Comix Club N°6 – Revue critique de bandes dessinées

5 janvier 2008 9 commentaires
  • Enfin une revue de réflexion sur la BD un peu saine. On respire.
    Voici une revue critique comme on les aime : drôle sans être frivole, sérieuse et instructive sans chercher à délivrer l’Unique Savoir, se donnant le temps et le luxe de découvrir les pépites dans le tamis de la production actuelle sans prendre l’insupportable pose du découvreur ou du défenseur de la Vraie Foi.


Au sommaire, une rencontre avec le très rare Gunnar Lundkist, l’auteur de Klas Katt (L’Association) ; un portrait de la maison d’édition Bicéphale, un éditeur qui, si l’on suit le commentaire qu’en fait Jean-Luc Coudray, a un cerveau de logicien au service d’un autre qui serait celui d’un poète… ; un retour sur les mystères du Blog de Frantico par Jean-Paul Jennequin ; un reportage sur la convention de la bande dessinée alternative à Oxford et un excellent dossier sur les zombies dans la bande dessinée...

On s’arrête sur une visite de la bibliothèque de BsK qui relit un album étrange publié par les éditions Michel Deligne en 1982 : Un monde sans parents de Martine Bordes-Piquemal. Il conclut son analyse en disant que son éditeur avait « de la merde dans les yeux  » et que son seul mérite était d’avoir réédité les Félix de Maurice Tillieux. C’est bien là le problème des petits crétins qui refont l’histoire : Deligne, qui n’était certes pas un éditeur subtil, a donné « sa chance » à bon nombre de jeunes auteurs pour qui, à ce moment-là, « la technique [était] une ennemie ». On compte parmi ceux-ci Michel Kichka, le pionnier de la bande dessinée israélienne dont les cours à Bezalel ont engendré le groupe Actus Tragicus ou le « Kurtzman israélien » Uri Fink, ou un certain Ever Meulen, aujourd’hui coqueluche du New Yorker… En outre, Deligne a joué un rôle crucial dans la redécouverte de certains de nos classiques. Un travail de pionnier tout à fait appréciable. C’était un éditeur amateur, dans le bon sens du terme. C’est BsK qui a de la merde dans les yeux. Il est plus clairvoyant quand il remarque que sa bibliothèque a estampillé de façon assez bouffonne le label de « 100% petits éditeurs » les ouvrages de la collection Bayou chez Gallimard, ou encore ceux publiés par Denoël Graphic !

On continue avec un texte humoristique de Wandrille (éditeur de Warum) qui se moque gentiment de L’Association et de l’Oubapo en s’esclaffant de ses propres traits d’humour sans pour autant s’interroger de cette propension proprement immature des thuriféraires d’une certaine « Avant-Garde » de la bande dessinée à s’accrocher de façon superstitieuse aux modèles littéraires (Oulipo, surréalisme…) comme s’il s’agissait d’autant de pattes de… Lapin.

On s’arrête encore sur un texte de Guillaume Laborie qui nous explique « Pourquoi la bande dessinée indépendante a un avenir ». Pour illustrer ce truisme, en dépit de quelques contrevérités (notamment le fait que l’échec de Futuropolis à la fin des années 80 avait « laissé un vide artistique »), Laborie fait le juste constat d’une maturité réelle du public actuel pour aborder des œuvres « pointues » soulignant que la crise que traverse « la bande dessinée indépendante » porte en réalité sur le statut du créateur, affecté par « le mythe de la pureté intellectuelle » mis en opposition avec celui de l’éditeur dont la fonction principale serait de « gagner des sous  » en vertu d’une délégation que lui aurait confiée l’auteur pour exploiter son œuvre. Il relève les incohérences d’une génération d’artistes qui aurait trahi «  l’organisation collective qu’ils ont su bâtir tout d’abord sans se donner les moyens et le temps de la faire fructifier… » (P.50) rendant hommage à ces « purs » que sont Fabrice Neaud et Marjane Satrapi qui sont restés chez leur éditeur d’origine au nom d’une prétendue « fidélité ».

Il s’agit là d’une naïveté toute « fanique », comme dirait l’ineffable Harry Morgan. Laborie oublie que la création et l’édition sont avant tout une affaire d’hommes et de contexte économique et social. Quel est l’intérêt pour un auteur de poursuivre une aventure dont il ne retire plus aucun profit, ni intellectuel, ni pécuniaire ? Or, c’est précisément ce qui advint aux « traîtres » qui quittèrent L’Association entre 2006 et 2007. Les acteurs ont suffisamment exprimé publiquement leurs « désaccords ». Prétendre, comme le fait par ailleurs Laborie, que les éditeurs indépendants s’étaient dans les années 1990 établis en « véritables kibboutz  » tenant en main « les vannes » de la distribution montre à quel point l’auteur de l’article ne sait pas de quoi il parle. La distribution de L’Association, d’abord autonome, a été confiée à un Comptoir des Indépendants dont elle devint un des principaux actionnaires, lui-même bâti sur un savoir-faire préexistant : celui de la diffusion de Vertige Graphic. Cette condition a été un préalable nécessaire à la diffusion réussie du Persépolis de Marjane Satrapi. Faire de l’auto-édition la seule et unique « troisième voie » entre « un libéralisme forcené et un collectivisme forcené  » pour permettre une création qui s’autorise l’expérimentation est une absurdité démontrée tous les jours par la vitalité de labels comme Fantagraphic Books, Cornélius ou La Boîte à Bulles.

Bref, cette sixième livraison de Comix Club est un bon numéro, ouvert à la réflexion, qui confirme l’intérêt de cette petite revue trimestrielle qui vaut largement ses 11 euros.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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9 Messages :
  • bonjour à actua bd ; vous n’avez pas tort en mentionnant les "petits crétins qui refont l’histoire" surtout lorsque ces derniers tapent à tort et à travers ; votre article resitue les choses : l’histoire de la bande dessinée est complexe, compte beaucoup d’acteurs ; il ne faut pas l’oublier !!!

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  • Comix Club N°6 – Revue critique de bandes dessinées
    5 janvier 2008 17:31, par Wandrille

    Hé hé hé, j’ai finalement atteint mon but, si, en ayant pas l’air de le faire, j’ai réussi à ce que certaines pointures critiques aux flèches intellectuelles acerbes, mettent en lumière le point de fond de l’article.

    J’espère que certains lecteurs n’auront pas eu besoin, eux, qu’on leur explique le message en caractère gras.

    Ah la la la, premier degré, premier degré, quand tu nous tiens, tu nous tiens bien.

    Voir en ligne : Et si c’était fait exprès ?

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  • Comix Club N°6 – Revue critique de bandes dessinées
    7 janvier 2008 16:20, par Fabrice Neaud

    Pfff. Je n’ai aucune actualité réelle depuis presque 6 ans, je fais très très peu de bruit dans le landernau BD dont je me fous comme de ma première chemise et il faut encore que l’on cite mon nom en parlant avec ironie de "pureté" et de "prétendue fidélité".
    Didier, que je connais assez bien, finalement, je ne comprends vraiment pas l’intérêt de laisser le soin aux gens de se faire des gorges chaudes de ce genre de petites saillies.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 7 janvier 2008 à  22:06 :

      Didier, que je connais assez bien, finalement, je ne comprends vraiment pas l’intérêt de laisser le soin aux gens de se faire des gorges chaudes de ce genre de petites saillies.

      Cher Fabrice (que j’estime), pardon mais :
      1/ Sois gentil de laisser à l’exercice de mon libre arbitre le soin de décider ce qui m’intéresse dans une intervention que je signe de mon nom et dont j’assume toute la responsabilité.
      2/ L’article te citait, avec Marjane Satrapi, comme un modèle de fidélité à un éditeur. C’est son propos, pas le mien. Je me suis permis de le contredire parce que, même en admettant que je ne t’aie jamais rencontré, il me semble absurde que la production d’un artiste puisse dépendre uniquement d’éléments aussi contingents qu’une solidarité exclusive avec un éditeur. C’est absurde et antinomique avec la liberté dont devrait jouir chaque artiste.

      Inutile de prendre la mouche pour cela. J’aurai plaisir de prolonger cette discussion à Angoulême, si tu le veux.

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  • Comix Club N°6 – Revue critique de bandes dessinées
    8 janvier 2008 23:46, par Big Ben

    Monsieur Pasamonik,
    Dans sa chronique "Des choses étranges voire improbables dans ma bibliothèque", Bsk s’amuse à recenser et commenter les bandes dessinées les plus désuètes, bizarres et anecdotiques qu’il possède. Il ne s’agit pas pour lui d’établir une chronologie, ou de rétablir une vérité historique quelconque. Bref, il n’a pas une approche scientifique, universitaire, mais plutôt essaie de faire passer ce sentiment d’étrangeté que peuvent éprouver bien des bédéphiles face à une ancienne trouvaille oubliée et redécouverte sur un coin d’étagère. Si ses jugements sont à l’emporte-pièces, c’est que, volontairement, ils ne s’embarrassent pas de recherches, mais témoignent simplement de la confrontation entre le livre et le lecteur (et ses connaissances). On peut tout de même pardonner à un lecteur de ne pas TOUT connaître de Michel Deligne avant d’émettre un jugement sur "Un monde sans parents". J’ajouterai que, au delà des jugements sévères qu’il peut énoncer sur les livres qu’il critique dans cette chronique, de leur auteur et de leur éditeur, on comprend bien que Bsk éprouve à en parler le plaisir qu’il a certainement eu à lire ces livres, un plaisir particulier, fait d’étonnement, d’incrédulité, d’agacement (etc...) et qu’il réussit bien à nous faire partager. Personnellement, je ressens une grande tendresse et un amour irraisonné de ces objets "improbables" et de la bande dessinée en général. Et cela me nourrit beaucoup plus que la énième chronique enthousiaste et/ou informative des sorties récentes et à venir sur papier glacé ou écran LCD. Et je m’intéresserai dorénavant un peu plus à Michel Deligne.
    Cordialement,
    Big Ben

    Voir en ligne : http://groinge.free.fr/

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 9 janvier 2008 à  00:08 :

      Si ses jugements sont à
      l’emporte-pièces, c’est que, volontairement, ils ne s’embarrassent pas de
      recherches, mais témoignent simplement de la confrontation entre le livre
      et le lecteur (et ses connaissances). On peut tout de même pardonner à un
      lecteur de ne pas TOUT connaître de Michel Deligne avant d’émettre un
      jugement sur "Un monde sans parents". J’ajouterai que, au delà des
      jugements sévères qu’il peut énoncer sur les livres qu’il critique dans
      cette chronique, de leur auteur et de leur éditeur, on comprend bien que
      Bsk éprouve à en parler le plaisir qu’il a certainement eu à lire ces
      livres, un plaisir particulier, fait d’étonnement, d’incrédulité,
      d’agacement (etc...) et qu’il réussit bien à nous faire partager.

      Vous êtes un peu pressé d’excuser BsK qui a quand même insulté Michel Deligne en affirmant qu’il avait (je cite) "de la merde dans les yeux". Par ailleurs, il me semble inquiétant qu’une "Revue critique de bandes dessinées" (je cite son slogan ) puisse dénigrer à ce point un éditeur qui a joué un rôle-clé dans l’histoire de la BD, tout en proclamant son ignorance et en s’affublant de la qualité de "critique". BsK méritait sa paire de claques. Désolé.

      Personnellement, je ressens une grande tendresse et un amour irraisonné de
      ces objets "improbables" et de la bande dessinée en général. Et cela me
      nourrit beaucoup plus que la énième chronique enthousiaste et/ou
      informative des sorties récentes et à venir sur papier glacé ou écran LCD.
      Et je m’intéresserai dorénavant un peu plus à Michel Deligne.

      Je ne vois pas en quoi l’expression d’un sentiment quel qu’il soit exonère quiconque de dire des choses inexactes et diffamatoires. Nous ne serons jamais d’accord sur ce point. Critiquer sans argument, pire : sans fondement, est une injustice. J’ajoute que cette publication (dont je ne me souviens pas), telle qu’elle nous est décrite, montre à quel point Deligne était un éditeur courageux. Cela ne me le rend que plus sympathique.

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      • Répondu par Armor le 9 janvier 2008 à  16:06 :

        BSK est hélas insultant et injuste dans pas mal de ses "critiques", il devrait apprendre la modestie...

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        • Répondu par Marie Z. le 9 janvier 2008 à  19:40 :

          BSK est aujourd’hui, à mon sens - avec James et la tête X - l’un des observateurs les plus lucides du "microcosme BD". En bon pamphlétaire, il grossit parfois le trait. Et encore, à peine. Un empêcheur de se congratuler en rond terriblement salutaire !

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  • Jai retrouvé dans vos archives cette interview :
    http://actuabd.com/spip.php?article2667
    michel deligne etait un passionné et possédait, lui, une vraie culture bd !

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