Christian De Metter : « Je veux poser des questions au lecteur »

23 février 2009 1 commentaire
  • Sélectionné pour les Essentiels d'Angoulême, l'auteur de Shutter Island nous explique les raisons de son arrivée tardive à la bande dessinée, l'approche personnelle qu'il a du récit et ses ambitions pour mieux interpeler le lecteur.

Comment avez-vous été amené à signer pour Rivage/Casterman/Noir ?

Lorsque je passe chez Casterman, j’ai toujours un bouquin à la main, qui s’avère souvent être un Rivage. On m’avait donc parlé tout naturellement du projet quand il était alors au stade embryonnaire, mais je n’étais pas alors très chaud pour adapter un roman, car j’aime être seul maître à bord lorsque je travaille. Entre-temps, j’ai adapté Figurec, le livre de Fabrice Caro, ce qui s’est très bien passé. Fort de cette expérience, nous avons alors reparlé de cette collection, et comme on me donnait carte blanche, j’ai de suite choisi Shutter Island, que j’avais lu passionnément dès sa sortie.

Qu’est-ce qui vous avait plu particulièrement dans ce livre ?

Christian De Metter : « Je veux poser des questions au lecteur »Il aborde des thèmes que je travaille depuis des années : l’identité, ce qu’on est, ce qu’on veut être, et ce qu’on croit être. Cela fait un moment que je souhaitais aborder une telle histoire avec une chute bien sentie, où l’on a tous les éléments au début, et dont on se rend compte au fur et à mesure de la lecture, qu’on n’a pas regardé la photo dans le bon sens. C’est ce retournement de situation qui m’avait bluffé à sa lecture, mais à mon sens, je ne suis jamais parvenu à égaler cette efficacité. Mieux vaut alors se rapprocher de l’original, et l’adapter. Si jamais je ne pouvais choisir ce livre-là pour une raison quelconque, je pense même que je n’en aurais pas choisi d’autre.

Qu’est-ce qui motive à adapter une œuvre, à collaborer avec un scénariste ou à produire un album entièrement seul ?

Je travaille à l’instinct ! Je ne veux pas m’enfermer dans le principe d’adaptation. Si j’ai besoin d’un travail plus personnel, je me lance dans cette démarche. Si je recherche à un moment un regard différent du mien pour donner une autre dimension, je me ferai accompagner (directement ou indirectement en m’inspirant d’une œuvre existante). Tant que le lecteur me lit, c’est cette démarche du moment que je suis.

N’y a-t-il pas un piège : lire un livre, et y rester emprisonné ?

Effectivement, mais je me suis rendu compte que je connaissais bien l’intrigue. Je ne l’ai donc relu qu’une seule fois, en l’annotant, et puis quelques passages épars pour des moments problématiques. Bien entendu, en fermant le bouquin, j’essaye de me le réapproprier un minimum, tout en gardant cette mécanique précise de l’intrigue que je ne voulais pas gâcher. Comme c’est un récit qui se passe dans la tête des personnages, je voulais rester avec la caméra sur l’épaule, pour ne pas faire trop d’effet de cadrage, qui auraient cassé les réflexions du lecteur. Comme je ne suis pas un grand voyageur, que la nature humaine me fascine et que je pense être loin d’avoir épuisé le sujet, je vais continuer à privilégier mes personnages dans des cadres serrés plutôt que de beaux décors hollywoodiens.

Avez-vous eu un nombre illimité de pages pour transcrire votre vision de Shutter Island ?

Peut-être qu’en noir et blanc, j’aurais pu bénéficier d’un nombre de pages non défini, mais en couleur, j’ai exploité au maximum l’espace disponible. Cela faisait des années que je rêvais de réaliser un album dans ce format plus petit, doté d’un nombre de pages plus conséquent que les standards. D’ailleurs, pour mon premier livre Emma, je souhaitais pouvoir le sortir sous cette forme, mais l’éditeur m’avait expliqué que ce n’était pas possible pour un jeune auteur, et c’est pour cela que j’ai dû le diviser en plusieurs tomes, dans un format classique. D’ailleurs, je souhaite faire des livres qui font le lien entre la bande dessinée et le roman, pour les lecteurs qui n’ont pas le temps de lire ces derniers. De plus, ce format réduit rentre dans un sac à main, on peut alors le lire dans un métro ou un train. C’est une fenêtre de la BD que je souhaitais exploiter.

Concernant le dessin, pourquoi ne pas avoir privilégié le noir et blanc qui vous aurait donné plus d’espace dans votre adaptation ?

En réalité, les originaux sont réalisés entièrement avec des bruns, et à l’ordinateur, j’ai rajouté un calque sépia pour donner de la chaleur et un aspect désuet aux scènes présentées. Mais, je voulais qu’on ressente la présence de ce filtre, comme pour s’interroger de la véracité de ce qu’on nous rapporte. De temps en temps, ce filtre disparaît pour faire apparaître des scènes en couleurs qui donnent beaucoup d’informations. Cela donne un côté très réel à ces rêves pour renforcer le lien avec le personnage.

Comment fait-on pour aborder un tel récit, si bien construit ?

Comme le roman de Fabrice Caro, Shutter Island fonctionne sur une mécanique très précise. Il faut d’abord démonter la machine pour conserver tous les éléments du mécanisme, ce qui est essentiel à la construction, tout en maintenant un rythme soutenu mais également propice à la réflexion du lecteur. J’ai d’ailleurs retiré pas mal de scènes d’action pour me centrer sur le psychologique, jouant sur les ombres et les lumières. Je voulais surtout semer le doute dans l’esprit du public, se demandant ce qui est vrai et faux, car on perçoit progressivement les incohérences dans certains mensonges des personnages. Je veux que le lecteur puisse se dire à un moment précis qu’il y a quelque chose qui ne va pas. Certains relecteurs souhaitaient corriger ces incohérences, et je m’y suis bien entendu opposé car les fissures dans la construction de mon récit sont voulues pour qu’on aborde l’ensemble sans pouvoir distinguer l’endroit qui sera le plus stable. Je veux que le lecteur se fasse sa propre opinion, qu’il soit actif envers le récit, quitte à le bousculer pour le faire constamment changer d’avis.

Vos personnages entreprennent souvent une quête de leur identité. Pourquoi ressentez-vous le besoin de revenir régulièrement sur ce thème ?

Du point-de-vue psychanalytique, je suis persuadé que ces questions d’identité me parlent personnellement. Il m’est arrivé de me baser sur de bêtes préjugés pour me faire une idée de quelqu’un, avant de me rendre compte que je n’avais sans doute pas toutes les cartes en main et que je passais à côté de certaines aspects de cette personne. Ainsi, un docteur que j’avais rencontré me paraissait exubérant, jusqu’au jour où j’ai appris qu’il avait perdu sa femme et sa fille dans des conditions assez tragiques. Pour ma part, je ne pense pas que je serais l’homme et l’auteur que je suis sans certaines rencontres et certains évènements qui ont marqué ma vie, positivement et négativement. Je trouve cela frustrant et magnifique à la fois, et c’est que je désire sans doute faire passer comme message via mes personnages. Mais je ne suis pas là pour apporter des réponses, au contraire, je veux poser des questions aux lecteurs !

Mais dans vos questions, et par vos dessins, on ressent un côté très sombre dans les sujets que vous évoquez.

En réalité, j’ai un dessin qui se prête très peu au gag (rires). Effectivement, j’expose une part très personnelle dans mon travail. Je me raconte sans trop me livrer en faisant vivre à mes personnages des histoires fictives, qui se nourrissent de mon vécu. J’imagine que c’est sans doute le cas pour chaque auteur, mais même si je voulais sortir de ce style, je ne suis pas certain d’y parvenir, et ce ne serait certainement pas comique pour autant.

Et ce part de noirceur de l’Homme, vous la mettez en avant pour refléter vos observations personnelles ?

Je vis dans la région parisienne, je croise des gens qui basculent d’un coup, car la vie est belle mais elle peut également être excessivement violente. Et dès que ce décalage est initié, on rompt rapidement les amarres avec sa vie d’alors, et la folie vous guette. Dans mon expérience, j’ai aussi pas mal galéré, en vivant en marge, j’étais souvent à deux doigts de la rue. Bien sûr, le dessin m’a aidé pour communiquer avec les autres, mais présenter mon travail m’a été d’une violence absolue, car je suis d’une timidité maladive. J’ai donc vivoté pendant 10-15 ans en travaillant sur des dessins à l’opposé de mon univers, jusqu’au jour où un ami a pris un album que je traînais dans mes cartons depuis une dizaine d’années, pour aller le présenter à un éditeur. Et puis, tout a débuté !

Avec le temps, quel regard posez-vous sur votre dessin, si caractéristique ?

En jetant un œil sur d’anciennes réalisations, je trouve que mon dessin était précédemment plus enthousiaste, mais en réalité, je relis très rarement un des mes livres car à la fin d’un album, malgré le contentement de l’avoir fini, je n’en vois que le négatif, ce que je n’ai pas fait, ce que j’ai raté. Comme j’ai souvent déjà signé un nouveau projet, j’essaye de m’attaquer alors directement à une nouvelle ‘montagne’, pour me lancer dans le travail. Mais en voyant ce qu’il me faut abattre, le découpage, les planches, et tout le reste, ce découragement se mêle à cette insatisfaction du livre précédent pour me plonger dans une grosse déprime qui dure un ou deux mois.

Est-ce pour cela que vous modifiez souvent votre mise-en-scène d’un album à l’autre ?

J’essaye surtout de m’adapter au récit pour traduire au mieux les sentiments qu’il doit dégager. Bien sûr, le style du personnage joue, mais également le nombre de pages. Mon dessin a tendance à s’étaler, car j’aime les silences, les regards et les non-dits. C’est pour cela que je préfère un format de 120 pages, même si j’ai alors envie de raconter des histoires encore plus complexes, et que je voudrais encore augmenter la pagination !

Mais cela vous demande plus de temps de vous lancer dans un récit aussi long !

Pas forcément, j’ai mis autant de temps pour réaliser ces 120 pages que d’autres 54 pages, à savoir dix mois ! Mes conditions de travail évoluant, je peux me consacrer uniquement à mon dessin, ce qui me permet de rester plus concentré et donc d’avancer plus rapidement. Je veux également maintenir un rythme soutenu. Je ne souhaite pas que le lecteur s’extasie devant telle ou telle planche. Donc, recommencer un dessin ou peaufiner tel détail pour qu’on soit ébahi de ma technique, cela ne m’intéresse pas ! Je me place donc dans le tempo du récit, et si une situation est plus posée, je travaille plus lentement sur la case, pour que le lecteur prenne du temps sur ce moment particulier. Je veux que mon dessin et mon émotion soient sincères, et c’est pour cela que j’utilise les tâches et l’encre qu’on ne peut pas retravailler à posteriori.

Quels sont les outils graphiques que vous avez employés en particulier pour Shutter Island ?

Je voulais diminuer progressivement la lumière au fur et à mesure de l’intrigue. Pour moi, les personnalités sont d’ailleurs une succession d’évènements, d’accidents. Je dessine donc mes personnages à l’aide d’une superposition de taches et de couleurs. Depuis pas mal de temps, le dessin au crayon m’ennuie, je m’amuse plus au pinceau. Je situe la scène est les personnages au crayon, travaillant un peu plus les visages, puis je réalise le gros du travail au pinceau, singeant les postures dans un miroir. Comme je travaille plus en volume, je modèle tout d’abord le visage de mes personnages à l’aide de terre. Cela me permet de m’apprivoiser leur physique, puis je les laisse de côté pour placer le personnage sur papier. Il m’arrive parfois de reprendre ces modèles pour vérifier quelques ombres.

Et cette alternance de récit que vous conduisez seul et de vos collaborations et adaptations, est-ce un besoin de digérer pour mieux vous relancer ?

C’est vraiment le hasard qui guide l’ordre de mes albums, mais c’est vrai que j’accueille toujours mieux la critique quand je partage cette responsabilité avec un autre. Cette alternance est sans doute inconsciente. Et puis, même si je reste dans la même thématique, cela me permet de ne pas trop me répéter en rebondissant sur la vision d’un autre. Par exemple, j’ai beaucoup de mal à placer de l’humour, même noir, dans mes histoires. Or, c’est quelque chose qui me plaît par exemple beaucoup dans le travail de Fabrice Caro. C’est aussi pour essayer de comprendre ce processus et pour me diversifier que j’ai souhaité adapter un de ses romans.

Vous adaptez plus que vous ne collaborez, est-ce que vous rechignez à travailler avec un scénariste ?

Je suis beaucoup plus à l’aise quand j’adapte, lorsque je peux donner ma vision d’un roman, que lorsque on me dirige trop. En réalité, je n’ai travaillé ainsi que sur Dusk avec Richard Marazano, car même si j’ai donné quelques idées, c’était vraiment lui qui scénarisait. Pour mes autres projets, j’ai toujours été au moins co-scénariste. Lorsqu’on adapte, c’est bien entendu un ensemble de contraintes et de libertés, mais lorsqu’on écrit seul, on pourrait croire qu’on a plus de libertés, mais on doit construire soi-même une histoire qui fonctionne pour l’adaptation. C’est juste la liberté de choisir un sujet qui tient la route.

Quels sont vos futurs projets ?

Je travaille sur un album mettant en scène deux jours de la vie de Marilyn Monroe. J’essaye de faire un portrait s’approchant plus de Norma Jeane que de Marilyn. Ce n’est ni une adaptation, ni une collaboration ; j’écris, je découpe, je dessine, et je mets en couleurs. Ce sera de nouveau en album en petit format de 90 pages. J’ai bien sûr plein d’autres projets, et je ne sais pas dans quel sens je vais les aborder. En réalité, dernièrement est sorti un album qui débute comme une intrigue que j’écrivais. Je me sens donc un peu coincé, et je réfléchis à la façon d’aborder la suite. Bien entendu, la plupart de ces projets me sont personnels, mais si je flashe sur un livre, ou si un scénariste me propose un concept qui me plait, je vais embrayer.

Comment se déroule ces contacts avec les autres auteurs ?

La plupart du temps, c’est mon éditeur, Casterman, qui me propose des projets susceptibles de correspondre à mes goûts. Je ne dis pas oui à tout, mais j’avoue qu’ils me connaissent suffisamment pour répondre à mes attentes. Surtout, nous avons noué une relation de confiance qui est très importante pour moi. J’ai eu d’autres expériences éditoriales qui se sont passées beaucoup plus mal. Et comme je n’ai pas d’autres ambitions que de travailler tranquille, je suis très heureux de la place qu’on me laisse, de la confiance respective dans cette relation saine et sympathique.

Mise à part la littérature, quels sont vos univers connexes pour maintenir ce rythme de production ?

Il y a des périodes où je suis à deux pages par jour, mais d’autres où je fais plus de musique, sinon, je déprime ! À certains moments, il faut que je gratouille, que j’enregistre pour pouvoir terminer mon album. J’ai d’ailleurs fait partie d’un groupe en son temps. On l’a relancé dernièrement. Je fais un peu de violon, du piano et de la batterie, mais je joue surtout de la guitare et de la basse. Je joue un peu de tout, sans doute pas excessivement bien, mais je m’amuse.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Acheter sur Amazon Shutter Island
De Christian De Metter, lire nos chroniques de :
- Swimming London tomes 1 et 2
- Figurec, doublé par l’interview de ses auteurs
- L’Oeil était dans la Tombe
- et bien entendu, Shutter Island

Toutes les illustrations sont © De Metter/Casterman/Rivage.
Photos : © CL Detournay

 
Participez à la discussion
1 Message :