Christian Lax ("Un Certain Cervantès" ) : « Je ne sais même pas si je vais encore continuer dans la bande dessinée. »

25 mai 2015 0 commentaire
  • Toujours éclectique, au gré d'albums consacrés au vélo ou au Tibet, réalisés seuls ou en collaboration avec d'autres talents, comme ceux de Blier ou de Fournier, Lax s'est lancé dans la réalisation de son album le plus engagé qui lui a demandé deux ans et demi de travail : sa relecture du classique "Don Quichotte" dont la modernité fait écho aux absurdités de notre temps.

Quel était votre projet initial pour "Un Certain Cervantès" ?

Christian Lax ("Un Certain Cervantès" ) : « Je ne sais même pas si je vais encore continuer dans la bande dessinée. »Je désirais tout simplement adapter Don Quichotte à notre monde contemporain. Le facteur déclenchant a été le documentaire Lost in la Mancha qui traite du film avorté de Terry Gilliam et où le « chevalier à la triste figure » était incarné par le formidable Jean Rochefort, accompagné par Johnny Depp & Vanessa Paradis. Je suis sorti du cinéma avec une furieuse envie de lire Don Quichotte, deux fois neuf cents pages, tout de même !

En le lisant, j’ai eu la confirmation que le propos restait très actuel, on retrouve aujourd’hui le parfum délétère de l’Espagne de l’Inquisition : les intégrismes et les antagonismes religieux, l’antisémitisme, le communautarisme qui génère le repli sur soi, ainsi que le racisme. Et puis, de nos jours, le totalitarisme financier et ses ravages, ainsi que la dimension liberticide des nouvelles technologies auxquelles on se connecte sans cesse.

J’ai travaillé sur ce sujet, puis l’ai laissé reposer quelques années. C’est un voyage aux États-Unis en 2012 qui a réveillé mon désir. Là-bas, dans les somptueux paysages du Grand Ouest, j’ai réalisé quelques croquis et fait pas mal de photos. J’avais trouvé le cadre et le contexte social de mon récit !

La nouveauté de votre approche réside dans l’intérêt que vous portez à Miguel de Cervantès, l’auteur de Don Quichotte (1547-1616) dont on sait finalement peu de choses...

Tout en m’emparant du livre de Don Quichotte, je me suis légitimement intéressé à son auteur. Et j’ai découvert un personnage éminemment romanesque ! Il devenait évident que je ne ferais pas l’économie de sa présence au cœur de mon récit. Il a eu une vie incroyable : sans doute juif par son père médecin, il part pour les Croisades, il perd l’usage d’un bras lors de la bataille navale de Lepante en 1571, il reste prisonnier à Alger pendant cinq ans malgré quatre tentatives d’évasion et des traitements en représailles. Moralement, il a subi des événements très douloureux, et on peut imaginer qu’il regagne finalement l’Espagne avec un syndrome post-traumatique. Et on comprend que son Don Quichotte, son double de papier, vive autant d’avatars.

"Un Certain Cervantès", p 32-33 - Par Christian Lax - Futuropolis

Est-ce que cela explique qu’il se retrouve par la suite impliqué dans des affaires commerciales un peu douteuses ?

Tiré du carnet et des études réalisées par Christian Lax lors de son voyage aux États-Unis. (c) Christian Lax. Reproduction interdite.

Ce n’est pas si clair : selon les sources, on ignore s’il a voulu profiter de sa position de fonctionnaire ou s’il n’a été qu’un bouc émissaire. Mais cela lui vaut d’être d’être excommunié et encore jeté deux-trois fois en prison, sans parler de ses déboires conjugaux. Il a donc une vie chaotique, faite de déboires judiciaires, financiers et amoureux. Compte tenu de tout cela, je ne pouvais faire l’impasse sur Miguel de Cervantès ! Je voulais certes traiter de Don Quichotte contemporain, mais il fallait aussi que son auteur ait une sorte de clone qui se débatte dans le monde d’aujourd’hui.

Le reste en a découlé presque naturellement : mon Cervantès est un militaire, qui plus est, américain, car les États-Unis sont d’incorrigibles habitués des croisades inutiles et dévastatrices au Moyen-Orient. Ensuite, les analogies possibles s’imposaient d’elles-même : que Mike perde un bras en Afghanistan, qu’il y soit retenu longuement dans de mauvaises conditions, qu’il essaye de s’échapper et qu’il rentre au pays plutôt déstabilisé, comme tant d’autres de ces vétérans que les américains ont du mal à regarder.

Vous bouleversez le lecteur dans les premières pages : vous mélangez les deux époques, parfois dans la même page, en mettant des propos modernes dans la bouche de l’homme du XVIe siècle, et ainsi de suite...

Je voulais brouiller les pistes et déstabiliser un peu le lecteur. Dès le début de mon récit, mon héros est déjà en marge : il joue les cow-boys dans une ville pour touristes, que j’ai d’ailleurs visitée.

La déstabilisation est dans l’esprit du roman : Don Quichotte est un personnage déjanté. C’est l’autodafé de ses livres de chevalerie qui le perturbe et l’incite à partir à l’aventure. Comme c’est la censure de certains livres qui pousse mon personnage à rejoindre le parcours de ce héros en miroir. Je voulais réaliser un album un peu imprévisible qui alterne les périodes graves et drôles, avec cette part de burlesque et de folie que l’on retrouve dans Don Quichotte. Lorsque les deux personnages que l’on suit en parallèle sont emprisonnés dans leurs geôles respectives, je tente d’apporter des touches d’humour par le verbe pour dédramatiser la situation tragique que chacun vit. Les propos modernes dans la bouche d’un militaire du XVIe renforcent la concrétisation de ce qu’il a vécu, et cet anachronisme devient un ressort humoristique.

"Un Certain Cervantès", p 72-73 - Par Christian Lax - Futuropolis

Après toute une série de péripéties, votre héros Mike Cervantès tente de se réintégrer dans la société américaine en travaillant dans une bibliothèque californienne. Avant que la censure ne lui fasse rompre les amarres et ne le pousse dans une traversée continentale vers New York. Une sorte de "Go East"...

Bryce Canyon : Rocher en équilibre
Tiré du carnet et des études réalisées par Christian Lax lors de son voyage aux Etats-Unis. Pas d’utilisation sans accord préalable de l’auteur.

Oui, la censure, avérée, de certains ouvrages dans des bibliothèques américaines déclenche sa vocation de Don Quichotte. Ensuite , je voulais qu’il traverse Monument Valley, qui est le cœur de la très particulière Nation Navajo, celle que j’avais parcourue et que je souhaitais dessiner. Je voulais également le faire passer par New-York et son mythique Chelsea Hotel, ce haut lieu de la contre-culture, dont Miguel de Cervantès fut finalement un précurseur en son temps.

Si Mike se rue vers l’Est, plutôt que vers l’Ouest , c’est aussi pour symboliser son côté perturbé. J’ai repris des épisodes bien connus de Don Quichotte, sauf que les moutons qu’il prend pour des chevaliers deviennent aujourd’hui des motards ! Ou que les moulins qu’il prend pour des géants sont tout autre chose dans le cas de Mike...

La dimension critique subsiste, vous dénoncez les inquisitions modernes, comme l’Internet, une société peuplée de SDF, mise sous la coupe des banques...

Oui, je suis convaincu qu’Internet est à la fois une formidable invention et une inquisition contemporaine : nos comportements sont traqués sur le Net, et nos consciences demeurent sous contrôle. Cela m’inquiète, et comme le phénomène ne fait que s’accentuer , je voulais le traiter : "Big Brother" est plus que jamais parmi nous. Moi, je ne suis pas capable de péter les plombs face à ces inquisitions, mon personnage le fait à ma place lorsque pour venger son copain ruiné par un emprunt toxique, il démolit l’automate d’une banque, ce que beaucoup d’entre nous voudraient réaliser de temps en temps. Serait-ce surprenant, par les temps qui courent, que des armées de Don Quichotte se soulèvent contre les pouvoirs en place ?

Route 66 à Williams, Arizona.
Tiré du carnet et des études réalisées par Christian Lax lors de son voyage aux Etats-Unis. (c) Christian Lax. Reproduction interdite.

Un Certain Cervantès est-il donc un livre de révolte ?

"Le Chelsea Hotel est un lieu mythique à New York. Mon personnage s’y devait d’y descendre... Et d’y faire une étrange rencontre."
La chambre 321 au Chelsea Hotel - New York. Croquis tiré du carnet et des études réalisées par Christian Lax lors de son voyage aux États-Unis. (c) Christian Lax. Reproduction interdite.

C’est un coup de gueule contre le retour de l’obscurantisme ! Il est anticlérical, anticapitaliste, anti-libéral, antiraciste, et c’est une alerte contre la dictature de « Big Brother », ... Il s’agit certainement mon livre le plus engagé. Les Choucas étaient des polars politiquement incorrects, mais pas au même niveau, car les quarante-six pages ne permettent pas un tel développement.

C’est en effet la première fois que vous travaillez sur deux cents pages. Cela permet-il de mieux construire votre récit ?

J’étais à un moment où je désirais tout changer : le fond et la forme ! Sortir des histoires de cyclisme dont j’estime avoir fait le tour, c’est le cas de le dire. Je voulais changer de cadre et d’époque en me plaçant dans le monde contemporain américain, changer de pagination car il me semblait improbable de transposer d’épais volumes dans un format traditionnel. Et puis, je voulais quitter la couleur pour passer au noir et blanc.

Justement, quelle sorte d’encre avez-vous employée ? Car elle déploie d’étranges nuances, à moins que cela ne soit un effet informatique ?

Il n’y a eu aucun apport informatique, tout est manuel ! Initialement, je désirais travailler avec des lavis de noir et blanc, et j’ai acheté des encres pour les stylo-plumes que l’on trouve dans le commerce : Mont Blanc, Parker et Waterman. Puis, je me suis rendu compte qu’en les diluant fortement, des pigments ressortaient : soit rougeâtres, soit verdâtres, soit sépia selon les marques et donc de leur mode de fabrication. Dans un premier temps, j’ai été embarrassé de ne pas produire le noir et blanc escompté, puis j’ai décidé de l’utiliser pour réaliser des ambiances de gris légèrement colorés, ce qui renforce la singularité du livre. Par exemple, j’ai utilisé les teintes rougeâtres pour l’évocation du XVIe, alors que pour notre époque j’ai choisi des gris verts ou des gris bruns. Quand Miguel de Cervantès et mon héros se retrouvent dans les mêmes cases par la suite, chacun revêtu du gris teinté de son siècle, cette légère colorisation accentue le choc des époques et souligne un peu plus l’intrusion du passé dans le présent : elle prend une valeur narrative.

"Un Certain Cervantès", p 177 - Par Christian Lax - Futuropolis
(c) Futuropolis

Vous n’avez pas employé que des lavis pour réaliser l’album ?!

Majoritairement. Pour certaines planches, j’ai aussi travaillé avec de l’acrylique blanche au couteau sur un fond noir, avec un peu de fusain. La base des planches en traits et dégradés sont donc des encres, mais j’ai fréquemment utilisé du fusain pour accentuer des dégradés vers le noir. J’ai aussi utilisé des pastels secs pour réaliser des effets de poussières et de profondeur de champ, et parfois un peu de gouache blanche. En tout cas, il n’y pas le moindre apport d’une couleur .

Vers la fin du récit, vous jouez d’ailleurs de votre technique, quand votre héros se retrouve presque sur une page blanche. Vous demandiez-vous si vous alliez rajouter encore cent pages à votre récit ?

C’est effectivement le moment d’une mise en abyme. Mais je savais depuis le début où j’allais et que cela se terminerait à New York. Et je voulais évoquer King Kong, sa dulcinée à la main, qui est selon moi une sorte de Don Quichotte, avec des hélicoptères en guise de moulins à vent. J’avais l’intuition que mon livre ferait environ cent quatre-vingt pages, je travaille sans story-board, sans chemin de fer, sans plan préétabli, ni dialogues bien arrêtés. Je ne me suis basé que sur une petite nouvelle de dix-douze pages que j’avais présentée à Claude Gendrot [L’éditeur de Lax chez Futuropolis. NDLR] et Sébastien Gnaedig [Le directeur éditorial de Futuropolis.NDLR]. Je me laisse porter par la planche que je réalise, sans trop savoir quelle sera la prochaine. Je suis dans le même mode de fonctionnement qu’un écrivain qui avance, phrase après phrase. Pour moi, c’est image après image… Cela crée une certaine dynamique, il m’arrive des hasards heureux, et lorsque je ne sais pas exactement comment va s’articuler la suite, j’enfourche mon vélo pour m’aérer quelques heures, ce qui me permet de trouver la solution.

Avancer ainsi, sans avoir un sentiment de « déjà fait », m’a permis de réaliser ce travail de longue haleine sans jamais perdre mon enthousiasme. J’aurais eu l’impression de me répéter si j’avais trop préparé mon travail.

"Un Certain Cervantès", p 180-181 - Par Christian Lax - Futuropolis

C’est un bel espace de liberté que Futuropolis vous a offert !

C’est un énorme privilège ! Cela a représenté un peu plus de deux ans de travail, et un plaisir fabuleux tout au long ! Un peu moins dans les deux derniers mois car la pression de la date de remise des planches entrait en jeu et que j’étais peut-être un peu essoufflé, comme au bout d’un marathon. Mais je me suis régalé en compagnie de tous mes personnages, et notamment de Mike, qui m’a un peu manqué quand j’ai eu fini.

Cela signifie que vous allez repartir sur un nouvel ouvrage de ce type dans le futur ?

Pendant toute la durée de ce livre, je me suis refusé à m’encombrer d’un autre projet .Je ne sais pas ce que je vais faire dans le futur. Et pour le moment, je ne veux pas le savoir... Peut-être vais-je continuer dans la bande dessinée… ? Peut-être pas.

"Un Certain Cervantès" comprend un tiré à part.
"Ce dessin a été réalisé juste après les attentats de Paris. Il me semblait normal que Don Quichotte soit armé d’une plume et d’un crayon"

(par Charles-Louis Detournay)

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Photo en médaillon : CL Detournay

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