Christian Godard : « J’ai plein d’idées pour la Jungle en Folie »

25 juin 2005 0 commentaire
  • Né en 1932, Christian Godard est un des scénaristes marquants de la BD franco-belge. Il collabore aussi bien à « Tintin », qu'à « Spirou » ou « Pilote » (là, il dessine sur des scénarios de Goscinny). On lui doit des séries qui ont fait les beaux jours de ces magazines : « Le Vagabond des Limbes » avec Ribera, la série « Toupet » avec Blesteau et les petits bijoux de poésie que sont {Martin Milan} et {Norbert & Kari} qu'il dessine lui-même. Mais c'est dans « Pif-Gadget » qu'il connaît sa plus grande notoriété avec « La Jungle en Folie » qu'il scénarise pour Mic Delinx. Après la disparition du dessinateur, il reprend seul la série ces jours-ci, pour notre plus grand plaisir.

Après le retour de Pif gadget, voici le retour d’une de ses séries-phare : « La Jungle en Folie »...

C’est très curieux et agréable car j’ai l’impression de boucler une boucle restée ouverte, pendante, quelques années durant. D’effacer un goût d’inachevé. C’est une longue histoire qui remonte aux "années Pilote". J’y avais fait la connaissance de Delinx au cours des réunions de rédaction hebdomadaires, et, comme Goscinny m’incitait très fort (merci à lui) à scénariser pour les autres, j’avais écrit un truc pour Delinx qui s’en était pas trop mal tiré. Déjà à cette époque, il avait l’air un peu paumé, un peu à côté de la plaque. Il y a des types, comme ça, qui décryptent très mal le monde dans lequel ils vivent, et il appartenait à la confrérie. Qui est la mienne, soit dit en passant. On a sympathisé. Il était marrant, se donnait des airs, mais qui ne trompaient personne.

"J’ai des potes à Vaillant/Pif"

Christian Godard : « J'ai plein d'idées pour la Jungle en Folie »
Mic Delinx
Photo : Dargaud

Un jour, il est venu dans ce qui me tenait alors lieu d’atelier, 12 m2 dans mon appart, et il m’a confié qu’il n’avait plus de boulot. C’était tout de suite après les événements de 68, Goscinny venait de piquer sa crise, et avait décidé de le virer pour des raisons obscures (obscures pour moi à ce moment-là). "J’ai deux petites filles à élever, il ne me reste plus qu’à me jeter par la fenêtre" m’a-t-il dit en tourniquant dans mes 12 m2. Il avait l’air d’y croire et la fenêtre n’était pas loin. Dès qu’il y a quelque chose ou quelqu’un à prendre sous mon aile, je ressens des picotements dans l’aile en question, c’est nerveux. J’ai dit "OK, pas de problème, j’ai des potes à Vaillant/Pif (ce qui était vrai), on va faire quelque chose ensemble". Quelques semaines plus tard, on démarrait "la Jungle en folie".

On nous a tout de suite commandé des histoires complètes, et il a mis un an à faire la première qui ne comportait pourtant que 7 malheureuses pages. Il avait trouvé un contrat ailleurs et déjà j’ai eu envie de l’étrangler un petit peu, et ça ne faisait que commencer. On a tout de suite été remarqués, primés à Angoulême, c’était l’époque où Pif venait d’inventer le gadget et battait régulièrement des records de vente qui ont culminé à 1.000.000 d’exemplaires, une folie. Être dans un journal qui vend à cette hauteur, c’est comme avoir un réacteur vissé dans le fondement. Delinx était au nirvâna. (Moi aussi, bien sûr, mais je nirvâne avec davantage de retenue). Je l’ai entendu dire plusieurs fois que si le journal avait atteint de tels tirages, c’était grâce à notre série. Il n’y croyait pas, évidemment, et c’est pour ça que je l’aimais bien. Malheureusement, Pif n’avait pas de politique d’albums à cette époque. On a donc pris du champ. Ensuite il y a eu l’aventure Rossel, puis Dargaud, puis quelques autres, j’abrège, je n’ai fait qu’effleurer l’iceberg. Jusqu’à sa disparition récente. Il avait pris une place énorme dans mon existence. Il y a des types qui ne sont pas doués pour ne pas être encore vivants.

Il était une fois le Tuyéti
le dernier album de "La Jungle en Folie" Ed. Soleil.

Cependant, en reprenant la série, vous avez décidé de créer un personnage qui vous permet de la faire évoluer.

Le petit monde des personnages de la Jungle est inamovible, bien sûr. Quant au ton de la narration, il n’était pas question d’y toucher, puisque c’est le mien. Mais j’ai toujours essayé de me renouveler, de trouver des pistes inexplorées et d’ajouter des personnages nouveaux. Il faut se souvenir que la Jungle en Folie est censée être une minuscule tache verte entourée d’un "désert absolument désertique" réputé pour être infranchissable. A l’image de notre Terre, perdue dans l’espace, et les autre planètes ailleurs, inaccessibles. Alors j’ai inventé un nouveau personnage, le Tuyéti, qui est doué d’une faculté inouïe, celle de synthétiser le pili-pili, et de le transformer en énergie. Du coup, il est capable de traverser le fameux désert et de permettre aux personnages de la série de découvrir de nouvelles "jungles"... Où l’herbe est peut-être plus verte, qui sait ? Je fonde beaucoup d’espoirs sur le Tuyéti, un personnage fabuleux qui pourrait "relancer" la série, et connaître un vrai destin...

Publié chez Soleil

Vous rejoignez avec cet album, les éditions Soleil, l’éditeur de Rahan...

Après avoir consulté les filles de Delinx, et avec leur accord, j’ai fait le tour des éditeurs potentiels. Le seul qui ait flashé illico sur le projet de relance que je proposais, c’est Mourad Boudjellal. Il a tout de suite vu le parti que l’on pouvait tirer de cette série, devenue emblématique avec le temps. Et il a proposé de rééditer les vingt albums précédents, dans un délai très court. Les filles de Delinx réfléchissent, et on attend leur accord.
Il a tout de suite eu d’autres idées en tête. S’il y a une chance de réussite, je sais que lui ne la laissera pas passer.

Mic Delinx avait la réputation de soutenir le Front National. Qu’en est-il ?

Je ne me souviens pas qu’on ait eu, une seule fois, une conversation portant sur nos opinions politiques. Ses jugements, sur tout et n’importe quoi, étaient généralement de la plus haute fantaisie, et c’est justement pour ça qu’on s’est si bien entendus pendant plus de dix ans, au cours desquels je lui servais souvent de secrétaire, de conseiller, voire de "dépanneur" quand il était gêné aux entournures. Ça ne me posait pas de problème. De toute façon j’avais la charge du contenu de la série, et il ne s’en préoccupait pas. Le problème est qu’il était toujours à la recherche de reconnaissance, c’était son point faible. Et il allait vers ceux qui lui en donnaient. C’est comme ça qu’un jour il m’a entraîné dans une rédaction d’un journal dont j’ai découvert, une fois arrivé, qu’il était d’extrême-droite, "Présent". On nous proposait de prendre une rubrique en charge avec la Jungle. Là, on a eu une sérieuse explication, Delinx et moi, et ça a chauffé. Ça n’était pas du tout mes opinions, loin s’en faut, ce qui du reste ressortait clairement dans les textes qu’il illustrait. Mais lui était prêt à servir l’extrême-droite, tout comme il avait accepté d’aller à la fête de l’Huma. Il ne voyait pas trop la différence. Ou feignait de ne pas la voir, je ne sais pas.

La Jungle au Front

Tout ce qu’il voulait, c’était de la reconnaissance, qu’on lui accorde de l’importance, enfin ! Nos rapports ont commencé à se distendre. J’avais eu beaucoup d’amitié pour lui, de l’amitié sincère, comme on en éprouve pour un ami un peu "jeune" de caractère, mais je commençais à me méfier. Et puis un jour, je reçois un coup de téléphone, et un copain me dit : "Alors, tu fais de la pub pour Le Pen, maintenant ?" Et je découvre qu’il avait fourni une page entière de notre album "La crise" au rédacteur en chef de "Minute", lequel avait remplacé mes textes par les siens, à la gloire du leader du Front National ! Personne ne pouvait deviner que le texte n’était plus de moi. Là, je crois bien que j’ai pété les plombs à mon tour. Et on ne s’est pratiquement plus jamais revus au cours des dix ans qui ont suivi.

Mais, honnêtement, je ne sais toujours pas quelles étaient ses opinions politiques, et s’il en a jamais eues...

Et puis là, vous reprenez seul la destinée de la série...

La Vagabond des Limbes
L’autre série à grand succès de Godard. (Ed. Dargaud).

Je n’y pensais pas, l’idée s’est imposée quand les deux filles Houdelinckx m’ont recontacté. Je les avais connues adolescentes. On avait été en très bons termes. On a refait des projets. L’interruption de la série m’était restée en travers de la gorge. La machine s’est remise en route. J’ai de nouveau tout un tas de projets en tête, restés en rade. J’ai hâte de les remettre en chantier. C’est une série qui peut parfaitement être adaptée sous forme de dessins animés, de jeux vidéo, donner matière à certaines idées que j’ai toujours en tête, qui peut se décliner sous différentes formes, et s’adresser à des publics d’âges variés. Je compte continuer à prépublier dans la presse, sous forme de gags en une planche ou deux, notamment dans le nouveau Pif drivé par l’ami Corteggiani, et je prévois d’accélérer la production des albums, et de développer tous ces projets.

Vagabondages

Vous allez reprendre avec Ribera votre autre série à succès, Le Vagabond des Limbes ?

Julio a eu envie de prendre une sorte de congé du Vagabond car il avait en tête, depuis longtemps, de raconter sa jeunesse en Espagne, et son arrivée en France. Il est en train de terminer le troisième et dernier album de souvenirs, et puis on s’y remet, oui, et comment ! Julio est tout le contraire d’une relation de travail ratée, telle la précédente. J’ai hâte de le retrouver car, en trente ans de collaboration, pas un nuage, pas une égratignure. Et, en plus, il continue à faire des progrès, le salaud !

Outre cela, je travaille à une nouvelle série avec Claude Plumail, chez Glénat, dont le titre provisoire est "Dédales", et j’attends avec impatience la sortie d’une BD originale sur DVD, qui va donner matière à 90 minutes de spectacle, sans phylactères, doublé par des comédiens professionnels, et consacrée à Attila - une bande dessinée d’un genre nouveau, qui m’a demandé un travail considérable.

Propos recueillis par Didier Pasamonik

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : Christian Godard. Photo : D. Pasamonik.

Lien : Le site de Christian Godard

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