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Clarke : « "Réalités obliques" présentent des saynètes qui ne souffrent pas de détour, au contraire de "Dilemma" qui multiplie les chemins de traverse »

  • Clarke passe d'un projet à l'autre : le récit-fleuve et personnel de "Dilemma" a été réalisé en même temps que la succession de saynètes de "Réalités obliques", sans oublier "Mélusine" et les autres. Pourquoi ? Parce qu'il "adore la bande dessinée", pour reprendre ses propres termes !

Comment vous est venue cette idée de lier la Grèce Antique et la montée du régime Nazi dans Dilemma ?

C’est en Grèce Antique qu’ont été inventés les fondements de notre civilisation : la démocratie, la philosophie, notre vision sur le monde, etc. Et paradoxalement, le nazisme est le régime où l’on a le plus détruit ce qui a été réalisé précédemment, pour le remplacer par une autre idéologie fabriquée de toutes pièces, presque anti-humaine ! J’ai donc trouvé intéressant de confronter ces deux mondes car, selon moi, nous avions un point de départ de l’évolution humaine et un point d’arrivée (si on peut l’exprimer ainsi).

Cette dualité s’exprime également dans les personnages. Était-ce votre volonté d’éviter de présenter des individus stéréotypés ?

Tout-à-fait, tout le livre repose sur la dualité entre notre aspect matérialiste et individualiste. On réagit en permanence sur ces deux axes : soit on se porte au niveau de l’idée, soit on reste basé sur notre expérience personnelle et notre vécu. Chaque personnage charrie cette discussion : les philosophes où les deux courants s’opposent, ainsi que l’archéologue allemand qui est à la fois passionné par l’Histoire et secoué par l’enfer que sa compagne juive vit au quotidien. Il est donc divisé entre cette fascination pour une grande Allemagne, comme le sont la plupart de ses contemporains allemands, et ce dégoût du régime nazi. Dilemma est donc traversé par cette dualité, jusque dans sa conclusion.

Clarke : « "Réalités obliques" présentent des saynètes qui ne souffrent pas de détour, au contraire de "Dilemma" qui multiplie les chemins de traverse »
Dilemma - Par Clarke - Le Lombard

Vous n’avez donc pas voulu imposer votre jugement au lecteur, en le laissant choisir le chemin final qu’il préférait, en proposant deux fins au livre...

Deux couvertures de "Dilemma", pour deux fins alternatives...

Selon moi, il est impossible d’opérer un choix qui nous dépasse. Mon personnage est effectivement confronté à ce dilemme, et je ne voulais pas porter un jugement sur cette situation. Je propose effectivement deux choix, car il n’existait alors pour moi plus que deux possibilités : se placer dans la lignée de son vécu, ou se porter au niveau de l’idée en elle-même. Aucune des solutions n’est meilleure que l’autre, chacun réagit à sa manière. Beaucoup de lecteurs m’ont exprimé avoir préféré la fin uchronique car l’autre conclusion les terrorisait.

Elle les terrorise car elle est beaucoup trop réaliste.

Bien entendu, elle effraie car elle propose une vision trop proche de nous et qui nous heurte. Mais les deux fins parlent aux lecteurs, et cela m’a conforté dans l’idée que parmi les seize conclusions provisoires que j’avais imaginées, j’avais conservé les deux meilleures.

Dilemma - Par Clarke - Le Lombard

Vous aviez imaginé seize conclusions ? Comment avez-vous sélectionné les plus efficaces à vos yeux ?

...Le lecteur pouvant télécharger l’autre fin sur le site du Lombard

J’ai profité du coup de main de Denis Lapière, qui a consolidé les choix que j’avais opérés. Et d’après les échos que j’ai reçus, les lecteurs tirent la même force de sentiment des deux conclusions, des sentiments différents et d’importance équivalente.

Vous avez tout-de-même abordé cette difficile période du nazisme, dont la Nuit de Cristal. Vouliez-vous éviter à tout prix de vous positionner ?

Je possède bien entendu ma propre opinion sur ces faits, mais je ne me suis pas autorisé à la partager. Tout d’abord, parce que je ne suis pas historien et ensuite, parce que chacun réagit à sa propre manière. Même si le cortège d’horreurs charrié par cette période est indiscutable, je ne voulais pas me poser en commentateur mais plutôt en narrateur, au bénéfice de l’histoire… Pour laisser mes personnages évoluer et penser chacun avec leur propre vision. En apportant ces réflexions plurielles, voire antagonistes, j’étais plus honnête et je n’essayais pas de forcer le lecteur dans une direction particulière.

Dilemma - Par Clarke - Le Lombard

Vous alternez les évolutions d’une époque à l’autre, en avançant les deux théories. En réalité, vous discutez avec le lecteur, en confrontant pour lui les points de vue.

Oui, je montre la façon dont je vois le monde moderne. Lorsqu’on est amené à discuter passionnément avec quelqu’un et que l’on aborde des sujets personnels, on se rend souvent compte que l’autre a été traversé par les mêmes sentiments. Nous avons tous l’impression d’être différents de notre voisin, mais finalement, nous sommes bien plus proches qu’on ne le pense. En proposant cette vision du monde dans Dilemma, je me rends compte qu’elle est partagée par beaucoup d’autres personnes. Pas dans tous les détails, mais dans quelques grandes lignes. Je constate donc que plus je place des éléments personnels dans un livre, plus ils trouvent paradoxalement de résonance auprès des lecteurs. Cela me permet alors d’affronter progressivement mes appréhensions à partager ce type de sujets dans mes albums.

Vous aviez déjà pris franchi un cap avec Les Étiquettes. Son succès vous a donc poussé à continuer dans cette voie ?

On demande souvent à répliquer une recette pour réaliser un bon album. Selon moi, il n’y a que l’honnêteté qui compte. Il faut que le livre reflète exactement ce qu’est l’auteur. Dès lors, il y a un effet de transparence qui s’opère entre le lecteur et l’auteur via le livre. C’est ce qui me sidérait lorsque je voyais Zep à l’époque où il se consacrait presque exclusivement à Titeuf : il était exactement comme son personnage, il n’avait aucun filtre entre lui et son album. Le lecteur ressent cette ouverture, cette envie, cette implication, et cette honnêteté.

Les Étiquettes - Par Clarke
(c) Glénat/Treize Etrange

Avec Réalités obliques, vous avez pris la contrepartie de Dilemma en proposant des petites histoires dans un format identique. Était-ce un exercice de style ?

Cela peut sembler étrange, mais j’ai réalisé Réalités Obliques en même temps que Dilemma, telles de petites récréations pendant un marathon. Je me suis moi-même imposé cette contrainte de 16 cases maximum en quatre pages. J’ai choisi un format carré en voulant réaliser un pendant sombre au précédent livre intitulé Les Étiquettes.

Que cela soit dans la technique, les ambiances ou les sujets (la réalité contre le fantastique), on sent que vous avez réalisé deux opposés qui s’assemblent !

J’aurais tendance à dire que Réalités obliques est plus personnel que Les Étiquettes. Après avoir montré ce que je faisais dans Les Étiquettes, j’explique dans Réalités obliques à quoi je pense. Ce format carré de quatre cases sur chacune des quatre pages, qui commencent à droite, pour se suivre d’une double page et puis d’une page finale à gauche, était une vraie nouveauté pour le Lombard. Il a donc fallu trouver la maquette adaptée à ce nouveau projet.

Dans quel état d’esprit avez-vous réalisé cet album ?

Beaucoup de lecteurs ont trouvé cet album dépressif, en le comparant aux Idées noires de Franquin. Au contraire, je l’ai trouvé pétillant !

Vous jouez sur des thématiques ciblées : le miroir, le dédoublement de la personnalité, la boucle sans fin…

Oui, car toute notre histoire est cyclique ! Comme l’explique la sociologie, nous ne vivons que de petits faits qui se répètent, telle une succession de petits cercles consécutifs. Et plus on prend du recul dans notre vie, moins les boucles sont apparentes, afin de former une ligne continue. Je suis donc parti d’épisodes de La Quatrième Dimension, ainsi que des nouvelles de Jean Ray, et bien d’autres…

Dont également Stephen King. Vous vouliez donc repartir d’un terreau connu pour exprimer ces sujets qui vous taraudent ?

Plus globalement, je suis reparti d’histoires que j’avais lues ou vues étant jeune, mais je n’ai pas voulu les régurgiter à l’identique. Je me suis focalisé sur ce que j’avais ressenti à l’époque. J’ai donc presque réalisé un travail d’introspection pour revenir à des sentiments d’adolescent, afin de dégager une émotion très précise pour chaque saynète. L’aspect percutant et ramassé du format m’a permis d’aller directement à l’essentiel ! Ces petites histoires démarrent, dérapent, et n’offrent pas de réelle solution, plutôt des situations tronquées qui entraînent des questions.

La première histoire de 4 pages de "Réalités obliques"

Vous avez essayé de piéger l’esprit de la nouvelle en littérature, qui peut faire quelques pages jusqu’à quelques lignes, pour la retranscrire en bande dessinée ?

Oui, tout-à-fait. Voire reprendre le concept du gag, une histoire courte, sans l’humour comme déclencheur, mais que cela reste aussi fort. À ce niveau, Réalités obliques qui ne souffre pas de détour est tout le contraire de Dilemma qui multiplie les chemins de traverse. Et c’est d’ailleurs ce qui enrichit ce dernier.

Un dessin, tiré de "Réalité obliques"

Graphiquement parlant, Réalités obliques se rapproche d’un de vos précédents ouvrages, Nocturnes. Vous appréciez donc jouer avec cette noirceur ?

Si Réalités obliques peut sembler sombre au premier coup d’œil, ces histoires sont au contraire très fraîches selon moi. Mais c’est vrai que j’ai toujours apprécié jouer avec ces aplats noirs, dès mes travaux à l’académie. Je me rappelle d’ailleurs des réactions de Patrick Pinchart, le rédacteur-en-chef de Spirou, lorsque j’apportais mes premières pages de Mélusine : « C’est bien, commentait-il, Mais ça va toujours se dérouler en pleine nuit ?!! » Pour nous, cela semblait logique et nullement problématique, mais cela le déstabilisait profondément. Nous avons alors introduits des gags en journée, ce qui apportait finalement un contraste bienvenu.

Il faut avouer que la fée est moins habile à manipuler la magie que sa cousine sorcière !

Vous mentionniez que vous avez travaillé en même temps sur Dilemma et Réalités obliques. Avez-vous besoin de composer en permanence sur deux ou trois univers ?

Un dessin, tiré de "Réalité obliques"...
Difficile de ne pas y voir un autoportrait

Mon gros problème, c’est que j’adore la bande dessinée ! Passionnément ! Je suis un grand fan du médium en lui-même, car ses possibilités sont insoupçonnées, et c’est d’ailleurs un vecteur bien plus compliqué qu’il n’y paraît. Un enfant qui n’a jamais lu de bande dessinée aura du mal à entrer dans cet univers étant adulte : pour nous, cela semble inné, mais il est n’est pas évident réaliser un lien mental entre deux dessins qui n’ont pas toujours de lien direct.

Par rapport au cinéma, nos moyens sont presque illimités : réaliser une scène de 30.000 personnes devant la Tour Eiffel ne crèvera pas votre budget. Il ne nous manque que le son… Et encore, on peut l’induire dans la tête du lecteur. Pour Dilemma, j’ai d’ailleurs composé des morceaux de musique en dessinant, afin de les proposer au lecteur. En BD, nous sommes donc seuls maîtres à bord, ce qui apporte du positif et bien entendu du négatif. Et personnellement, j’ai envie d’explorer ce médium dans toutes les directions : des récits courts et longs, de l’art-book, de la collaboration,… J’ai donc encore un certain nombre d’albums devant moi, et quand l’occasion se présente, je m’aventure dans ces différents chemins.

Est-ce que c’est ce que vous vouliez réaliser sur Mélusine en reprenant le scénario, casser le schéma trop fermé de la série pour ouvrir de nouvelles portes ?

Il fallait bien entendu installer beaucoup de choses pour faire vivre la série, mais j’ai eu un moment une crise d’angoisse en dédicace après vingt albums : les lecteurs me parlent et m’expliquent qu’ils ont adoré tel gag. « Mais dans quel album ? » Et ils ne savaient pas ! Pour moi, être incapable de situer un gag alors que chaque album construit et cultive une thématique assez précise, cela devenait inquiétant ! J’ai réalisé que les histoires devaient devenir plus complexes, même si on maintenait le format du gag. Et deuxièmement, il fallait donner à chaque album une identité la plus forte possible, avec une image spécifique et reconnaissable ! Maintenant, les lecteurs connaissent l’album où Mélusine s’est envoyée en l’air, l’album où sa copine est morte, etc. Si on veut enrichir un univers, il ne faut pas que le nouvel album ait disparu de l’imaginaire du lecteur six mois plus tard. C’est d’ailleurs le problème de la série à gags, qui a perdu sa justification première avec la presque disparition de tous les magazines.

Gilson vous a quand même apporté beaucoup d’énergie sur Mélusine ?

Bien sûr ! Gilson avait un vrai savoir-faire du gag, mais il était peut-être arrivé au bout de son système. Il m’a donc offert un socle super-solide, avec des dizaines de personnages. Fort de ces outils, je pouvais donc partir vers la stratosphère et en faire ce que je voulais. Je suis donc ravi d’avoir réalisé vingt albums avec Gilson, mais je ne suis pas certain de regretter qu’il soit parti. Et comme je dis souvent aux lecteurs, si vous n’êtes pas contents de la tournure des derniers albums, vous avez les vingt premiers dans lesquels vous pouvez vous replonger.

(par Charles-Louis Detournay)

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