Christian Lax : « Paris – Roubaix, c’est l’archétype de la grande classique cycliste où l’on souffre »

3 décembre 2009 0 commentaire
  • Les pavés du nord ont inspiré à Lax une histoire sur les pionniers du cyclisme, prolongement à {l’Aigle sans orteils} paru en 2005. Avec {Pain d’alouette}, il entame une série d’albums sur la France de l’entre-deux-Guerres. Rencontre, où il sera question de sport, de souffrance et de luttes sociales.

Pain d’alouette est votre deuxième incursion dans le monde du cyclisme. Mais davantage que dans l’Aigle sans orteils, il est ici question de souffrance extrême, dans la course de Paris – Roubaix, surnommée « l’enfer du Nord ». Qu’est ce qui vous attire dans le cyclisme ?

Je suis moi-même un cycliste. C’est mon oxygène, j’en ai besoin pour me défouler, je fais du vélo depuis toujours. Les bonnes années, il m’arrive de faire 6.000 kilomètres. Je suis donc un cyclotouriste respectable. J’avais fait l’Aigle sans orteils en 2005 grâce à cela, aimant cet univers, j’avais eu envie de le mettre en images. Il existe peu de chose dans ce domaine en bande dessinée. Dans l’Aigle, j’avais exploré les premiers Tours de France, le monument du cyclisme par excellence. Quatre ans après j’ai voulu revenir sur ce sujet et exploiter un autre monument : Paris – Roubaix. Pour moi, c’est l’archétype de la grande classique cycliste, où l’on souffre. C’est une course d’un autre temps, on roule sur des chemins pavés, dans un climat souvent très rude. L’épreuve se déroule en général au début du printemps, il fait soit trop chaud, soit trop froid, c’est très venteux. Les routes sont étroites et sinueuses, c’est très casse-gueule. Cela s’apparente un peu à une loterie. La chance y joue un rôle énorme.

Ce facteur chance est d’ailleurs un dialogue récurrent dans les deux histoires…

Tout à fait. Pour évoquer la souffrance sur un vélo, je crois qu’il n’y a rien de mieux que cette course-là. Quelque part, c’est un mini Tour de France concentré sur une journée et 250 kilomètres. Je me suis forcé à travailler en couleurs directes, avec une technique qui me permettait de rendre l’épaisseur des décors. Dans l’Aigle sans orteils, je n’en avais pas eu besoin car l’histoire se déroulait dans les décors des Pyrénées, avec des ciels très épurés. Dans Pain d’alouette, je suis dans des régions industrielles, dans des bassins miniers : j’avais besoin de quelque chose d’un peu rugueux, un peu crado. Travailler en véritables couleurs directes m’a permis un meilleur rendu de ses conditions climatiques. J’avais la possibilité de venir remettre du pastel, du graphite avec les doigts. C’était une cuisine un peu empirique qui m’a poussé à travailler plus mon dessin. Il y a des gros plans sur les visages qui n’existaient pas dans ma précédente histoire cycliste.

Christian Lax : « Paris – Roubaix, c'est l'archétype de la grande classique cycliste où l'on souffre »
Pain d’alouette, première époque
© Lax - Futuropolis

Situer votre récit dans l’entre-deux-Guerres est aussi un moyen de parler de la France de cette époque. Considérez-vous que vous en dressez un portrait populaire ?

Absolument. Je viens d’un milieu modeste. Paris – Roubaix se passe dans une région ouvrière. C’est une course qui a été créée à la fin du dix-neuvième siècle par les capitaines d’industrie de l’époque. C’était une espèce d’exutoire pour la population. Le cyclisme était un sport éminemment populaire. Dans le monde ouvrier, très peu de gens avaient une voiture, c’était le début de l’automobile, mais la plupart des Français allaient en vélo. Tout le monde savait ce que c’était de souffrir dans le vent sur un vélo. Du coup, on pouvait forcément s’identifier aux courses cyclistes. Le succès d’une course de vélo était presque toujours garanti pour les organisateurs. Pain d’alouette est un tableau de la France populaire de l’époque. Je voulais parler des gens de peu.

Recherche pour le personnage d’Elie
© Lax - Futuropolis

Qui n’ont pas souvent le premier rôle dans les histoires. Baru parle de ça : mettre les gens modestes à l’avant-plan…

Oui, je me sens assez proche de lui à ce niveau-là. On dépeint un peu la même catégorie de gens. Lui passe par la boxe, moi par le vélo, ce sont des sports romanesques. L’histoire du cyclisme est chargée de personnages romanesques. Autrefois, le vélo et la boxe servaient d’ascenseur social. Parler des ces sports donne forcément un portrait de la France de l’époque.

On vient d’en parler, dans Pain d’alouette, vous évoquez le travail dans les mines du nord de la France. Est ce que les peintres du mouvement ouvrier font partie de votre documentation ?

Non, ma documentation graphique n’est pas la peinture. Je n’ai pas eu la curiosité d’aller vers cette peinture ouvrière que je ne connaissais pas. Mes sources, ce sont plutôt les photographies d’époque et des livres sur le monde de la mine. Concernant le cyclisme, j’ai la chance d’être en possession d’un gisement de documents considérable. À l’époque où j’ai réalisé l’Aigle sans orteils, je possédais déjà une bonne bibliothèque à propos de l’histoire du cyclisme. Mais qui plus est, au moment où j’ai démarré cette histoire sur Paris – Roubaix, j’ai rencontré d’une manière assez fortuite, une personne qui cédait toute une collection de vieux journaux et magazines d’époque. J’ai récupéré un grenier entier de vieux Miroir Sprint et Miroir Sport des années trente et quarante : une mine d’or. J’aime représenter des trognes, des visages très marqués. Là, j’avais de quoi faire. Dans Paris – Roubaix, on roule dans des chemins, les types sont rapidement tous sales, couverts de boue. Avec la sueur, même la couleur des vêtements à tendance à disparaître. On est presque dans une métaphore du monde de la mine : la poussière noire, la crasse,… Pour moi, ces deux mondes sont très proches.

Sur les pavés de Paris - Roubaix. Dessin inédit
© Lax - Futuropolis

Ces derniers temps, vous avez alterné les genres. Il y a eu une adaptation de Donald Westlake, un scénario pour Fournier, un Choucas, puis ce récit cycliste. Est-ce que cette diversité des projets est un remède à l’ennui ?

Exactement. J’ai besoin de cet éclectisme. À chaque bouquin, je m’investis totalement. Il faut se passionner, car quand on travaille un an, un an et demi, voire plus sur un album, il faut garder de la motivation. C’est un marathon, ou une course de vélo si vous voulez !

D’autant que vous travaillez à toutes les étapes : scénario, dessin et couleurs…

Oui, mais c’est intéressant, car selon les moments, je me consacre à une seule de ces étapes de travail. J’ai l’impression d’avoir trois métiers en un, je n’ai pas l’occasion de m’ennuyer. L’éclectisme dans le choix des sujets, j’en ai besoin. Par exemple, j’ai fait huit albums du Choucas à ce jour, et j’ai l’impression de m’essouffler un peu. Je n’aurais pas pu faire une carrière en dessinant quarante albums du même personnage.

Il n’y a plus grand monde qui souhaite faire une carrière entière sur un même personnage…

Non, les générations récentes ne sont plus dans cette optique. Nos prédécesseurs avaient plutôt des contrats à vie avec des éditeurs. Maintenant, on est davantage des mercenaires, nous passons d’un éditeur à l’autre. Je trouve ça plus sain et plus excitant. C’était très grisant de faire un album chez Futuropolis, car leurs livres sont très soignés et je retrouvais une équipe éditoriale que je connaissais très bien. Même si Aire Libre chez Dupuis reste chère à mon cœur, car j’y ai réalisé bon nombre d’histoires.

Revenons au cyclisme, on en parlait tout à l’heure, il contient des éléments tragiques et romanesques incroyables. Pourquoi selon vous, y a-t-il eu si peu de bandes dessinées qui ont traité de ce milieu ?

Esquisse de coureur
© Lax - Futuropolis

Je pense qu’il y a peu de dessinateurs qui soient en même temps cyclistes. De même qu’il n’y a pas de dessinateurs qui soient en même temps boxeurs ou footballeurs. On voit beaucoup de bandes dessinées qui abordent le monde de la musique, parce qu’il y a beaucoup de dessinateurs musiciens. Ils ont ce ressenti. On ne parle bien que de ce qu’on connaît bien. Et le ressenti sur un vélo, c’est quand même particulier. Quand j’ai fait mes repérages sur Paris – Roubaix, je n’avais jamais roulé sur des pavés, vu que j’habite dans la région Rhône Alpes. Je suis monté en repérage dans le nord, avec mon vélo dans la voiture, et j’ai fait une partie du parcours de la course. Je voulais éprouver cette route, les vibrations dans tout le corps, le côté casse-gueule de ces pavés. Cela a nourri mon bouquin.
C’est peut-être parce que peu de dessinateurs ont cette expérience qu’on a vu peu de BD sur le vélo. Cela dit, il y a des contre-exemples : on a vu des bandes sur le sport automobile, alors qu’aucun dessinateur n’est pilote de Formule 1 !

Un extrait de "Pain d’alouette"
© Lax - Futuropolis

En ce qui concerne le vélo contemporain, l’acteur Benoît Poelvoorde avait eu cette phrase mémorable à propos du dopage des coureurs cyclistes : « Mettez vous tout ce qu’ils se mettent dans les fesses, vous ne ferez pas la moitié du quart de leurs performances ! ». Est-ce que vous prenez toujours autant de plaisir à suivre les courses cyclistes ?

Oui, je me souviens avoir lu cette phrase quand le film Le Vélo de Ghislain Lambert était sorti en salles. Je pense qu’elle résume pas mal la situation. Le vélo, je suis tombé dedans quand j’étais môme et je suis un indécrottable amateur. Disons qu’aujourd’hui, je le suis avec beaucoup plus de recul. Il est indéniable que j’ai du mal à accorder du crédit aux résultats. Le dopage a toujours existé, mais le dopage qui accompagnait les pionniers du cyclisme, et les premières courses à l’aube du vingtième siècle, était un dopage pour tenir le coup. Maintenant, on parle de transfusions sanguines, c’est un dopage de tricheur pour être sur le devant de la scène. On est plus dans la même optique, il y a une nuance importante. Je ne dis pas que le dopage de 14-18 était de la poésie, mais c’était presque pour survivre.

Lax à Bruxelles
en novembre 2009

Pour conclure, notre question rituelle : quel est le livre qui vous a donné envie de faire ce métier ?

Et bien la réponse est sans doute bateau, mais les premières bandes dessinées que j’ai lues c’étaient les Tintin. Je recevais des albums pour les fêtes ou les anniversaires. Celui qui m’a donné envie de faire ce métier c’est Hergé, sans aucun doute.

(par Morgan Di Salvia)

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Photos © M. Di Salvia

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