Christian Marmonnier : "Métal a été le berceau d’une culture aujourd’hui banalisée"

11 novembre 2005 0 commentaire
  • « Métal Hurlant - La machine à rêver » de Gilles Poussin et Christian Marmonnier (Ed. Denoël Graphic) est l'un des événements éditoriaux de la saison. Fondé en 1975, ce journal a marqué l'histoire de la bande dessinée mondiale, étendant son influence jusqu'aux États-unis ou au Japon. Après plusieurs années d'enquête, multipliant les interviews, les auteurs ont enfin réussi à figer la génération qui a animé ce moment unique de l'histoire de la BD.

Vous vous y êtes mis à deux pour faire ce livre...

Oui, c’est en effet une dynamique plus intéressante qui comprend autant de difficultés que d’avantages. En même temps, sans les longues discussions perdues dans les fins fonds des bistrots de Paname, à rêver de Métal et du livre dont nous avions envie, le bouquin ne ressemblerait certainement pas à ce qu’il est aujourd’hui, et dans le contenu et dans son aspect formel. Pour être clair, ce projet remonte à la fin des années 1990. Le sommaire comportait à l’origine un scénario d’histoire du magazine raconté par nos soins et des propositions de notules relativement analytiques. Il fut soumis aux Humanoïdes Associés qui n’étaient alors pas intéressés par la chose et quand l’amorce d’une série de rencontres avec Jean-Pierre Dionnet (durant l’été 2001) nous fut accordée, nous envisagions de publier ce livre aux éditions PLG. L’eau a passé sous les ponts, l’opportunité de l’éditer chez Denoël nous est tombée ensuite sur la tête, d’autres nombreuses rencontres nous ont motivés à raconter l’histoire différemment, un changement éditorial a encore orienté le cap du livre vers d’autres horizons pour qu’enfin, après quatre ans d’hésitations et d’énergies remuées en tous sens, il se concrétise.

Christian Marmonnier : "Métal a été le berceau d'une culture aujourd'hui banalisée"
Christian Marmonnier et Gilles Poussin
Photo : D. Pasamonik.

Comment peut-on être sûrs que les témoins que vous avez interrogés n’embellissent pas la vérité...

La vérité est forcément ailleurs, c’est bien connu. Mais tu as raison de dire que la quête de vérité à propos de cette aventure éditoriale nous a beaucoup interrogés. En exergue de l’ouvrage, Gilles a tenu à inscrire la phrase suivante de Krishnamurti : « Un fait ne peut jamais être nié. C’est l’opinion sur un fait qui est toujours discutable. » Si ravis que nous étions en nous entretenant avec les fondateurs et les principaux acteurs de Métal, nous ne pouvions pas nous contenter seulement de cela. Chacun des interviewés s’est bâti sa propre mythologie en induisant ses propres mystifications. Nous ne voulions pas écrire une histoire de ce journal par trop linéaire, en feuilletant par exemple chaque numéro paru et en les commentant, ou par trop analytique en contextualisant l’importance de cette expérience dans des schémas sociologique, politique, voire esthétique. Nous avons été convaincus, au bout d’une vingtaine de rencontres, que la meilleure façon de raconter cette aventure humaine serait de laisser la parole aux gens qui l’ont vécue, des fondateurs, justement, jusqu’aux commerciaux et aux secrétaires (à ce titre, une personne comme Isabelle Morin, qui est restée de 1976 jusqu’à 1992 est légitimement présente). Et c’est comme des documentaristes que nous avons élaboré la première partie de ce livre. La chronologie est respectée et tous les faits qui nous paraissaient importants s’enchaînent, rapportés parfois sous des angles et des opinions divergents. Au lecteur de se faire une idée. De plus, le montage qu’a réalisé Gilles de toutes ces paroles restitue avant tout l’émotion et l’affect que le journal arrivait à faire passer. Métal était un journal vivant. Nous souhaitions que l’histoire de ce journal soit aussi vivante. Que la vie prenne le pas sur une analyse a posteriori. Et, de toute façon, cette analyse sera un jour ou l’autre dans les mains de critiques avisés, je crois d’ailleurs que le prochain numéro de 9e Art consacre une bonne part de sa pagination au titre légendaire des Humanoïdes Associés.

Jean-Pierre Dionnet et Christian Marmonnier.
Photo : D. Pasamonik.

Votre système d’interviews croisées donne un résultat surprenant : on sait tout des coulisses de Métal, les débordements de toute sorte (dont la drogue), les fâcheries, une joyeuse irresponsabilité aussi....

Oui, je me répète, aucun autre magazine de bandes dessinées ne ressemblait à Métal Hurlant à l’époque, même après. Il n’y a guère que Pilote qui pourrait soutenir la comparaison d’un journal lancé par une bande de compères. Mais Pilote a moins souffert de problèmes financiers (encore que) et s’est surtout moins éparpillé. L’envie des premières années humanoïdes s’étalait dans plusieurs domaines, ratissant le rock et la littérature, important même, et à point nommé, des auteurs inconnus en France, comme Bukowski. Nous avons voulu illustrer ce joyeux chaos, haut lieu de fâcheries et d’engueulades qui fusaient par instant dans les éditoriaux, les articles et les chroniques. Évidemment, raviver des souvenirs de tous ordres, quelquefois des plaies, n’a pas été évident et nous avons éliminé le surplus d’amertume et d’aigreur inévitables, tout en conservant l’idée que cet endroit était composite. Tout le monde voulait passer par Métal à un moment donné, et les frictions furent nombreuses. Pour en revenir à ce choix de paroles croisées, la confirmation nous est venue en refeuilletant la biographie d’Eddie Sedgwick (égérie de la Factory) écrite par Jean Stein chez Denoël en 1984. L’auteur avait entrepris de dresser le portrait de la muse warholienne avec les mots d’une centaine de témoins. L’enquête Métal est moins volumineuse mais s’imprègne de cette initiative.

Fromental et Moebius
Photo : D. Pasamonik

Quelles sont les personnalités qui se sont révélées grâce à Métal ?

Au premier chef, Dionnet en guide spirituel, véritable phare pour les domaines de la S-F, de l’illustration, du cinéma bis, etc., qui, à chaque numéro, commente ses passions et ses lectures. Un vrai puits de connaissances éclatées pour qui savait être attentif. Côté bande dessinée, Mœbius s’est pleinement révélé avec Métal et a dépassé Druillet, abasourdi par des problèmes personnels. Dans les deux premières années de Métal, c’est lui qui règne sur le journal, délivrant d’abord les récits muets d’Arzach puis la symphonie incongrue du Garage hermétique. À l’époque ce n’est pas rien. À ses côtés, le lecteur découvre aussi Den de Corben et Les Armées du Conquérant de Gal et Dionnet, chefs-d’œuvre de l’heroic fantasy mondiale. Puis, très vite, d’autres dessinateurs arrivent. Parmi les enfants légitimes : Clerc, Sire et Margerin dans un premier temps. Aussi les Schuiten qui partiront vers d’autres rivages. Plus tard, il y aura Tramber et Jano (débarquant du Square), Dodo et Ben Radis, Max, Eberoni, Beb Deum... une vraie tribu qui comporte également ses clans, avec des gens inclassables. Montellier sera là tout au long du journal, distillant un discours éminemment politique. Hé ou Voss assureront aussi une longue présence active. Gillon fera figure d’ancien, permettant une suite aux Naufragés, inaugurant aussi des pages essentielles comme celles des Léviathans. Citer tout le monde du graphisme est impossible car les Humanos et Métal (et consors, Ah ! Nana, les numéros spéciaux, Rigolo ! et Métal Aventure) a constitué un creuset temporaire où tout était possible. Enfin, pour répondre pleinement, n’oublions pas que le magazine a révélé quantité de rédacteurs, journalistes et écrivains, depuis reconnus. Le dynamique Manœuvre a été un rouage primordial pendant longtemps, organisant la rédaction et écrivant dans Métal et ailleurs (Rock & Folk, entre autres). On a pu lire les signatures d’Olivier Assayas, de Doug Headline, de Karl Zéro et de bien d’autres célébrités. Même Paco Rabane a habillé Arzach dans le journal (avant la fin du monde, évidemment !).

Echange de sourires entre Philippe Manoeuvre et Christian marmonnier.
Photo : D. Pasamonik

Votre éditeur est Jean-Luc Fromental chez Denoël Graphic. Or, il a été l’un des derniers rédacteurs-en-chef de ce journal. Est-il intervenu dans le manuscrit ?

Pas du tout. D’abord, il n’en était pas question et puis, Jean-Luc ne l’a simplement pas fait. Son rôle est celui d’un éditeur, dirigeant la forme de l’ouvrage quand ce dernier s’est orienté vers un beau livre avec un bon gros florilège d’images métalliques. À ce moment-là, oui, son intervention a été déterminante. Il n’a pas touché à l’agencement du texte de la première partie mais est intervenu sur le reste, sans jouer les trouble-fête. Soyons clairs, il n’était pas question non plus que le choix d’images donne plus d’importance à une période de Métal qu’à une autre, sauf peut-être la dernière phase (rachat par Hachette), moins intéressante et marquant le déclin du titre. La S-F originelle est largement représentée, la BD rock aussi avec tous ses leaders, les années 1983-84 qui explosent littéralement, etc. Nous avons tenté de ressusciter la joie d’ouvrir ce magazine, et de l’explorer 20 ou 30 ans plus tard.

Denis Sire et Marc Voline
Photo : D. Pasamonik

Que retiendra-t-on de Métal Hurlant ?

Métal a été le berceau d’une culture aujourd’hui banalisée. Les genres littéraires et artistiques que l’on y découvrait, pour la plupart des arts dits mineurs dont Dionnet se faisait le Pape, sont dorénavant célébrés, sinon ingurgités. Pour la S-F, Métal a créé une imagerie qui a, depuis, pignon sur rue. Les thèmes et idées qui s’y sont développés, au fil des ans, que ce soit la BD Rock, la tentative d’implanter une collection de romans graphiques à la française (collection Autodafé : Gen d’Hiroshima, Un bail avec Dieu...), même les articles consuméristes de Pierre Benain du début des années 1980, ont précédé bien des tendances. Malgré des querelles parfois virulentes que cristallisaient les éditoriaux, le magazine a longtemps fait preuve d’un éclectisme fou et sûrement aberrant pour beaucoup d’éditeurs contemporains. Au début, Montellier côtoyait Voss, Corben, Macedo et Moebius. Dix ans plus tard, la même était au milieu de bandes de Max, Ouin, Margerin ou Tramber. Un éclectisme passionnel, jaloux, qui hurlait : « Nous formons une grande famille ! » Malheureusement, cette grande famille improbable s’est disloquée. Reste la trace d’un éditeur hors norme. Et l’ombre portée d’une ouverture d’esprit qui aurait pu essaimer.

Propos recueillis par Didier Pasamonik, le 7 novembre 2005.

Annie Baron-Carvais et Philippe Druillet.
Photo : D. Pasamonik.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’ouvrage paraît le 17 novembre 2005 aux Éditions Denoël Graphic.

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