Clarke ("Nocturnes") : "Un personnage est crédible lorsque son auteur le comprend"

9 janvier 2012 4 commentaires
  • Entre [Mélusine->art136], [Cosa Nostra->art10392], [Monsieur Président->art3513], [Urielle->9487], et bien d'autres, Clarke multiplie les genres avec une facilité déconcertante. Sa dernière nouveauté est pleine de surprises et de rebondissements, tout en constituant une sincère réflexion sur le métier d'auteur.

Clarke ("Nocturnes") : "Un personnage est crédible lorsque son auteur le comprend"
Maître de l’humour sous différentes facettes, Clarke avait franchi le cap du dessin réaliste avec réussite, en illustrant notamment deux récits avec un habitué du genre, son compère Denis Lapière : Urielle et Luna Almaden. Le dessinateur étant également scénariste pour Turk sur Docteur Bonheur, il est passé au stade suivant en réalisant un album réaliste en solo dans la collection Signé du Lombard : Nocturnes.

Difficile de résumer son intrigue sans déflorer le sujet de cet album, Nocturnes, où le lecteur joue à se perdre dans les méandres de la création. Pour un premier scénario réaliste, le dessinateur de Mélusine et d’Histoires à lunettes fait preuve d’une impressionnante maîtrise. Aussi, on ne peut que vous conseiller de plonger dans ce récit psychologique où les intervenants se rendent progressivement compte qu’ils ne sont que les personnages d’un auteur en train de mourir.

Une dessin réaliste d’une redoutable simplicité

Avez-vous écrit et dessiné Nocturnes avec la volonté de jouer avec le lecteur ? Car le récit est pensé comme un oignon, dont on retire successivement les couches, tout en demeurant à chaque fois surpris de ce qu’on peut y retrouver !

Je n’ai jamais voulu jouer avec qui que ce soit, si ce n’est avec moi-même. Avant tout, je reste le premier lecteur de ce que je fais et le découpage de cette histoire, très chaotique au début, était à la fois une façon de m’amuser et une manière de rendre l’histoire plus absconse, puisqu’elle est prise en marche. Il fallait montrer le côté désarçonnant que peut avoir une situation lorsqu’elle est exposée sans préambule au lecteur. Dans ce cas-ci, c’est presque une tranche de vie, la dernière, qu’on expose au spectateur... C’est pour cela, que je ne voulais surtout pas d’une construction classique : exposé de l’univers, enjeux, final... Cela aurait détourné l’attention des personnages, qui sont finalement le réel moteur du récit, plus que l’action elle-même.

Difficile de ne pas évoquer la question de la mise en abyme ! Chaque créateur est toujours confronté à ses personnages : sont-ils crédibles ? Comment réagiraient-ils, tout en sachant qu’ils sont tous une partie de vous-même ?

Un personnage est crédible lorsque son auteur le comprend. Je veux dire par là qu’un auteur doit être capable de faire interagir une histoire et un personnage : les deux sont d’égale importance. La meilleure façon d’y arriver, est de ne pas trop s’éloigner de soi-même lorsqu’on invente un caractère. Plus particulièrement pour Nocturnes, chacun de ces personnages sont une partie de moi. Je n’en suis pas à croire qu’ils peuvent vivre indépendamment de moi, ou dans mon dos, mais j’ai de l’empathie pour eux. Et les réduire à un fragment laisse justement suffisamment de flou dans leur personnalité pour les rendre plus réalistes.

D’une certaine façon, Nocturnes est également un essai sur la création et ce qu’elle représente pour son créateur !

Oui, c’est curieux : trois autres auteurs sont venus me dire que cet album les avait fait réfléchir à leur propre métier. Alors que, de mon côté, ce n’était pas du tout le propos : je voulais mettre en scène les notions de domination et de pardon... Comment on peut échapper à sa propre culpabilité en "tuant le père"...

Sans dévoiler le récit, il y a aussi la question de l’écriture pour résoudre des problèmes (psychologiques) personnels. Était-ce votre idée d’aborder directement cette thérapie par la création, ou cela est-il venu par après, pour densifier le récit ?

Dans ce récit, la mise en abyme est double : le personnage de l’écrivain l’utilise, mais moi également. Je crois que l’histoire est venue parce que je vivais des choses pas agréables à ce moment-là, et qu’elle s’est trouvée naturellement teintée par ces expériences du moment. Sur un plan général, la structure du récit était parfaitement calculée. Au niveau des incidences à l’intérieur du récit, beaucoup de choses personnelles sont venues interférer, et je les ai laissées. Ainsi, le personnage de Léo est fort proche de moi au début du récit, puis, en cours d’histoire, les choses s’inversent et le personnage d’Alice devient peu à peu mon reflet. Ce processus est venu naturellement, je ne me suis posé la question qu’après...

Chaque personnage revêt une bonne part de violence : est-ce le reflet d’une personnalité profonde ou juste une réaction face à la fin de toute chose ?

Plus une réaction de panique. Lorsque que, tout à la fin, il ne reste plus que la colère devant ce qu’on ne maîtrise pas. Ces sentiments sont fort éloignés de ma personnalité, mais j’ai ressenti beaucoup de cette colère ces derniers mois ! Quelquefois, les gens se révèlent capables de n’importe quoi pour survivre. Or, ici, la menace finale est telle que son côté inéluctable décuple les pulsions. On pourrait croire, de prime abord, ces personnages font partie d’un grande communauté soudée, mais la pression va leur ajouter une bonne part d’individualisme et exalter leur côté sombre.

Il semble que vous ayez abordé le découpage comme un film (d’auteur), avec un cadrage souvent serré sur les personnages, peu de décors pour laisser la place aux ’acteurs’, et des plans appuyés afin d’insister sur leurs émotions ?

La bande dessinée est un médium qui mélange des disciplines aussi diverses que l’écriture, l’image, le cadrage, la narration, l’ellipse et bien d’autres. Pour être réussie, une histoire doit tenir compte de tous ces éléments, mais doit aussi être bien racontée. Concernant Nocturnes, les personnages en sont l’épine dorsale, et il ne fallait à aucun moment les perdre de vue une seule seconde. Les quelques décors "tronqués" ne servent d’ailleurs qu’à ajouter à leur désarroi ! Comme il s’agit, au début du moins, d’un récit choral, il fallait les mettre en évidence et les rendre bien reconnaissables afin qu’il ne puisse y avoir de confusion pour le lecteur.

Parvenus au bout de l’espoir, les personnages sombrent dans les pires excès

Vous êtes un auteur surprenant, qui passe de l’historique, au burlesque voire grinçant, tout en nous présentant comme ici des perles de densité psychologique. Vous trouvez-vous normal d’aborder autant de genres différents, car cela vous réussit, ou juste pour éviter de vous ennuyer ?

Je trouve ça parfaitement normal. Je pense que c’est à la fois pour me divertir, et aussi parce que c’est ce que nous sommes. Aucun d’entre nous n’est toujours d’humeur égale : nous avons tous nos périodes gaies, sombres, solitaires, optimistes... Pourquoi ne devrais-je coucher sur le papier qu’un seul aspect de ce que je suis ? Quant à savoir si ça me réussit, c’est une autre question. Mais ça fait partie de ma façon d’envisager le métier...

Quid de vos autres séries, comme Cosa Nostra ? Allez-vous prolonger les aventures de votre mafia si délirante ? Quels sont vos autres projets ?

La série Cosa Nostra est malheureusement arrêtée... Dommage, je m’amusais bien ! Côté projets, je viens de terminer le vingtième Mélusine, je scénarise deux albums pour Ludo Borecki chez Glénat, je travaille avec Denis Lapière sur un gros projet qui va nous manger pas mal de temps et j’ai encore deux ou trois trucs sur le feu, dont encore un autre album réaliste... mais encore trop flous actuellement pour pouvoir vous en dire plus. Donc, à bientôt !

(par Charles-Louis Detournay)

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