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Christophe Bertschy : "La BD européenne ne m’amuse pas !"

Par Nicolas Anspach Charles-Louis Detournay le 23 juin 2007                      Lien  
Chaud, facétieux, incontrôlable, déluré, orange, burlesque... On manque de qualificatifs pour décrire Nelson, le petit diablotin qui bouscule les rois du gag. En renouant avec le strip, Bertschy se réapproprie un style qui convainc. Quand bêtise rime avec succès.

Christophe Bertschy : "La BD européenne ne m'amuse pas !"Comment t’est venu le concept du petit diablotin qui fait 1001 sottises ?

J’avais tout simplement envie de dessiner les turpitudes d’un personnage insupportable.

Pourquoi ? Tu es toi-même insupportable ?

Peut-être. Beaucoup d’auteurs vous diront qu’il y a toujours une part d’autobiographie dans leur travail. En réfléchissant sur le projet, je me suis rendu compte qu’il y avait déjà beaucoup de petits garçons, de petits chats, de petits chiens dans la BD, et je me suis dis alors demandé pourquoi ne pas créer un petit diablotin. Je l’ai contrebalancé avec le personnage de Julie, la demoiselle persécutée par cette abominable petite punaise. Beaucoup de lectrices me disent que Nelson ressemble à leur fils. En fait, cela aurait pu être un garçonnet ou n’importe quel personnage turbulent.

Quel est son caractère ?

Il est insupportable et méchant, mais il a une bonne bouille. Ses blagues et ses crasses ne sont pas vraiment intolérables : cela reste bon enfant… avec beaucoup de piquant !

Il a un mauvais fond, mais reste pourtant attachant pour le public.

Oui, il est attachant car il est maladroit. Il ne souhaite jamais blesser délibérément, juste titiller, mais comme les situations lui échappent régulièrement, énormément de gags se retournent contre lui.

Tu as un sens des mimiques assez cartoon.

C’est certain que j’ai des influences anglo-saxonnes, comme certains Tex Avery ou dessin animés de Tom & Jerry, qui sont assez sadiques. Mis à part Lagaffe, il n’y a pas de bande dessinée européenne qui me font rire. Je suis sûr qu’il y a du bon, mais c’est trop long pour moi, je n’ai pas la force de me mettre à lire.

Quelles sont tes références dans les strips américains ?

Calvin & Hobbes, Larson… Cela me fait vraiment rire. Ils m’ont plus influencé que mes collègues européens. Je suis aussi un fan de Dilbert, le personnage de bureau de Scott Adams. C’est un dessin extrêmement minimaliste, mais je trouve cela génial. En gros, je m’inspire surtout de l’actualité, je lis beaucoup, je regarde la télévision. Tout ce qui me semble rigolo et visuel, je l’utilise en l’adaptant à mon univers.

Quelle est ta cadence, ta façon de travailler ?

Je fais six strips par semaine. J’ai l’impression de produire à une vitesse démentielle, mais Nelson est publié dans un quotidien suisse qui s’appelle Le Matin. Je dois donc leur livrer un strip par jour. Ensuite, ils paraissent dans Spirou, mais J’ai deux ans d’avance par rapport à la France, ce qui permet de toujours coller à l’actualité. En réalité, j’ai dépassé le 1600ème gag !

Avec qui as-tu appris à dessiner ?

Je suis parfaitement autodidacte. J’ai directement compris la grammaire fondamentale du strip. Il est conseillé de jongler avec un nombre minimum de personnages, afin que les lecteurs puissent comprendre en une seconde la situation de base sans lire les précédents gags. J’ai ajouté quelques personnages secondaires qui enrichissent l’univers, comme la jeune sœur gothique adolescente de Julie. Un contraste, car cette dernière est plutôt B.C.B.G.

Quelles sont les étapes de ton dessin ?


Je fais un petit story-board pour assurer la cohérence de l’histoire. Je le scanne ensuite. Je crée un calque avec le crayonné, puis redessine par-dessus. Je vire ensuite le calque-crayonné. J’accorde beaucoup d’importance à l’expression de mes personnages. Par contre, j’ai des petites librairies de choses que j’ai déjà dessinées. Et si j’ai besoin d’un iguane ou d’un grille-pain pour mon histoire, je vais piocher dedans, quitte à modifier un peu le dessin originel. Ce qui me préoccupe avant tout, c’est la richesse expressive de mes héros de papier.

Tu es attentif aux critiques du public ?

J’ai commencé en faisant des gags pour faire rire mes propres amis adultes, en utilisant un humour qui n’est pas très compliqué, et qui peut être compris par les enfants. En réalité, j’applique toujours la même technique en souhaitant d’abord me faire plaisir. Mais quand je vois des mioches s’esclaffer en me lisant, cela me comble de joie.

Spirou est d’ailleurs un magazine visant principalement les enfants.

J’avais envoyé un best of chez Dupuis, avec le secret espoir d’être publié chez eux. Et plus précisément dans la collection Humour Libre, qui était un peu plus adulte. À ma grande surprise, ils m’ont téléphoné tout de suite pour commencer la publication dans le journal Spirou. J’étais interloqué, parce que je n’avais pas pensé une seule seconde y être publié, mais j’ai bien entendu accepté, car j’étais très content d’être publié dans cette maison prestigieuse.

Ils encouragent fort ta série.

Oui. Ils mettent beaucoup de moyens pour la soutenir, car ils y croient énormément, ce qui me ravit. Je suis juste un peu frustré qu’on ait de la peine à aire la promotion du côté numérique du personnage. Pourtant il est calibré pour le net et les nouveaux médias. Dupuis est une maison traditionnelle, mais on va arriver à faire quelque chose de plus dynamique avec des webtoons et des animations pour téléphone portable.
Nelson est fait pour être animé. J’ai de bons échos et espoirs que l’on y arrive [1].

Concernant les ventes, est-ce que cela tourne bien ?

On est entre 12.000 et 15.000 exemplaires pour chaque album. Le graphisme est assez simple, et cette petite peste sous forme de boule est attirante. Mon grand plaisir est d’avoir un lectorat assez large, ce qui contribue à ce succès ! J’essaye également de ne faire aucun jeu de mots : cela réduit le public cible et cela complique les traductions. De plus, je minimise les références visuelles pour qu’un Chinois puisse autant rire qu’un Colombien. En se focalisant sur le gag, on diminue aussi le potentiel de vieillesse de l’histoire. Elle doit garder toute sa saveur dans 20 ans, sans paraître rétro.

Sans te cantonner aux strips, tu as dessiné des planches dans Spirou avec le personnage de Nelson. Un avant-goût pour l’avenir ?

C’était surtout l’occasion de documenter le Spirou spécial Nelson. Mais, j’ai fait précédemment quelques albums de gags en planches [2]. Mais je suis plus à l’aise en dessinant des strips. Je préfère garder un condensé de gag dans un strip plutôt que de le diluer. En plus, c’est un excellent rapport prix/gag (rires). Actuellement, on a quatre albums d’avance pour Nelson, largement de quoi voir venir. À chaque fois que j’ai fini un gag, j’ai l’impression que c’est le dernier. Mais tant que j’ai du plaisir à faire Nelson, et tant que le lecteur en a à les lire, je continuerai. Même si cela peut sembler réducteur, je souhaite pour l’instant me focaliser sur cette série, car je veux transformer l’essai. Mais peut-être que dans deux ou trois ans, j’entamerai autre chose.

(par Nicolas Anspach)

(par Charles-Louis Detournay)

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Images (c) Bertschy & Dupuis
Photo en médaillon : (c) Nicolas Anspach.

[1Des exemples sur le site de Spirou.

[25 tomes de Smax, sont parus chez Glénat.

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