Newsletter ActuaBD

Coup de cœur : "Revanche" (The Hoochie Coochie), le western très personnel de Baladi

  • Un tueur à gages exécute un général à bout portant et se rend sans opposer de résistance, trois silhouettes voilées parcourent le village en évitant les regards, une naine mexicaine assume la gestion d'une maison close et une bande de voyous dévalisent la banque du village... À quoi donc peut ressembler tout cela ? À l'intrigante mosaïque d'histoires qui composent "Revanche", le dernier coup de génie de Baladi que nous présente The Hoochie Coochie.
Coup de cœur : "Revanche" (The Hoochie Coochie), le western très personnel de Baladi
Revanche © Baladi / The Hoochie Coochie 2021

Figure presque mythique de la scène alternative, Alex Baladi a dernière lui une œuvre impressionnante recouvrant presque tous les genres (avec les fanzines et les romans graphiques comme supports privilégiés), distingué par de nombreux prix et bourses (notamment le prestigieux Prix Töpffer Genève en 2015 et 2018). Pour cette rentrée, il a revisité le genre du western, afin de proposer sa traduction dans un style singulier, loin et proche à la fois des repères habituels.

Un pistolero reconnu pour sa dextérité au colt 45 tue un général et se rend, mais l’arme du crime a mystérieusement disparu. Au fur et à mesure que les heures passent, l’œil du narrateur nous fait découvrir un village reproduisant tous les poncifs du western, mais dont les habitants semblent bien trop occupés par leurs petites intrigues pour se dévouer au rôle qu’ils sont supposés interpréter sur scène.

L’intrigue de Revanche est constituée d’une mosaïque de petites histoires évoluant au cours d’une journée dans ce village et culminant avec la libération du pistolero et le dévoilement du véritable héros de la narration. Nous voyons ainsi défiler ici et là les intrigantes figures voilées, la patronne du bordel faire face aux menaces de mystérieux visiteurs et une institutrice qui feint d’être éclopée... Dans cet univers très théâtral, où peut donc se trouver la vérité ?

Revanche © Baladi / The Hoochie Coochie 2021

Le dessin de Baladi, avec son trait épais, comporte des éléments de la caricature et de la gravure mexicaine, qui offrent un monde « comique », où ne peuvent habiter les John Wayne, les Clint Eastwood ou les Steve McQueen, mais plutôt des êtres ordinaires, plus proches de notre réalité malgré leurs traits exagérés. Fatigués d’avoir vécu trop de choses, ils ne les révéleront certainement pas devant nos yeux !

Cependant, les hommages à l’univers du western sont partout. Dans le choix des typographies pour les onomatopées, dans la construction des scènes d’action, dans les dialogues acérés, etc. Tout rappelle les films des années 1960. Mais le récit révèle peu à peu que le brave pistolero n’est que l’exécutant enamouré d’une autre figure, très différente de l’imaginaire viril des cow-boys...

Revanche © Baladi / The Hoochie Coochie 2021

Proche des romans de western de Cormac McCarthy, Baladi ne révèle jamais le fil des pensées de ses personnages, et à peine leurs visages, laissant toujours planer le doute quant à la sincérité de leurs propos. Nous n’avons que quelques mots et les actes pour comprendre ce qui se passe ; en guise de caution, ils livrent de temps à autre des flashbacks permettant de mieux saisir l’ampleur et le sens de leurs décisions, comme le pistolero qui s’avère être un ancien soldat français, révulsé d’avoir participé à la répression de la révolution de 1848.

Revanche © Baladi / The Hoochie Coochie 2021

Alternant de la sorte entre les repères du western et ceux du polar, avec des touches d’humour bien dosées, le résultat de la « formule » de Baladi est une œuvre se situant avec astuce au centre de la ligne entre l’hommage et la déconstruction postmoderne, qui se sert de compositions très aérées, ignorant d’emblée l’existence du gaufrier, avec des scènes alambiquées, où les points de vue alternent avec subtilité, forçant le lecteur à se demander constamment depuis quel angle il suit l’histoire.

Revanche © Baladi / The Hoochie Coochie 2021

Grâce à cette technique, on obtient une narration multifocale similaire aux films de Quentin Tarantino, dans un univers pétri de petites intrigues, mené à un rythme qui ne cesse de s’accélérer.

Avec cet ouvrage envoûtant par son atmosphère et riche de ses métaphores subtiles, Baladi réussit son incursion dans l’un des genres les plus visités de l’art. Revanche est aussi le second volet de sa « trilogie de l’enfermement », précédé de Renégat en 2012), et bientôt suivi d’un space opera. Jouant avec finesse entre déconstruction et hommage sincère, Revanche offre une réflexion originale sur le courage et la valeur de la vérité dans un monde imparfait.

Revanche © Baladi / The Hoochie Coochie 2021

(par Jorge SANCHEZ)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
Newsletter ActuaBD