Christian Lamquet, de IO Memories à Alvin Norge (et inversement)

22 octobre 2003 0 commentaire
  • Avant de publier Alvin Norge, un thriller cybernétique, dans la collection Troisième Vague des éditions du Lombard, Christian {{Lamquet}} a réalisé un manga pour un éditeur Japonais (Kondasha). Celui-ci va connaître une nouvelle vie, l'année prochaine aux éditions Kana, la filiale de Dargaud.
Christian Lamquet, de IO Memories à Alvin Norge (et inversement)
Io Memories
(c) Lamquet / Kana

Il y a quelques années, Univers BD publiait les trente-cinq premières planches de IO Memories. L’intrigue de ce récit se déroule à la fin du 28e siècle. L’espèce humaine évolue peu à peu vers sa disparition : Les filles ne représentent que 15% du taux de natalité. Afin d’enrayer le phénomène, les hommes sont séparés en plusieurs castes, symbolisées par des couleurs. Ainsi, les blancs ne peuvent se reproduire, mais peuvent se déplacer dans tout le système solaire. Les oranges peuvent se reproduire, mais sont indésirables sur Mars et sur la Terre. Et enfin, les verts ne donneront naissance qu’à des filles…

Mais la biotechnique est mise à rude épreuve : l’être humain a oublié depuis bien longtemps la technique la plus naturelle pour se reproduire. Ainsi, les gènes sont développés dans des matrices artificielles…

Afin d’assouvir leurs besoins sexuels, les hommes ont développé des créatures artificielles, les drones. Ils sont destinés principalement aux « blancs », à l’instar du héros de l’histoire Dob’s. La rencontre de ce personnage avec Leen va chambouler son existence et l’entraîner dans une course poursuite à travers la galaxie, où érotisme et aventure vont se mêler.

Cette rencontre ne va pas laisser les gens indifférents. Seul les terriens ont le droit de vivre l’amour avec un grand « A », car il est l’essence de la vraie humanité : il est le moteur des arts, de la culture, de la pensée… Un humain qui aime un drone représente une porte ouverte vers une nouvelle forme d’humanité qui pourrait supplanter la première.

Les premières planches de IO Memories ont été dessinées fin 1994. Mais malheureusement, en février 1998, l’auteur reçoit un fax de Tokyo annonçant que l’aventure était terminée : la crise asiatique va sonnait le glas de l’âge d’or du manga non-japonais. Le créateur d’Alvin Norge résume ce fax laconique en trois mots : « No More Money ! »

IO Memories

A l’aube de l’an 2000, Christian Lamquet confiait à Univers BD : « C’était le moment d’appliquer l’acquis de ces trois années dans tous les domaines : scénario, story-board, animation, informatique. Alvin Norge est un enfant du manga. ». L’auteur ne se montrait alors nullement désabusé : « Cela m’a offert une remise en question complète de ce métier. J’ai découvert que le dessin était une écriture comme une autre, avec ses codes et sa lisibilité. Mes travaux d’avant manga contenait une écriture maniérée et j’avais trop le soucis de la belle image. Mes scénarios n’avaient pas de fil conducteur fort. »

IO Memories
(c) Lamquet / Kana

Fort heureusement, le projet rebondit aujourd’hui chez Kana. Christian Lamquet en détaille le projet : « L’histoire était loin d’être terminée. L’idée était d’avoir un fil conducteur et de se laisser guider par une sorte d’improvisation sur plusieurs centaines de planches. Ainsi, deux cents planches ont été réalisées. Celles-ci constitueront le premier opus de IO Memories, publié chez Kana en 2004. Mais le concept éditorial évolue au fil des mois, et je ne peux pas encore vous dire sous quelle forme ce livre sera publié. L’équipe de Dargaud prend son temps, et c’est judicieux… »

Les planches publiées par Kana seront retravaillées. Christian Lamquet avait déjà commencé ce travail lorsqu’il avait publié les trente-cinq premières planches de IO Memories sur Univers BD. «  L’innovation principale par rapport à Kondasha, confie l’auteur, consiste à un changement de rythme narratif de l’histoire. Une voix off commente les scènes et autres anecdotes. Le ton employé est assez particulier, proche d’un commentaire de document animalier. C’est pour cette raison que j’ai été contraint d’arrêter la prépublication de IO Memories sur UniversBD. Mine de rien, cette adaptation me prenait un temps fou, mais cela m’amusait de voir mon travail exister sur le net. Puis, l’opportunité Kana s’est présentée, mais je dois modifier et redessiner certaines scènes pour nicher une histoire cohérente dans un canevas de 200 planches. La version d’UniversBD sera donc différente de la version Kana. J’ai donc décidé provisoirement d’arrêter de fournir les planches au site, en espérant pouvoir trouver une solution à ce dilemme. Entretemps, Alvin Norge est né, et les mois se sont écoulés… »

L’auteur cherche à créer des ponts entre Alvin Norge et IO Memories. Certains personnages, comme Leen, ressemblent étrangement au virus Kimberley, dans Alvin Norge. L’auteur s’explique : « Il n’y aura pas de confusion. Shin-Ji, la chinoise, qui apparaît dans le troisième album d’Alvin Norge est une dessinatrice de Manga. Devinez quel manga elle réalise ?  ».

Le monde virtuel de Kimberley
Alvin Norge - (c) Lamquet / Lombard

Alvin Norge est une série profondément ancrée dans les nouvelles technologies. Ancien pirate informatique, le héros s’est reconverti dans l’imagerie de synthèse. Mais sa dernière création, un personnage virtuel nommé Kimberley, est mystérieusement devenu un virus informatique indécelable, foudroyant et animé d’une volonté de tuer. Alvin Norge est suspecté d’avoir initié les attentats perpétrés par cette créature. Les deux premiers albums (@enfer.Zcom et Morphing Amer) racontent cette histoire.

Christian Lamquet n’a pas hésité à changer de technique graphique dès le troisième album de Alvin Norge. Ainsi Lucyber a entièrement été réalisé grâce à un outil informatique. Les dessins en deux dimensions sont créés directement à l’écran, via une tablette graphique. L’auteur travaille par couches successives. Chacun des calques virtuels permet de préciser de plus en plus le croquis initial. Christian Lamquet avoue avoir du surmonter deux difficultés : « La première fut de percevoir l’espace écran qui m’était destiné pour le dessin. L’autre, plus importante, était de dissocier mon regard de ma main. Dessiner sur écran signifie regarder droit devant soi, alors que ma main charbonne sur la palette. Mais heureusement, c’est une question d’habitude et d’assurance ». La transition entre le papier et l’écran s’est faite progressivement, puisque Christian Lamquet s’est d’abord servi de l’outil informatique pour certains éléments du décor dans Morphing Amer (le deuxième album). Peu à peu, il a prit de l’assurance et a réalisé les personnages d’arrière-plan de cette manière, puis finalement toute l’image.

Kimberley
Alvin Norge - (c) Lamquet / Lombard

Dans Shangaï Hypothèse, le quatrième album, les couleurs et les traits ne sont plus séparés. Les parties virtuelles qui font intervenir les personnages de Nathan Burcley, Kimberley et Molmol sont réalisées avec un mélange de 2D et de 3D. « Les décors sont modélisés, s’enflamme Christian Lamquet, ce qui me permet de me déplacer dedans tout en positionnant la caméra où bon me semble. Je fixe l’image dès que j’ai choisis un angle de vue, et je gomme l’aspect lisse en y ajoutant un détourage… Ensuite je dessine les personnages en 2D, avec la technique des couches. Ce travail ressemble finalement aux fameux cellos des dessins animés ».

Christian Lamquet se montre très enthousiaste en parlant de cette manière de travailler. Il projette de modéliser certains personnages en trois dimensions. « J’y vais piano, argumente l’auteur, car la 3D est un outil passionnant, mais complexe. Il faut quelques années de pratique pour la maîtriser de façon satisfaisante. Et là, je suis toujours en train de faire mes gammes ! ». Toutefois, Christian Lamquet ne souhaite pas donner un aspect 3D trop important à Alvin Norge. « Le trait est l’écriture de la BD, souligne Lamquet. Il n’est pas question de l’évacuer. Donc, lorsque le Molmol sera animé à partir d’un fichier 3D, cela ne se verra pas, car il sera comme avant … »

Mais alors pourquoi serait-il utile de modéliser certains personnages en trois dimensions ? « Les textures 3D sont conçues pour prendre toutes leurs dimensions sur un écran, c’est-à-dire sur une source lumineuse intense, répond Chris Lamquet. C’est la raison pour laquelle les imprimés perdent souvent leurs volumes au profit d’une apparence trop parfaite, trop lisse. Certains diront même trop froide ! ». La démarche de l’auteur est donc d’utiliser la troisième dimension comme un outil, et non comme une finalité. « Lorsque le Molmol sera suffisamment bien modélisé, j’aurais un ’acteur’ à ma disposition que je pourrais animer à ma guise, souligne l’auteur. Plusieurs procédés permettent de détourer la 3D. D’ailleurs un bon nombre d’animateurs de dessins animés japonais les utilisent. Pour ma part, j’essaie de mettre au point ma propre popote pour y arriver d’ici deux ans. Je l’espère, et je travaille pour ! ».

Le créateur d’Alvin Norge avoue que ce procédé ne lui fait pas gagner de temps : « La conception, l’écriture et le story-board m’amusent énormément, mais j’étais lassé de l’encrage des planches. Cet aspect laborieux du travail m’énerve, car c’est lent et fastidieux. J’admire des auteurs comme Blain, Sfar ou Larcenet qui ont eu l’intelligence et le culot de faire du dessin une écriture spontanée. Pour ma part, avec mon style réaliste, je recherche mon écriture spontanée en piochant dans les outils numériques. Cela ne me fait pas gagner de temps, mais j’y ai retrouvé une chose essentielle : Le plaisir ! ».

Alvin Norge

L’auteur chamboule la narration en alternant des scènes du monde réel (les aventures de Norge), avec d’autres virtuelles (le monde de Molmol et de Kimberley). « Cela nécessite un découpage au scalpel, dit Christian Lamquet. Mon obsession est d’essayer de simplifier et de faciliter la lecture. Chaque bouquin doit faire un tout cohérent, même si le récit se décline en plusieurs volumes. Heureusement, les personnages d’Olga et du Molmol m’aident beaucoup dans cette démarche. Leurs humours m’offrent un angle de vue plus terre-à-terre ! »

Quantum Corp, le prochain album est prévu pour Septembre 2004. « Je suis comme les feuilles mortes, sourit l’auteur. Je tombe toujours à la rentrée ! ». Fort heureusement d’ailleurs, car en cette période plus triste, les jeux de mots d’Olga et la bonne humeur du Molmol nous donnent du baume au cœur. Comme les dessins de Christian Lamquet qui révolutionnent la bande dessinée.

(par Nicolas Anspach)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Le résumé de l’intrigue de IO Memories est librement adapté d’un texte de Patrick Albray. Merci à lui et à Tony Larivière (du festival d’Andenne) pour avoir permis cette rencontre…

Découvrez le jeux Alvin Norge, inspiré des aventures de ce personnage

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