Combattre le mal par le mal : troisième séance avec "World War Wolves"

22 avril 2020 2
  • Troisième série qui dissèque la psyché humaine face à une pandémie, "World War Wolves" joue avec les codes de l'horreur et du Comics dans un affrontement où des mortels très communs deviennent des héros, en un claquement de mâchoires...

Nous avons débuté cette rubrique avec une série de Jean-Luc Istin intitulée Alice Matheson. Et voici un autre univers développé par le scénariste-éditeur -décidément obsédé par la thématique- qui s’y prête également particulièrement : World War Wolves.

N’y voyez aucun lien avec l’épidémie qui sévit actuellement en France, si ce n’est que cette série débute par une célébration religieuse au cours de laquelle l’un des premiers infectés subit toute la férocité du mal qui le touche. Un mal extrêmement contagieux d’une nature indéfinie, qui transforme progressivement une grande partie de la population américaine en hordes de... lycanthropes ! Si vous êtes mordus ou griffés par l’un de ces loups-garous, vous risquez fort d’en devenir un vous-mêmes, si vous n’êtes pas dévoré par votre agresseur avant cela.

Combattre le mal par le mal : troisième séance avec "World War Wolves"
Raven, le loup au passé militaire, galvanise ses troupes : finies les masses décérébrées qu’on peut dévier.
Ici, l’ennemi élabore et attaque.

Plus forts et plus résistants que les humains, les loup-garous ont surtout l’avantage de dominer presque toujours leur transformation. Ils peuvent donc évoluer au sein des humains, sans crainte d’être reconnus, avant de se transformer en monstres bondissant sur sa proie. Peu affectés par les balles, il semble que la décapitation et le feu soient les seuls moyens de les combattre. Mais leur nombre grandissant ne laisse que peu de chances à une défense en règle. Dès lors, les survivants fuient les grandes villes infestées et se regroupent en communautés autonomes. Se déplacer en dehors de ces refuges revient à risquer la mort...

Pour pénétrer dans un havre de paix, il faut se soumettre à un test sanguin... pour éviter de faire entrer le loup dans la bergerie !

Au fil du temps, les loups aussi s’organisent et une nation nouvelle se met en place. Une nation dont la nourriture est l’Homme. C’est dans ce contexte que nous suivons les destins parallèles de plusieurs personnages dans ces nouveaux États-Unis. À Las Cruces, nous découvrons la famille Marshall dont le père, romancier, n’est pas du tout adapté aux conditions de la survie, mais doit y faire face pour le salut de sa famille. À Philadelphie, un joueur de blues aveugle veut sauver une petite fille dont le père est devenu un loup. À Riker Island, la prison est désormais devenu un dantesque garde-manger et le prisonnier Malcom Spolding ne doit sa vie qu’à son don, celui de réparer tout ce qui est défectueux.

Introduit par une page de carnet intime, on fait connaissance avec cet héros aveugle

Aux différents coins de l’ancienne Amérique, chacun tente de s’acclimater à cette donne terrifiante et tente de survivre. Un romancier se fait violence pour s’endurcir, jusqu’à découvrir qu’un loup-garou se serait infiltré incognito dans la ville fortifiée qu’il a intégrée avec sa famille !

Désormais, l’objectif de l’ex-romancier est de débusquer ce prédateur qui dévore ses voisins pour éviter qu’il ne s’en prenne à sa femme et ses enfants. De son côté, e joueur de Blues se découvre un talent aussi inattendu qu’intéressant dans ce monde soumis à la loi de la jungle. Quant au prisonnier, ne supportant plus d’être l’esclave des loups de Riker’s Island, il échafaude un plan pour s’évader précisément le jour où le loup-garou le plus puissant d’Amérique vient leur rendre visite...

Trois facteurs de réussite

Si Alice Matheson lorgnait ostentatoirement sur les séries télévisées, World War Wolves quant à lui emprunte aux Comics US, tant dans le format que le chapitrage, les lieux et le type de présentation. Si ce style est adapté à la forme de cette série, son fond se rapproche davantage de certaines références horrifiques, Stephen King en tête. On retrouve un certain type de canevas cher au romancier : des héros improbables au passé tourmenté, un romancier déboussolé qui se révèle face au danger, ainsi que bien des allusions distillées par Istin, à commencer par le fameux tunnel Lincoln emprunté pour quitter New-York (vous vous souvenez ?).

Les faux articles approfondissent l’univers tout en dévoilant quelques références de la série, ici Stephen King.
Extrait des pages 12 et 13 du tome 2 de WWW

Et s’il y a bien une thème qui prend une dimension tout particulière en cette période troublée, ce sont tous les effets de la contagion racontés par le truchement des différents personnages. Ainsi les scènes qui se situent à New-York, le foyer actuel de la pandémie aux USA.

World War Wolves dépasse heureusement le discours épidémiologique pour se concentrer sur plusieurs thématiques intéressantes. Tout d’abord, la survie : comment vivre (ou survivre) dans un monde où tout a changé ? À quoi servent encore les romanciers ? Que deviennent les ingénieurs IT dans un monde sans ordinateur ? Comment éduquer les enfants dans ces conditions ? Les adolescents peuvent-ils encore vivre leur crise comme avant l’épidémie ? Toutes sortes de questions qu’Istin pose au lecteur. On doit bien avouer que l’on se prend rapidement au jeu en se projetant dans les situations que vivent les différents personnages.

Au coeur de la prison new-yorkaise, un rescapé se demande si sa position de technicien au milieu des loups est vraiment enviable

« Je voulais décrire notre quotidien, mais dans un contexte post-apocalyptique, nous explique Jean-Luc Istin. Imaginer comment des gens simples devraient s’adapter à un tel contexte est plutôt jouissif. Pour une fois que je raconte une histoire avec des personnages plus ou moins normaux dans une situation fantastique, j’en profite. À la base, je suis un lecteur de roman de type thriller et thriller fantastique. Du coup, développer WWW me donne la sensation d’être plongé dans ce que je sais faire de mieux. »

Chaque abri semble bien illusoire face à la menace. Qui les attend dehors : ami ou ennemi ?

Le fantstique se caractérise au travers de certains dons révélés par certains héros face à l’adversité : les sens décuplés d’un aveugle n’avaient pas attendu les loups-garous pour connaître une consistance, mais d’autres talents plus surprenants et plus mystérieux font leur apparition qui confèrent à cette lecture une dimensions passionnante qui dépasse rapidement le stade du « simple » survivalisme.

De plus, Istin transpose son récit dans trois environnements très différents (une prison, une cité fortifiée, un exode rural) avec des personnages dotés de caractères, de styles et de vécus très différents. De quoi maintenir l’intérêt et la tension au fur et à mesure de la lecture, même lorsque la présentation d’un individu passe par une incontournable étape de construction personnelle, donc moins portée sur l’action.

Une ouïe surdéveloppée compense la vue pour prévenir d’un danger imminent

Enfin, le troisième élément savamment peaufiné par Istin est la psychologie de ses loups-garous. Loin des masses décérébrées de Walking Dead (qui n’ont pour but que de se focaliser sur les survivants), Istin imagine ici que les loups-garous maintiennent une partie de leur intellect, aux dépens de leur empathie.

En outre, les adversaires des humains conservent leur apparence humaine, ainsi que leur mémoire. Ils parviennent aussi à contrôler leurs instincts, à l’exception des nuits de pleine lune. Ils sont organisés, autour d’un leader commun, ce qui les rend d’autant plus dangereux, car ils peuvent élaborer des stratégies pour combattre, tromper leurs interlocuteurs en proposant des trêves, capturer des savants pour les obliger à réparer des installations techniques, ou regarder en face les anciens membres de leur famille sans ressentir le moindre remords.

French Comics

Saluons par ailleurs la performance du dessinateur Kyko Duarte qui assimile parfaitement les codes du Comics pour livrer cet hybride French Comics d’une grande efficacité. Réussissant à établir d’un bel équilibre entre lisibilité et profusion de détails, son travail sert magnifiquement le récit.

« Kyko est un artiste épatant, confirme le scénariste. On ne parle pas la même langue mais nous manipulons le même langage, celui du récit de genre. Quand j’énonce une idée, il sait immédiatement comment la traduire en dessin. Et sa facilité à raconter visuellement est rare. Je connais des dessinateurs de talent qui, malgré tout leur savoir-faire, ignorent comment mettre en scène une histoire de manière aussi efficace que Kyko Duarte. C’est du coup plus qu’agréable de travailler avec lui, car je me sens en confiance. »

Mise en situation au sein d’une société qui tente de reprendre ses droits, assujetti d’un petit clin d’œil à leur autre série en commun : Elfes

Rajoutons que les deux auteurs accompagnent leurs pages d’éléments rédactionnels, qui contribuent à donner corps à leur imaginaire : pages de blog, fausses interviews de scientifique, manchettes de journaux, faux journaux intimes, etc. Des éléments, parfois complètement déconnectés de l’histoire elle-même, mais qui recèlent quelques petites pépites. À savourer avec appétit !

En lien avec l’explication reprise dans les extraits d’articles ci-dessous, on comprend comment les rescapés sont parvenus à construire une muraille pour se protéger des loups.
D’autres dessinateurs ont réalisé des hommages en fin de volume
Sébastien Grenier

Les trois tomes parus de World War Wolves ne forment qu’un premier cycle, mais sont suffisamment étayés (près de trois cents pages en tout), pour apporter bien des réponses et des rebondissements au lecteur. De plus, les deux premiers tomes s’agrémentent d’une galerie d’hommages réalisés entre autres par Ronan Toulhoat, Pierre-Denis Goux, Sébastien Grenier, Stéphane Créty, Paolo Deplano, Jacques Lamontagne, Jean-Paul Bordier, et d’autres.

Et puis, comme cela a été le cas pour Alice Matheson où il a fallu être patient pour aboutir au dénouement, rien ne nous dit que la suite ne paraîtra pas prochainement.

Enfin, à Jean-Luc Istin, à qui l’on faisait remarquer que Elfes, (Alice Matheson) et World War Wolves mettaient en scène des épidémies pour mieux révéler le caractère psychologique des personnages en présence, Istin nous déclarait :

« World War Wolves et Elfes tome 6 sont très proches, puisque dans les deux cas, il y a une épidémie qui change les gens en monstres sanguinaires. Nous proposons des récits de type "Survival". J’ignore si ce déferlement représente le summum de la frayeur, mais indéniablement, c’est une situation cauchemardesque idéale pour écrire un récit d’horreur post-apocalyptique. Je viens tout juste d’en prendre conscience, mais finalement il y a un peu de "L’Invasion des profanateurs de sépulture" dans World War Wolves. »

Par une planche de flashback, on en apprend plus sur la personnalité d’un personnage central, et donc sa façon de réagir face aux événements.

En résumé : des personnages attachants, des innovations qui dépoussièrent le genre, des mises en situation variées et des références : de quoi devenir mordus de World War Wolves !

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay.

(par Charles-Louis Detournay)

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LIRE AUSSI :

- L’interview de Jean-Luc Istin ("Elfes, World War Wolves") : « Je voulais décrire notre quotidien, mais dans un contexte post-apocalyptique »

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