Christophe Cazenove : "XIII me donne envie de faire une série réaliste."

23 janvier 2013 0 commentaire
  • Scénariste phare des éditions Bamboo, Christophe Cazenove est un auteur discret mais très productif. Il nous dévoile une partie de son histoire et ses méthodes de travail, nous permettant ainsi de porter un regard différent sur la BD humoristique de gags, souvent injustement dénigrée, devenue sa spécialité.

Votre nom de scénariste est maintenant associé aux rayons BD des supermarchés ! Est-ce un bien ou un mal ?

Pour moi c’est plutôt un bien. Je suis très content, même si on existe aussi dans les librairies spécialisées. Il est vrai que les titres que l’on fait chez Bamboo sont très présents dans les grandes surfaces, c’est un éditeur dynamique qui réussit à bien placer ses albums.

Christophe Cazenove : "XIII me donne envie de faire une série réaliste."

Vous êtes devenu le scénariste vedette des éditions Bamboo.

Je ne suis pas leur chouchou. D’ailleurs, c’est aussi ce qui est appréciable chez Bamboo et je le remarque régulièrement : tous les auteurs sont traités de la même manière. Que l’on vende beaucoup ou pas, l’éditeur parle à chaque auteur de la même façon.

Depuis combien de temps faites-vous ce métier ? Combien de séries, combien d’albums au compteur ?

Cela fait plus de dix ans que je suis dans la bande dessinée (et chez Bamboo donc). En terme d’albums, je dois être à un peu plus de cent titres produits. En terme de séries, je ne sais pas car il y a celles qui sont arrêtées et celles qui ne sont pas encore sorties mais que de mon côté je considère comme faites. Je ne tiens pas de compte. Mais en tous cas, c’est une belle aventure pour moi, depuis le début.

Est-ce qu’on peut dire que finalement, et avec votre participation, Bamboo a repris le fond de commerce de Dupuis avec toutes ces séries thématiques par corps de métier ?

Oui même si ça existait déjà avant que j’arrive chez Bamboo. C’est effectivement un type de bande dessinée que Dupuis avait à priori un peu laissé de côté. Ils tenaient avec les vieux titres. Bamboo a donc relancé la BD de gags sur les professions, avec des thèmes un peu plus fédérateurs. C’était vraiment le genre de BD que je lisais et que je rêvais de faire étant gamin, donc je suis tombé là où il fallait.

Vous comptez parmi les spécialistes des gags en une planche. Vous n’avez jamais tenté d’écrire un scénario complet en 46 planches ?

Je l’ai fait au tout début chez Bamboo. C’étaient deux albums pour la série Zone 51. Mes deux premiers essais en histoire complète. Mais c’est vrai que je m’éclate tellement à faire du gag et j’ai tellement de boulot pour écrire ces albums que je ne trouve pas franchement le temps pour le reste.

Vous devez forcément avoir un maître spirituel en la matière ?

Oui il y en a quelques-uns, mais pour les gags, il y a surtout Greg avec Achille Talon, même si c’est plutôt du gag en 2 planches. J’ai véritablement grandi avec ça ! Il y a aussi Cauvin, évidemment, que je lis depuis tout petit.

L’avez-vous rencontré ? Est-ce qu’il connaît votre travail ?

Je pense qu’il connaît mon travail. C’est lui qui me l’a dit. Mais je n’ai pas eu le temps de beaucoup lui parler. Il était très occupé, il y avait plein de monde autour de lui. Ceci dit j’étais content de le voir. Ça s’est passé à côté de Lens l’an dernier et c’était un bon moment pour moi. J’espère qu’il me reconnaîtra la prochaine fois qu’on se verra. ( Rires )

Comment expliquez-vous l’immense succès de votre série « Les Sisters » ? Pourquoi celle-là plus que les autres ? Avez-vous conscience de son impact sur les jeunes filles ?

L’impact, on s’en rend compte dans les festivals. Il y a effectivement beaucoup de jeunes lectrices qui viennent nous voir. On a l’impression que les filles s’y retrouvent et les mamans aussi. Elles nous parlent souvent de leurs souvenirs quand elles étaient gamines avec leur grande ou leur petite sœur. Je pense que le fait que ça marche tient énormément au dessin formidable de William. Ça tient aussi au fait que cela parle d’histoires vraies puisque Les Sisters, ce sont les deux filles du dessinateur. Il me raconte des anecdotes sur leurs vies et moi j’écris des gags par rapport à ça. Les dialogues sont ensuite modifiés en fonction de la façon dont parle chacune des deux Sisters.

Justement, puisque vous n’avez pas d’enfants, comment trouve-t-on l’inspiration qui fait que les jeunes filles arrivent à s’identifier aux deux Sisters ?

C’est vrai que je n’ai pas d’enfant. J’ai un frère mais pas de sœur. Par contre, j’ai été enfant comme tout le monde et les réactions d’enfants sont toujours un peu pareilles. Un caprice reste un caprice, quelles que soient les générations. Je pioche donc dans ces souvenirs partagés avec mon frère et cela passe à la moulinette de William.

Comment un auteur fait-il pour connaître l’appréciation des lecteurs à chaque nouvel album ? Le résultat des ventes suffit ?

Les résultats des ventes donnent une première idée sur l’impact que peut avoir l’album mais après, on sait que d’autres paramètres entrent en ligne de compte. Par exemple, si l’album sort au même moment que beaucoup d’autres gros titres, c’est un peu mort. ( Rires ) On sait aussi que certains albums ne marchent pas du tout alors qu’en festival nous rencontrons des lecteurs qui nous disent avoir adoré. Heureusement que tout ce qui se vend n’est pas forcément bon et qu’il y a du bon dans ce qui ne se vend pas. Ça laisse des surprises !

Comment a démarré votre aventure avec les éditions Bamboo ? Quel a été votre premier succès, celui qui vous a fait dire « C’est bon, le train est sur de bons rails » ?

Je travaillais en grande surface et je ramais depuis deux ans pour trouver un éditeur. Je m’étais dit, à trente ans révolus j’arrête ! Mon dernier essai, c’était Bamboo et j’ai eu un bol monumental qu’ils me répondent car je venais de passer la date limite que je m’étais fixée. J’ai fini par leur proposer une série qui leur a plu sur les prédictions de Nostradamus Nostra – L’as des astres. Ensuite tout s’est enchaîné très vite. Je suis arrivé au début des éditions Bamboo, il n’y avait pas beaucoup de scénaristes. Je me suis donc vite retrouvé avec plein de boulot. Et c’est vraiment avec la série sur Les Pompiers dessinée par Stédo que j’ai eu l’impression que ça pouvait marcher, que je pouvais avoir une chance dans la bande dessinée. J’ai voulu rester prudent dans un premier temps mais je pense que si, très vite, je n’avais pas lâché mon travail en supermarché, je n’aurais jamais réussi à développer d’autres séries. Il fallait sauter le pas, il y a avait plein de projets à faire, j’étais enfin dans la bonne maison d’édition et au bon moment pour moi !

Quelles sont les différentes étapes du travail d’un scénariste avant d’envoyer la ou les planches au dessinateur ?

Il y a d’abord la recherche d’idées. C’est le plus compliqué, le moment où on peut s’arracher les cheveux. Après, une fois que l’idée est trouvée, il faut passer à l’étape du découpage. J’envoie le scénario au dessinateur qui me fait un retour pour me dire si ça lui plaît ou pas. L’éditeur aussi me fait un retour. Une fois que nous sommes tous d’accord, la balle est dans le camp du dessinateur même s’il continue à y avoir beaucoup d’échanges entre nous. Pour être certain de ne pas m’emmêler les pinceaux entre mes différentes séries, je cherche mes idées de gags en partant des personnages. Je ne cherche pas une idée de gag de manière générale pour me demander ensuite à quelle série elle conviendrait le mieux.

Vous travaillez ou avez travaillé avec de nombreux dessinateurs. Est-ce que les techniques de travail diffèrent selon le collaborateur ?

Oui, mais c’est plus au niveau du relationnel que de la technique, en fait. Avec certains dessinateurs, il faudra un temps d’adaptation plus long qu’avec d’autres. Parfois, aussi cela tient à leur type de dessin qui est plus ou moins visuel et auquel je dois m’adapter. C’est donc plus une question d’affinité, de caractère. Et comme en matière de gags, il y a toujours des ajustements à faire, cela prend plus de temps au début. Mais une fois que c’est lancé, en général, ça tourne !

Comment est organisée une journée type du scénariste Cazenove ?

Ça tourne pas mal autour de mon chien... ( Rires ) puisque je coupe deux fois ma matinée pour m’occuper de sa promenade. Je me lève assez tôt, je commence par lire mes mails sur l’ordinateur pour me réveiller. Je promène toutou et ensuite, je me mets vraiment à travailler… jusqu’à sa promenade suivante en fin de matinée. Je travaille aussi un peu après déjeuner mais, vu que je me lève vraiment tôt, je préfère consacrer mes matinées au travail et me réserver mes après-midi. Bon, en ce moment j’ai pas mal de boulot, ce qui m’oblige à bosser le soir, mais je peine !

Est-ce que vous avez connu des échecs, des projets avortés ?

Des échecs, j’en ai connus plein et j’en connais encore. C’était très frustrant pour ma toute première série sur Nostradamus qui n’a pas eu plus de trois tomes. Je venais de démarrer dans le métier et dans mes rêves les plus fous, je la voyais cartonner, elle en serait aujourd’hui au tome 20. ( Rires ) Mais bon, ça n’a pas marché, c’est comme ça. Des refus, j’en ai souvent mais tant pis, on continue à chercher d’autres projets. Je ne suis pas quelqu’un de négatif, j’essaie toujours d’aller de l’avant et de rebondir avec les collègues.

Comment faites-vous pour trouver de nouveaux dessinateurs ? Est-ce eux qui vous sollicitent ?

Il y a un peu tous les cas. Comme, maintenant, cela fait quelques
années que je suis chez Bamboo, je suis parfois sollicité directement par les
dessinateurs. Mais il y a aussi des rencontres qui se font en festival. Je vais moi aussi parfois vers des dessinateurs pour leur proposer des projets. Tous les cas de figure sont possibles. Il arrive que ce soit l’éditeur qui me propose des collaborations. Ma prochaine série Mes Cop’s a fait l’objet d’un concours lancé par Bamboo pour trouver un dessinateur, ce qui est encore une expérience différente et passionnante, qui va me permettre de démarrer une collaboration avec Philippe Fenech. Grâce à ce concours j’ai rencontré plusieurs dessinateurs et dessinatrices, par le biais d’Internet notamment. Très enrichissant, tout ça !

Sans citer de nom (ou en en citant), est-ce qu’il vous est arrivé de ne pas être content du travail livré ?

Non, parce qu’entre le moment où se font les premières pages et le moment où sort l’album, s’il y a quelque chose qui ne va pas, on a le temps de le voir. De plus, Olivier Sulpice vise et valide chaque page. Donc, si quelque chose ne va pas, il va jouer pleinement son rôle d’éditeur et nous aider à résoudre le problème. Toutes les conditions sont donc remplies pour que les collaborations se déroulent bien. Je suis plus souvent déçu de mes textes, de mes gags, que du dessin. Il ne faut pas non plus oublier que je travaille avec des gens qui sont ou deviennent des copains, et les affinités et l’amitié comptent autant pour moi que le graphisme. Je suis donc tout à fait capable de travailler avec des gens que j’adore, même si je ne suis moins fan de leur dessin. Il ne faut pas non plus en conclure que tous ceux avec qui je travaille, parce que ce sont des très bons copains, ont un dessin qui ne me plaît pas ! Mais en réalité, il faut vraiment que je m’entende bien avec la personne pour arriver à faire un boulot qui me convienne.

Puisque vous avez réussi à vous faire un nom, est-ce que vous êtes maintenant sollicité par d’autres maisons d’éditions ?

J’ai très rarement été appelé par d’autres éditeurs, ce qui ne me dérange pas. Peut-être que je ne les intéresse pas, je ne sais pas. En fait, la seule fois où j’ai été appelé, c’était par les éditions Zéphir. J’ai fait avec eux deux séries d’aviation en gags. Ni Lombard, ni Dupuis, ni les autres ne m’ont contacté et j’ai eu mon lot de retours négatifs aux projets que je leur avais envoyés. Ça ne m’empêche pas de dormir. J’ai cette chance d’avoir du travail chez Bamboo et aussi une série chez Cléopas, un nouvel éditeur qui est en train de s’installer. Pour moi tout va bien !

Est-ce que vous lisez tous vos albums une fois qu’ils sont parus ?

Oui et je les lis toujours deux fois. La première est une lecture pour la lecture. Lors de la seconde, j’essaie d’apprécier un peu plus les dessins et de me mettre dans la peau du lecteur. À ce propos, quand je lis des albums de gags qui ne sont pas de moi, je suis un vrai lecteur. Je n’ai absolument pas le regard du scénariste et je n’ai pas envie de l’avoir. Je prends juste du plaisir à lire. Sinon, je feuillète toujours mes albums lorsque je cherche des idées et que je cale.

Vous êtes vous-même un grand amateur de BD ? Quels sont vos goûts, vos séries et vos auteurs préférés ?

Je lis beaucoup d’albums de gags parce que j’essaye de me tenir au
courant de ce qui sort. Mais je lis aussi pas mal d’anciennes séries. Cauvin et Greg forcément, on en parlait tout à l’heure... Actuellement, je m’éclate à lire ce que fait Fabcaro, notamment avec sa série Z comme Don Diego qu’il fait avec Erre. J’aimerais bien savoir faire ce genre d’humour, très crétin mais si bien vu ! Idem pour Michel chien fidèle de Mic, Sti et Ybyp. Je lis aussi de temps en temps de la BD plus classique, plus traditionnelle comme XIII ou les anciens albums de Comanche. J’ai deux libraires que je vais voir régulièrement et qui me conseillent sur les nouveautés à lire. Le dernier en date que j’ai aussi beaucoup aimé : Alice au pays des singes [1].

Comment trouver l’inspiration sans retomber dans ses propres lectures ? Comment y faire abstraction ?

Il semblerait qu’il y ait deux écoles. J’ai des collègues qui ne lisent absolument pas de BD pour éviter que cela les influence trop, et moi je lis des BD pour que cela m’influence. Chaque fois que je lis une BD qui me plaît, ça me
donne envie de faire un truc dans le même esprit. Pas pour le copier bien sûr, je ne vais pas m’amuser à faire du plagiat. Mais par exemple en ce moment je relis l’intégrale de XIII et ça me donne envie de faire une série réaliste. Alors, forcément, je ne vais pas faire une histoire avec un président qui se fait tuer
par un type qui devient ensuite amnésique, mais il y a des ambiances qui, à
chaque fois, me font cet effet-là. Pareil quand je lis un livre ou que je regarde
un film, j’essaye d’être une éponge. Mais le plus dur, c’est d’arriver à faire un
véritable choix de travail par la suite !

Quand vous démarrez une nouvelle série, est-ce que vous songez au syndrome du « tome 1 sans suite », une des plaies de la BD aujourd’hui ?

Vu que je ne fais pas de BD à suivre je ne me pose pas trop ce genre de question quand je travaille. Ceci dit, quand j’écris un tome 1 pour une nouvelle série de gags, je pense déjà au tome 2. J’ai bien conscience que nous sommes dans un monde où il faut vendre des albums, et en vendre au moins un minimum pour que la série continue. Si le public ne suit pas, l’éditeur ne suivra pas non plus. Et puis je ne vois pas l’intérêt de faire des albums en sachant qu’ils ne seront nulle part en place et donc que les gens ne pourront pas les acheter. Donc non, je ne me pose pas ces questions mais maintenant que vous en parlez, ça va peut-être venir. ( Rires )

Est-ce que vous avez senti un impact avec l’arrivée de la BD numérique et donc, son téléchargement illégal ? Est-ce que cela vous inquiète pour l’avenir ?

Je n’ai pas senti d’impact particulier. Je sais que mes albums sont disponibles sur les plateformes numériques, ce qui ne me gêne pas car c’est proposé par le biais de l’éditeur. Par contre, je ne sais pas s’il y a beaucoup de téléchargements illégaux mais ça ne me nuit pas plus que ça. Et en fait, je préfère ne pas me prendre la tête avec ces sujets car je pense que le livre existera toujours. Ça ne m’inquiète pas !

Est-ce qu’un scénariste de BD travaille 24h/24, c’est-à-dire même la nuit pour ne pas rater une idée géniale ?

L’avantage du scénariste, c’est que si je dois chercher une idée de couverture d’album, je peux la trouver en une minute, presque même sans le vouloir. Il suffit de trouver la bonne idée, juste en discutant. La mettre sur papier va me prendre cinq minutes. Je l’envoie au dessinateur qui mettra par contre un ou deux jours à la faire si l’idée lui plaît. Par contre, je peux passer une semaine entière à chercher cette fichue idée ! On travaille donc en réalité toujours un petit peu tout le temps. Et vu que je pars du principe que tout peut servir : tout ce que je regarde, tout ce qui se passe autour de moi ou les discussions que j’ai, finalement, vu sous cet angle, je n’ai pas vraiment de vacances ni de jours fériés. Et, en effet, même le soir quand je me couche, je pense à des situations qui peuvent me servir dans tel ou tel album. Finalement, je pense qu’il faut toujours être en alerte. Et c’est certainement vrai aussi pour un dessinateur qui photographie tout ce qu’il regarde !

Quels sont vous projets en cours et vos prochaines parutions à venir ?

Il y a des projets signés comme une série sur les gladiateurs et qui s’appellera Gladiatorus. Et là je suis en train de terminer le scénario d’une série didactique Les animaux marins en BD. L’idée lancée par Bamboo a été de proposer aux enfants de vraies informations afin que les gamins s’amusent tout en apprenant. Cette série sur les animaux marins est dessinée par Jitéry. Il fait des requins d’enfer, c’est impressionnant. Vous verrez quand ça sortira ! ( Rires )

(par Jean-Sébastien CHABANNES)

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Le site des éditions Bamboo

[1De Tébo, Keramidas et Nob, chez Glénat. NDLR.

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