, il va y avoir une progression de son passé de fille recluse à cette vie d’aventures, et elle va y perdre petit-à-petit ses manières et ses préjugés. Le périple est une succession d’épreuves qui vont la transformer radicalement. Même si Ida n’est pas vraiment faite pour les voyages, je pars du concept que nous sommes tous de la pâte à modeler, et par goût de cette aventure, sa vision du monde va changer.

Pour dominer certaines de ses appréhensions, l’héroïne se prend d’ailleurs à tout ordonner et compter ?

De la part de cette vieille fille de trente ans, c’est un réflexe de défense face à un environnement nouveau ou potentiellement dangereux. Comme elle confronte tout ce qu’elle voit au fameux catalogue de l’exposition universelle, elle cherche à noter toute particularité, autant pour la dominer que la transmettre. C’est donc le cœur de cette trilogie : l’acceptation progressive de cette Afrique luxuriante et sauvage face à l’ordre des jolis palais qu’elle en attendait.

Vous-même ne voyagez d’ailleurs pas du tout, mis à part en livres : un lien important avec votre héroïne ?

L’avion provoque effectivement chez moi une angoisse atroce, alors que j’adorerais voyager et visiter d’autres pays, mais cela restera du domaine du fantasme ! Donc, effectivement, je suis plus souvent plongée dans mes livres, par lesquels je voyage par procuration. Cela a nourri bien naturellement la construction d’Ida, mais je vous rassure, l’identification s’arrête là.

Il y a tout de même une mise en abyme intéressante, car pendant que vous la dessinez en train de faire les voyages qui vous plairaient, elle écrit elle-même un guide « touristique » ?

À l’époque, les femmes qui voyageaient étaient très rares, mais elles ont ouvert la voie aux réelles aventurières telles qu’Alexandra David-Neel. Mais je voulais insister sur le changement de mentalité qu’avaient dû subir les premières « exploratrices » qui les précédèrent. Je me suis basée sur des réelles expéditions où ces dames se baladaient avec leur service en porcelaine, leurs toilettes et leurs bonnes manières. Je voulais aussi traduire l’aspect passionnant de ces récits des grands explorateurs, à savoir leurs cheminements, les maladresses et les fausses routes du voyage.

Bien entendu, à tout personnage, il faut un compagnon, un faire-valoir avec qui elle va converser !

Elle se choisit effectivement une compagne de voyage. Après en avoir repoussé une première jugée trop autoritaire, elle préfère Fortunée, une femme très épicurienne, plutôt à l’opposé de ses valeurs. Je voulais qu’elle ait sous les yeux une personne sachant savourer les petits bonheurs de la vie. Ida est d’ailleurs secrètement jalouse de sa dame de compagnie, jalousie qu’elle exprime en la frustrant. Je l’ai imaginée comme un Jiminy Cricket inversé, qui pousserait toujours Pinocchio à légèrement se dévergonder. Ida est une psychorigide, mais par Fortunée, elle a l’aperçu d’instants de grâce et de bonheur, et cela lui montre une autre façon de vivre.

L’album s’ouvre sur une situation peu délicate dans laquelle se retrouve votre héroïne, Ida : elle est accrochée à un arbre, et se rappelle ce qui l’a conduit là. Il y a une grande symbolique dans cette humiliation par laquelle Ida s’abandonne doublement ?

Je voulais jouer sur le symbole de se laisser suspendre par ses conventions sociales, symbolisée par son corset. Effectivement, cette libération peut sembler un peu ridicule, mais c’est un passage important pour elle. Bien entendu, il faut aussi prendre du plaisir lors de la réalisation d’un album, et cela m’amuse beaucoup de mettre en scène cette espèce de Nadine de Rothschild au milieu de la jungle.

Quelles ont été vos innovations narratives après Groenland Manhattan ?

Le récit est plus dense, car je tenais à raconter un bon nombre d’évènements que j’ai pu caser tant bien que mal. Mais, bien entendu, le ton de l’album change, Ida étant plus rocambolesque. J’ai donc réalisé plusieurs essais en modifiant le rythme de narration, avec par exemple ces récitatifs centraux, et ces cases panoramiques. J’ai aussi utilisé de grandes ellipses alors qu’à certains moments, je consacre plusieurs pages à la même action. J’ai aussi parfois éclipsé les bulles pour voir comment guider le regard du lecteur. J’aime placer des expériences narratives dans un album pour réveiller le lecteur. La première scène est utilisée pour intriguer et susciter son intérêt.

Vous vous appuyez sur une documentation imposante. Est-ce que c’est un moment où vous vous délectez, vous qui êtes fille de bouquinistes ?

Pour moi, c’est un vrai bonheur, pratiquement la meilleure phase de mon travail. Je me consacre un temps défini pour aller fouiller dans les archives des bibliothèques, visiter le musée du Quai Branly, etc. Je trouve très agréable de pouvoir lire de vieux livres, ou des consulter des documents d’époque. Cela me passionne tellement que je peux me laisser totalement happer ! Ce qui alors très difficile, c’est de faire la synthèse et le tri entre tout ce que j’ai lu pour garder ce qui est réellement efficace pour le récit. Selon les zones géographiques et les rapporteurs, on retrouve d’ailleurs des avis très divergents dans les divers témoignages, et c’est ce que je voulais mettre en évidence par cet écart de propos entre le rapport de l’exposition universelle et la réalité.

On part donc dans une trilogie africaine. Mais si on perçoit déjà l’évolution de votre personnage principal, on se demande ce qu’il va se passer dans les deux autres tomes ?

Elle va devenir à moitié folle (rires).Enfin, pas jusque là, mais je vais effectivement la confronter aux divers grands évènements de cette époque, entre autre à la Guerre du Dahomey, qui opposa les troupes française à un royaume local. Elle vivra également différentes épreuves qui vont la déstabiliser. Ma référence en ce domaine est le roman de Joseph Conrad, Au Cœur des Ténèbres, et dont Coppola s’inspira pour Apocalypse Now. Ce livre démontre bien comment certains colons peuvent complètement craquer, à cause des conditions de vie très particulières.

(par Charles-Louis Detournay)

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1 Message :
  • Chloé Cruchaudet est une jeune auteure pleine de talent ! Son graphisme, son dessin, ses couleurs, la disposition de ses vignettes trouvent une réelle originalité. Beaucoup d’humour et de poésie aussi. Enfin, des sujets de qualité : la colonisation, le regard des Blancs sur les civilisations "non civilisées", le peu de cas vis-à-vis des populations des pays colonisés...Un vrai coup de coeur pour Groenland Manhattan !

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