Chris Ware élevé au rang de Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres au Centre Pompidou

Par Hippolyte ARZILLIER 31 mai 2024 
C'était le mardi 28 mai au soir, au Centre Pompidou : Art Spiegelman et Françoise Mouly (eux-mêmes chevaliers) ont remis au dessinateur et auteur de "Jimmy Corrigan" Chris Ware l'insigne de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres de la République Française. Ce n'est pas la première fois que son travail est reconnu en France: il avait déjà reçu le Grand Prix de la ville d'Angoulême en 2021, le Prix du meilleur album en 2003 ainsi que le prix spécial du jury en 2015 pour "Building Stories".

C’est Art Spiegelman qui prit la parole le premier. Il avait prévu un minuteur et a d’emblée annoncé que, si au bout de cinq minutes, son discours ennuyait l’auditoire, il s’arrêterait en cours de route. Tout en se perdant souvent dans ses notes, il parla d’abord de sa rencontre avec Chris Ware avant de s’attarder sur son style.

Il confia qu’il avait découvert ses dessins totalement par hasard, au dos d’une histoire qu’on lui avait envoyée. Quand il l’a appelé, Chris Ware crut d’abord que c’était un canular téléphonique. Là, débuta une longue collaboration au sein de RAW, le magazine que Spiegelman avait créé avec son épouse Françoise Mouly. Dans leurs deux discours, Chris Ware et Art Spiegelman ont rappelé combien la bande dessinée demeurait méprisée aux Etats-Unis. C’est pour cette même raison que, selon Spiegelman, le mouvement Underground avait choisi d’orthographier « comix » plutôt que « comics » : il s’agissait alors, selon ses propres dires, de s’adresser à des adultes « lubriques » plutôt qu’à de jeunes enfants.

Chris Ware élevé au rang de Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres au Centre Pompidou
Art Spiegelman et son célèbre chapeau.
Photo : Kelian Nguyen.

La suite de son discours consista en un superbe commentaire de l’œuvre de Chris Ware : son goût pour l’architecture, le rôle qu’y joue la « nostalgie ». S’agissant du premier point, il réaffirma – thèse longuement analysée par Benoit Peeters dans ses cours au Collège de France – que faire de la bande dessinée consiste à « transformer du temps en espace ». Chaque planche de Chris Ware est pensée comme un bâtiment [1] : on n’y circule pas toujours de gauche à droite ; on peut partir de n’importe-quelle case, puis passer d’une salle à une autre jusqu’à reconstituer le plan d’ensemble. Cela donne une forme de lecture unique ; une lecture intuitive et pleine d’imprévus.

Jimmy Corrigan, certainement l’œuvre la plus célèbre de Chris Ware (il reçut d’ailleurs le Prix du meilleur album à Angoulême en 2003). L’histoire se déroule à Chicago - deux récits, l’un se déroulant au XIXe siècle, l’autre au XXe, se croisent dans un ouvrage qui brasse toutes les grandes thématiques de l’œuvre : le rapport à la famille (en particulier au père), la nostalgie, la quête de soi...
© Chris Ware. Ed. Delcourt.

On peut trouver à cela une raison autobiographique : Chris Ware vient de Chicago (ville où se déroulent la plupart de ses histoires). Connue pour ses buildings, cette dernière est l’un des berceaux de l’architecture moderne – elle fut notamment le cœur d’une des grandes révolutions architecturales du XXe siècle : l’Ecole de la Prairie. Les architectes y ont exploré les potentiels des formes géométriques ; s’en dégage une esthétique de l’épure que l’on retrouve dans la plupart des œuvres de Chris Ware. Son style « Ligne claire » – très inspiré de Joost Swarte – se nourrit de cette ville dans laquelle il vit toujours avec sa fille et son épouse.

Art Spiegelman rappela ensuite l’étymologie de « nostalgie » : nóstos (le retour) et álgos (la douleur). Il remarqua que, pendant longtemps, la nostalgie fut considérée comme une maladie à guérir [2]. Mais dans l’œuvre de Chris Ware, elle est un sentiment créateur : il y a bien « retour » de la douleur ; mais bien plus : retour à ou sur la douleur. Ses personnages se construisent en questionnant leur passé ; en l’interrogeant, en le remodelant pour donner forme à leur existence présente.

Françoise Mouly, directrice artistique du New-Yorker.
Photo : Hippolyte Arzillier.

Françoise Mouly - qui est, rappelons le, directrice artistique du New Yorker - insista sur un autre aspect de son travail : elle nous parla de son inventivité dans l’élaboration des premières de couverture du New Yorker, de leurs rapports intimes : Chris Ware n’est pas seulement un grand auteur. C’est quelqu’un de bien : un bon père, un bon mari ainsi qu’un ami auquel on peut se confier avec confiance et franchise.

Chris Ware a réalisé plusieurs premières de couverture pour le New Yorker. Celle-ci (d’ailleurs évoquée par Françoise Mouly dans son discours) est l’une de ses plus connues : elle revenait sur la condition des médecins et des infirmiers pendant la pandémie.
© Chris Ware. New Yorker.
Chris Ware.
Photo : Hippolyte Arzillier.

Avant de recevoir sa médaille, Chris Ware dit quelques mots émouvants sur ses deux « parents spirituels ». Il parla de sa jeunesse en tant qu’enfant peu sportif qui passait ses journées à lire ou écrire des bandes dessinées ; il commença d’ailleurs son discours en rappelant qu’il faisait des BD justement pour ne pas avoir à prendre la parole en public.

Après la remise de l’insigne...
Photo : Kelian Nguyen.
Art Spiegelman et Chris Ware. Complices...
Photo : Hippolyte Arzillier.

Il y avait quelque chose d’émouvant à voir cet homme discret et pudique parler dans une cadre si solennel. Pendant le discours de Françoise Mouly, l’auditoire a pu savourer sa complicité avec Spiegelman : ils se chuchotaient à l’oreille ou riaient ensemble. Nous regardions tous avec joie deux des plus grands auteurs de BD de tous les temps s’amuser comme des enfants.

Juste après la remise de médaille, l’équipe d’ActuaBD a eu la chance d’interviewer le nouveau chevalier. Un entretien inédit et qui devrait paraître incessamment sous peu. En attendant, on vous laisse avec cette vidéo émouvante où l’on aperçoit Françoise Mouly remettre son insigne à Chris Ware.

(par Hippolyte ARZILLIER)

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Code EAN : 9782840558057

En médaillon : Photo Kelian Nguyen.

[1On pourrait même dire que l’œuvre de Chris Ware n’est rien d’autre qu’une architecture du temps.

[2N’est-ce pas plutôt la mélancolie ? On parlait ainsi du « bilieux » au XVIIème siècle.

Delcourt ✏️ Chris Ware ✏️ Art Spiegelman ✏️ Joost Swarte France Etats-Unis
 
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25 Messages :
  • Un des auteurs indés US les plus ennuyeux à lire, mais couronné à de multiples reprises à Angoulême !
    Jamais réussi à finir un de ses livres, je préfère Tomine ou Clowes !
    C’est Rachida à l’initiative de cette nomination ? Si oui, elle a du se referer à ses conseillers !

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    • Répondu par Sergio Salma le 1er juin à  10:46 :

      Madame Vanilla, quelle clairvoyance ! En tout cas vous, je peux vous dire que vous, vous n’êtes jamais ennuyeuse à lire !... à chaque fois un sourire quand c’est pas un éclat de rire . Merci !

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  • Immense auteur, artiste incontournable.
    Mais elles sont toujours étranges, presque anachroniques, parfois un peu gênantes, ces photos où des artistes posent avec une médaille.

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    • Répondu le 2 juin à  22:25 :

      Il faut simplement se demander si un artiste libre, et donc par essence indépendant, doit accepter une récompense de la part d’un État.

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      • Répondu par Milles Sabords le 3 juin à  06:29 :

        Pourquoi pas ? Tout dépend de « l’État ». Si c’est la Corée du Nord ou l’Iran, je me poserais des questions à la place de l’artiste…

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        • Répondu le 3 juin à  09:13 :

          N’importe quel Etat. Si vous êtes un artiste libre, vous ne devez dépendre d’aucun état et n’accepter aucune médaille en chocolat de la part d’un gouvernement. Tardi l’a bien compris.

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          • Répondu le 3 juin à  19:35 :

            C’est la question des relations entre l’art et le pouvoir (démocratique ou pas). A minima, un peu de distance ne nuit pas. Tardi, oui, est très clair sur ce point, respect à lui

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  • On reconnaît sa patte au premier coup d’œil. Son style narratif est unique. Un grand artiste.

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  • Fallait-il vraiment se mettre à genoux pour faire la photo ?

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    • Répondu par Milles Sabords le 1er juin à  13:46 :

      Chris Ware, ou le « design publicitaire » élevé au rang majeur de la BD. Comme la BD n’est toujours pas prise au sérieux, dont les sachants disent que ce n’est pas un « vrai métier », tout ce qui vient des US n’est pas toujours révolutionnaire au point d’agiter le reste de la planète, sauf le microcosme francophone bédéiste. Je reconnais qu’à la froideur hermétique de son style s’y oppose son génie créatif du packaging et de la recherche conceptuelle. Cris Ware n’est pas un auteur de BD, il est ailleurs, dans le happening de l’art contemporain. Chris Ware ça ne se publie pas, ça s’expose, et c’est ce qui lui manque, d’être reconnu en dehors de la BD. On peut bousculer les codes de la BD, mais jusqu’à un certain point, sinon on perd tout le monde en cours de route, et aussi les codes.

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      • Répondu par Gina Vanilla le 1er juin à  18:50 :

        Exact, ami Sabordien !
        Chris Ware est certainement intelligent et pond des livres de ce style, il est très récompensé !

        Mais moi qui ai fait l’effort de les acheter et d’essayer de les lire, je ne peux pas dire que cela m’a enthousiasmée. C’est froid et clinique, certes structuré, mais bon , l’idéal pour s’endormir ! Dan le genre indé underground US, je prefère mille fois les livres de Crumb ou Shelton, moins prétentieux, parce qu’ils ne visent pas le concept, mais la lisibilité et le fun !
        Cela vous amuse encore Sergio Salma ?

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        • Répondu par Olga le 2 juin à  11:07 :

          Bon, enfin Gina, il y a intelligent, mais aussi intellectuel et encore cérébral..........

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      • Répondu le 1er juin à  21:58 :

        Oh, ce que vous pouvez être ennuyeux à la fin. Je crois que je préfère encore lire du Chris Ware.

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        • Répondu par Milles Sabords le 2 juin à  07:24 :

          Chris Ware ou le principe monomaniaque de la "photocopieuse" ; reproduire toujours la même séquence de cases en cases avec l’exactitude d’un dessinateur industriel. Ce n’est ni véritablement moche, ni véritablement beau, ce n’est plus de la BD, c’est de la "fiche technique". Médailles, prix, distinctions, honneurs, dans un secteur catalogué "pour les enfants" et dénigré par les autres disciplines artistiques, la mue de la BD n’est pas encore complète et ces prix alimentent les bûchers de la vanité d’une élite snobinarde.

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          • Répondu par Pleg le 2 juin à  08:21 :

            C’est pas faux.

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          • Répondu par Sergio Salma le 2 juin à  11:36 :

            Ah mais c’est un duo !... Mimile et Gina !

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            • Répondu par Gina Vanilla le 2 juin à  18:51 :

              Sergio Salma, je ne connais pas Mille Sabords, et je n’exprime que mon opinion personnelle sur la lecture de ces livres ! Je ne suis qu’une simple lectrice, je ne suis pas autrice ou éditrice, ni même libraire ! Donc oui ou non, ai je le droit de donner mon ressenti personnel sur ces livres dans ce groupe consacré aux BD ?

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          • Répondu le 2 juin à  12:15 :

            Mille Sabords ou l’auteur raté qui dézingue les autres en décrétant que ce qu’ils font n’est « pas de la BD ». On peut trouver ça pathétique mais le mot est faible.

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          • Répondu par ಠ_ಠ le 2 juin à  16:25 :

            Ouh lou lou, c’est que Monsieur je sais tout semble tendu !
            Ce qui est triste c’est que vous passez votre temps à dézinguer et donner des leçons sur tout ce qui passe, sans jamais oser donner un seul gage de votre crédibilité prétendue. J’aimerais beaucoup beaucoup lire un de vos livres pour voir si votre maestria colle à vos dires... Mais dans la mesure où vous vous êtes tiré déjà bon nombres d’obus dans le pied, aucune chance que vous naviguiez à visage découvert...

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            • Répondu par Milles Sabords le 3 juin à  06:24 :

              Les duellistes… plutôt que de me prendre comme sujet principal de vos obsessions à chacune de mes interventions, faites un vrai commentaire comme le mien sur l’article d’Actua BD.

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              • Répondu le 3 juin à  09:15 :

                Vous n’êtes en rien une obsession. Vous êtes seulement le troll le plus assidu du forum. Souffrez que certains vous contredisent de temps à autre. En plus, c’est pour votre bien. Vous vous faites du mal, ici.

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              • Répondu par ಠ_ಠ le 3 juin à  09:31 :

                Arf, j’en ai déjà rédigé plein, mais dans la mesure où je ne suis pas polémiste comme vous pouvez l’être, ils passent plus sous les radars (et je n’ai aucun soucis avec cela). Je n’ai pas autant de talent que vous, désolé l’ami.

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  • J’aime bien la photo de l’article. Elle montre le ridicule des médailles et Chris Ware n’est pas dupe mais essaye de jouer le jeu (assez mal d’ailleurs ^^)

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