Coronavischtroumpf

24 mars 2020 1 commentaire
  • Une épidémie, des mesures de confinement, des masques sanitaires ? Une situation déjà connue par les Schtroumpfs ! Plus largement, par la bande dessinée, qui reste un excellent média dans lequel puiser des images et des récits qui donnent à voir des situations qui, en cette période incertaine, invitent à réfléchir.

Se replonger ces temps-ci dans la lecture des Schtroumpfs a de quoi désarçonner. Tant elle fait écho à l’actualité. Depuis la création de la série en 1958, on a souvent pu remarquer plusieurs niveaux de lectures de la création de Peyo, qui font des Schtroumpfs une œuvre loin d’être seulement « enfantine ».

Cette posture « réaliste » est encore plus assumée et visible depuis que Thierry Culliford assume la succession de son père Peyo après son décès en 1992 et qu’il scénarise désormais les épisodes. Si l’esprit humoristique et divertissant de la série demeure, les liens avec nos sociétés sont de plus en plus évidents, et pas seulement circonscrits à quelques épisodes (comme Le Schtroumpfissime) comme à l’époque de Peyo : ainsi, l’an dernier, les Schtroumpfs découvraient la réalité virtuelle.

Des images "prophétiques"

Dès lors, il n’est pas étonnant de se rendre compte qu’ils ont eu à affronter des épidémies. Nous vous avons déjà rappelé que le premier épisode de la série, Les Schtroumpfs noirs, était basé sur le scénario d’une telle catastrophe qui mettait en danger la survie même de la race Schtroumpf.

Rebelote en 2006, dans Salade de Schtroumpfs : si ce n’est pas le sujet majeur de l’album, les Schtroumpfs craignent la contagion. Les voilà aux prises avec l’agriculture intensive et la malbouffe : tout commence par le mécontentement des Schtroumpfs envers les repas du Schtroumpf Cuisinier. Celui-ci en fait part à son « fournisseur », le Schtroumpf Paysan, qui obtient du Grand Schtroumpf un engrais visant à rendre meilleures ses cultures. Mais le Schtroumpf Paysan, pressé de satisfaire son client, place une quantité bien trop importante d’engrais sur les plantations. Si, dans un premier temps, les légumes prennent un aspect plus appétissant, ils grossissent anormalement par la suite et... transforment les Schtroumpfs en légumes, illustrant ainsi les dangers de l’agriculture modifiée sur la santé.

Le Schtoumpf Poète, devenu une courgette, le Schtroumpf Farceur, devenu une tomate, et le Schtroumpf, Coquet, devenu un cornichon, sont les premiers atteints par ce mal inconnu, dont on ne connait pas encore l’origine et encore moins le remède. Face à la crainte de la contagion, quel est le réflexe des Schtroumpfs « sains » ? Isoler le mal supposé et protéger les individus sains : voilà les schtroumpfs-légumes confinés, et même emprisonnés !

Coronavischtroumpf
Salade de Schtroumpf (2006), un récit pour mettre en garde contre l’usage des OGM.
Scénario : Luc Parthoens et Thierry Culliford - Dessins : Ludo Borecki et Joroen de Coninck - Couleurs : Nine Culliford — © Peyo - IMPS - Le Lombard

À mesure que le nombre de cas augmente et qu’on n’en connaît toujours pas l’origine, les Schtroumpfs inventent des masques de fortune... complètement inutiles, car ils n’ont pas encore compris que le mal vient de leur alimentation. Quand il ne reste que quatre Schtroumpfs pour 96 légumes, et que ceux-ci parviennent à se libérer de leur isolement, il ne reste plus aux Schtroumpfs « sains » qu’ à fuir : voilà de quoi faire écho aux débats contemporains sur la « distanciation sociale » et les « gestes-barrières » !

Salade de Schtroumpf (2006). Le confinement version Schtroumpf.
Scénario : Luc Parthoens et Thierry Culliford - Dessins : Ludo Borecki et Joroen de Coninck - Couleurs : Nine Culliford — © Peyo - IMPS - Le Lombard

Autre exemple, celui du Schtroumpf Reporter en 2003. Fait rare dans la série : Gargamel est parvenu à capturer tous les Schtroumpfs, à l’exception du Grand Schtroumpf, et d’un Schtroumpf qui s’est lancé dans le journalisme, en créant un quotidien qui a bouleversé la vie du village, tant ses lecteurs et sa lectrice ont fait preuve de crédulité par rapport à ce qui y était écrit.

Comment sauver les Schtroumpfs ? Le Grand Schtroumpf et le Reporter ont une idée diabolique : créer une fake-news ! Est ainsi imprimé un exemplaire spécial du journal à destination de Gargamel. On y évoque un « mauvais virus extrêmement dangereux pour les humains », que les Schtroumpfs capturés pourraient lui refiler. Le seul remède : « une mise en quarantaine rapide » !

Le Schtroumpf reporter (2003) ou comment une "fake-news" peut être vertueuse.
Scénario : Luc Parthoens et Thierry Culliford - Dessins : Ludo Borecki - Couleurs : Thierry Culliford et José Grandmont — © Peyo - IMPS - Le Lombard

Et le sorcier, tout aussi crédule à l’égard de « l’information » qui lui vient, mord à l’hameçon et libère les Schtroumpfs ! Cette combinaison entre d’un côté référence à un virus et de l’autre posture à adopter devant le flot d’informations, parfois contradictoires, qui nous vient en période de crise, a là aussi de quoi nous interpeller aujourd’hui.

Ainsi, la bande dessinée trouve bien souvent un écho dans l’actualité. Et d’ailleurs, dès le 8 mars, un événement avait fait grand bruit : à Landerneau, plus de 3 549 personnes ont permis de battre le record mondial du plus grand rassemblement de Schtroumpfs (en fait, de gens déguisés en schtroumpfs). En France, à ce moment-là, il n’y avait pas de mesure de confinement : seulement une interdiction des rassemblements de plus 5 000 personnes, réduite à 1 000 personnes... dans la soirée. Le maire de Landerneau assure d’ailleurs s’être conformé aux prescriptions de l’Etat et des préfectures, en ajoutant que cette manifestachtroumpf avait eu lieu «  dans un espace extérieur non confiné. ».

Si le record, régulièrement battu, peut prêter à sourire, on ne peut pas dire qu’il ait amusé tout le monde : ainsi, en Italie, alors que le pays était déjà frappé de plein fouet par l’épidémie de Covid-19 et que la population était déjà confinée, certains journaux ont vu dans le maintien de ce rassemblement « en dépit de tout bon sens » (Il Messaggero) un « geste irresponsable » (Il secolo XIX), de « potentielle et très dangereuse bombe virale » (La Repubblica).

Nous avons déjà relaté cette polémique dans nos colonnes, et nos lecteurs l’avaient prolongée dans leurs commentaires.

Un rassemblement de Schtroumpfs le 7 mars dernier avait fait la polémique.
Dessin de Peyo © IMPS

Au-delà des discussions sur l’opportunité ou non de l’événement en lui-même, et de son maintien dans ces conditions, cet épisode a le mérite de rappeler à quel point la bande dessinée est un phénomène culturel dont certains des héros sont immédiatement identifiables tant ils bercent les imaginaires, et donc parfois davantage, jusqu’à l’organisation de rassemblements n’ayant pas d’autre but que leur célébration.

Le téléscopage de ces deux actualités permet aussi, plus largement, de s’interroger, comme nous le faisons régulièrement ici, sur les liens qu’entretient le 9e art à la société qui le produit et le reçoit.

Depuis quelques années, de nombreux travaux universitaires se sont intéressés à examiner de quelle manière des auteurs de bande dessinée interprétaient le monde social et à rapporter ces représentations à leur trajectoire biographique, en fonction de ce qui est donné à voir - ou pas - dans leur travail. En d’autres termes, à quel point des auteurs sont-ils influencés par leur environnement, et comment le représentent-ils dans leur travail ?

En retour, des travaux s’intéressent à la manière dont les œuvres sont reçues, c’est-à-dire lues ou interprétées. Apparaissent ainsi parfois des décalages entre les intentions des auteurs et les appropriations des lecteurs qui, selon leur vécu, leurs préférences ou leur mauvaise foi, s’adonnent à de la ventriloquie en faisant dire à une œuvre ou à un dessin ce que son auteur était bien loin d’imaginer. Récemment, les dessins de Charlie Hebdo ont abondamment illustré ce phénomène.

Enfin, d’autres se sont penchés sur des cas spécifiques qui permettent de (re-)penser certaines situations de la vie (presque) quotidienne : dès 1997, un ouvrage juridique paru sous la direction de Catherine Ribot [1], permettait par exemple de voir en quoi les nombreuses contraventions de grande voirie dont est coupable Gaston Lagaffe, par la destruction systématique des aménagements urbains situés sur la voie publique, permet d’illustrer et de mieux comprendre la théorie de l’accessoire en matière de domanialité publique.

De même, et pour en revenir aux Schtroumpfs, Umberto Eco a utilisé les lutins bleus pour une contribution à une théorie du langage [2].

La bande dessinée n’est ainsi pas un « monde à part », même si un certain discours artistique, celui de « l’art pour l’art », le prétend parfois ; elle est profondément ancrée dans un environnement économique, politique, social et culturel dont elle est tantôt en partie le reflet, tantôt en partie le précurseur. Régulièrement, l’actualité nous offre l’occasion de nous replonger dans des classiques du genre, dont on se rend compte qu’ils ont bien souvent traité des problématiques auxquelles nous nous retrouvons ensuite confrontés, sans que notre expérience « réelle » nous indique comment nous comporter. Par exemple, la disparition du vol 370 de Malaysia Airlines en 2014, et le caractère inédit de ce qui constitue encore aujourd’hui le plus grand mystère de l’histoire de l’aviation, a permis aux bédéphiles les plus avertis de rappeler que, de Buck Danny à Natacha, en passant par Tintin et Tanguy et Laverdure, la bande dessinée recense quelques cas de disparitions d’avions. Autant de scénarios fruits de l’imagination des auteurs... mais intéressants à creuser quand toute explication connue ou rationnelle nous échappe.

La lecture d’albums qui évoquent des épidémies et les tentatives de la puissance publique de l’endiguer fait désormais apparaître des scènes qu’on qualifie de prémonitoires, de visionnaires ou de « prophétiques », comme l’a exprimé Didier Pasamonik sur ce site à propos de la série SOS Bonheur de Jean Van Hamme et de Griffo.

S.O.S. Bonheur de Jean Van Hamme et Griffo (1984)
© Collection Aire Libre - Dupuis

Ce processus illustre une fois encore que le succès d’une œuvre est indissociable d’un minimum de coïncidences entre contextes de production et de réception. Sans vouloir minorer ici le mérite des auteurs, le sens que nous donnons aujourd’hui à ces scènes qui résonnent avec l’actualité serait en partie vidé sans, précisément, l’actualité, au point, peut-être de ne signifier rien de particulier voire d’apparaître comme farfelues.

Pour reprendre l’exemple des Schtroumpfs mentionné plus haut, si le thème de la contagion n’était pas central au moment de la sortie de l’album Salade de Schtroumpfs, il est probable que les événements actuels recentrent son interprétation sur ce thème, comme si une œuvre à laquelle personne n’a touché depuis 15 ans pouvait être de la sorte « actualisée », non parce qu’elle a changé, mais parce que le contexte de réception (de lecture) a changé et lui donne ainsi un sens nouveau.

Bien entendu, les exemples et situations tirés de la bande dessinée ont la particularité de rarement pouvoir prétendre exister comme tels dans la réalité. Ils ont en revanche un avantage indéniable : celui de faire partager des expériences que le plus averti des sociologues, le plus informé des journalistes, ou le plus rationnel des scientifiques ne pourra jamais constater ou observer à savoir, notamment, les pensées des personnages ou des scènes de vie plus privées.

Les phylactères offrent de la sorte aux lectrices et aux lecteurs des raisonnements, des rapports et des interactions soustraits ordinairement à l’observation. En fait, il n’est pas toujours nécessaire, pour penser, d’avoir un ensemble de faits avérés : ils peuvent être fictifs et même faux. En science, on parle d’expérience mentale sous la forme d’hypothèse : comme si le monde fonctionnait de telle façon. La fiction nous apporte des cas dont il importe peu qu’ils soient vrais ou faux, qu’ils se produisent ou pas. Cela n’a pas d’importance, ils nous font voir des possibilités. On envisage certaines possibilités et on se demande ce qui se passerait si les choses étaient ainsi.

Tout cela pour dire que la littérature, et en particulier la bande dessinée, enferme un trésor de problèmes fondamentaux que les journalistes et les scientifiques peuvent gagner à reprendre à leur compte et à soumettre à l’examen, sans prendre a priori leurs distances avec des formes d’expression et de pensée qui pourraient leur paraître compromettantes. Et, que la réalité rattrape la fiction ou l’inverse, lire de la bande dessinée, c’est avant tout schtroumpfer.

Restez schtroumpfés !
Dessin de Peyo. © IMPS

(par Damien Boone)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Merci IMPS, José Grandmont et Louise Busseniers.

[1Droit et Bande dessinée. L’univers juridique et politique de la BD, PUG, 1997

[2Kant et l’ornithorynque, Paris, Grasset, 1999

 
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