Coup de foudre à la Manicouagan : Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec

2 juillet 2019 5 commentaires
  • À 65 ans passés, le commandant Bob Morane continue de susciter les passions des deux côtés de l’Atlantique. Véritable « success story » de l’édition belge, le héros d’Henri Vernes a connu un destin particulier dans la Belle Province, comme le démontre le récent essai de Jacques Hellemans, « Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec », paru aux éditions Septentrion.

Nous avons beaucoup évoqué Bob Morane au cours des dernières semaines dans nos pages, notamment pour dans le cadre de l’annonce de son retour en bande dessinée, ainsi que lors de cet entretien avec son grand défenseur Christophe Bec. L’occasion était donc trop belle de revenir sur cet ouvrage historique, qui fait présentement l’objet d’une exposition à la Maison de la littérature de Québec.

Après Tintin et Astérix, au tour de Bob Morane d’avoir droit à sa rétrospective sur ses aventures en sol québécois. L’essai de l’auteur belge Jacques Hellemans s’articule ici autour de quatre grands axes : l’invention du livre de poche francophone par l’éditeur belge André Gérard (inspiré par les pockets books des soldats américains), la fondation des collections Marabout et l’explosion du livre populaire, la création du commandant Bob Morane par un certain Charles-Henri Dewisme alias Henri Vernes, et le grand succès de Bob Morane et de Marabout au Québec.

Si les trois premiers axes, qui constituent un chapitre particulier dans l’histoire du livre francophone (à la fois sur le plan littéraire et sociologique), mais aussi dans l’histoire du livre-objet (car on insiste beaucoup sur la fabrication matérielle des couvertures pelliculées de Marabout) sont fascinants, il va sans dire que c’est le dernier axe qui retiendra notre attention dans le cadre de cet article. D’autre part, comme le titre l’indique, l’essai est essentiellement consacré à l’aventure éditoriale de Marabout ; il est donc question ici de la série romanesque Bob Morane, et non de son adaptation en bande dessinée.

Coup de foudre à la Manicouagan : Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec
Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec, par Jacques Hellemans, 2019.
© Septentrion.

Portrait littéraire du Québec des années 1950

Lorsqu’André Gérard s’associe avec Jean-Jacques Schellens pour fonder Marabout, en 1949, il est loin de se douter du retentissement qu’auront ses publications au Québec.

Il faut dire qu’à l’époque, il n’existe pas d’industrie du livre populaire au Québec et qu’outre quelques publications religieuses, l’édition jeunesse est pratiquement inexistante. (Il faudra d’ailleurs attendre les années 1970 avant que le Québec ne se dote d’une politique du livre, ce qui facilite le « dumping » de publications américaines puis européennes.) Les livres demeurent donc des objets dispendieux, et les librairies des lieux de suspicion [1]. En effet, en cette période précédant la Révolution tranquille et le Concile Vatican II, la censure religieuse est toujours en vigueur. Aussi, plusieurs titres littéraires – dont ceux de Balzac, d’Hugo ou de Tolstoï – sont classés à l’index.

L’arrivée, en 1951, d’une gamme de livres bon marché pour les masses, jumelée à un relâchement progressif des mœurs, permettra aux différentes collections Marabout de connaître un succès phénoménal au Québec.

Dimitri Kasan, le génie du marketing

Cette réussite, Marabout la doit à Dimitri Kasan (né Dimitry Kazanovitch). Né à Ljubljana de parents russes ayant fui la Révolution, Kasan a transité par l’Algérie, la France et la Belgique avant de débarquer à Québec en 1951 à titre de représentant exclusif des publications Marabout pour l’Amérique du Nord.

Celui-ci déploie plusieurs stratégies afin de faire connaître ce nouvel éditeur auprès du public québécois. Bénéficiant de la collaboration et de l’appui des autorités ecclésiastiques et scolaires, les publications Marabout sont rapidement approuvées à titre de « saines lectures », encourageant ainsi leur achat par les parents ainsi que par les bibliothèques scolaires et municipales.

Kasan achète également des publicités dans les journaux, en plus de signer des ententes médiatiques importantes, dont un partenariat exclusif de 10 ans avec la populaire émission de radio Chez Miville (Radio-Canada). Il explore également les nouvelles possibilités de la télévision, s’affichant ainsi à l’émission Le Nez de Cléopâtre (Radio-Canada) où Frédéric Back fait figure d’illustrateur.

Mais surtout, Kasan a la bonne idée d’associer ses livres à l’une des plus grandes vedettes sportives de l’époque, le hockeyeur Jean Béliveau, alors joueurs des As de Québec dans la Ligue de hockey senior du Québec, puis du Canadien de Montréal dans la Ligue nationale de hockey. C’est ainsi que la mascotte de Marabout anime les entractes entre les périodes au Colisée de Québec, ou encore qu’un grand défilé en compagnie de Béliveau et de la mascotte Marabout est tenu dans les rues de Québec en octobre 1952.

Publicité : Jean Béliveau lisant un exemplaire de L’Idiot de Dostoïevski publié dans la collection Marabout géant, 1953.

Au fil des ans, les efforts de Kasan portent fruit. C’est ainsi qu’au cours de l’année 1962, près d’un demi-million de titres Marabout seront vendus au Québec (pour une population de cinq millions de francophones). En 1964, ce seront 1,2 millions de volumes Marabout qui seront vendus dans la Belle Province. En 1967, près de 700 000 exemplaires de la série Bob Morane seront en circulation au Québec. Et en 1969, les tirages de certains titres scientifiques auront dépassé 300 000 exemplaires pour le Québec seulement.

Henri Vernes et Bob Morane : une tournée triomphale

Fort de ce succès, l’éditeur André Gérard se rend à Montréal en 1963 à l’invitation de Dimitri Kasan. Ce dernier en profite alors pour le convaincre de revenir avec Henri Vernes afin que celui-ci puisse écrire une aventure de Bob Morane au Québec. Gérard revient donc l’année suivante accompagné de son auteur vedette dans le cadre d’une grande tournée de 19 jours.
C’est dans un climat d’effervescence générale qu’Henri Vernes enfile les apparitions publiques et les séances de dédicaces à Montréal, Ottawa et Québec. Celui-ci apparaît également dans toutes les publications et les grandes émissions radio et télé : Le Petit journal, La Presse, Le Devoir, La Patrie, Montréal Matin, Écho Vedettes, Perspectives, Le Soleil, Le Nouvelliste, L’Action catholique, Le Téléjournal, Chez Miville, et Le Zoo du capitaine Bonhomme pour n’en nommer que quelques-unes [2]. L’auteur assiste également à un match du Canadien de Montréal au Forum, en pleine demi-finale de la Coupe Stanley, où il se fait photographier en compagnie de Jean Béliveau. Enfin, il dîne à Montréal avec les directeurs d’Hydro-Québec en prévision de son voyage quelques jours plus tard à Manic-2 et Manic-5 [3].

Si le Québec des années 1950 était celui de la fin de la Grande noirceur, celui des années 1960 est sans contredit celui de la Révolution tranquille et des grands bâtisseurs. Cette période de bouleversements sociaux est notamment marquée par la nationalisation d’Hydro-Québec en 1963 et la construction d’immenses barrages hydroélectriques sur la rivière Manicouagan [4].

Terreur à la Manicouagan, par Henri Vernes, 1965, collection Marabout junior, numéro 71.

Lorsqu’Henri Vernes se rend sur la Côte-Nord du Québec afin de visiter les chantiers des centrales Manic-2 et Manic-5, il découvre ainsi de véritables prodiges d’ingénierie qui lui inspireront la 71e aventure de Bob Morane, Terreur à la Manicouagan. Publié en 1965, le roman retrace d’ailleurs plusieurs lieux visités par l’auteur lors de son voyage au Québec, l’année précédente.

Vernes reviendra à Montréal en 1965 pour lancer Terreur à la Manicouagan, mais aussi en 1967 dans le cadre de l’Expo 67, de même qu’en 1969 et en 1973. Décidément, le coup de foudre aura opéré, comme l’écrit celui-ci dans la préface de l’essai : « Alors je suis allé au Canada en 1964 pour préparer le périple suivant de Bob Morane, et ça a été phénoménal ! Je suis allé plusieurs fois au Québec, mais la plus grande tournée que j’ai faite, c’était la première fois, où j’ai été à Manic-5. C’est là que je me suis rendu compte de la ferveur nationale intense qu’il y avait autour de moi, et surtout de Bob Morane. »

Un enthousiasme contagieux

L’essayiste Jacques Hellemans est passionné par son sujet, et cela transparaît dans son œuvre. Si l’écriture est parfois mécanique et comporte quelques redites, les informations demeurent riches et détaillées. Sa vision du Québec de l’époque est d’ailleurs assez juste, malgré l’emploi de quelques mots maladroits (« Montagnais » et « nations indiennes ») pour désigner les Innus rencontrés par Vernes et Kasan sur sur la Côte-Nord du Québec. Certains propos sur le hockey ont également de quoi faire sourciller les partisans canadiens.

Ce qui fait toutefois la véritable force de l’ouvrage, ce sont les nombreuses photos, illustrations et publicités qui accompagnent le texte. Or, si l’auteur insiste beaucoup sur la fabrication matérielle des couvertures de roman et sur leur importance en termes d’innovation technique et de marketing, on a curieusement très peu d’information sur les illustrateurs qui les ont réalisées. Quoiqu’il en soit, il ne faut pas bouder son plaisir de lecture pour autant : l’essai saura plaire aux amateurs du commandant Morane, ainsi qu’à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire du livre au Québec.

Une exposition

Présentée à la Maison de la littérature de Québec jusqu’au 25 août 2019, l’exposition « Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec » met en valeur les publications phares et le matériel promotionnel de Marabout dans les Québec des années 1950-1970. Constituée de 12 panneaux, trois vitrines et deux postes d’écoute, celle-ci permettra à une génération de revisiter l’héritage d’André Gérard, d’Henri Vernes et de Dimitri Kasan, et à une autre de le découvrir.

(par Marianne St-Jacques)

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Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec, par Jacques Hellemans, Québec, Septentrion, 197 pages. Préface d’Henri Vernes. Parution au Canada le 25 mars 2019.

« Les Éditions Marabout, Bob Morane et le Québec », exposition présentée à la Maison de la littérature du 18 juin au 25 août 2019, à Québec. Visiter le site officiel.

[1Hellemans revoie d’ailleurs judicieusement au roman Le Libraire de Gérard Bessette, qui traduit bien ce climat de méfiance à l’égard du livre.

[2La tournée médiatique d’Henri Vernes est un véritable polaroïd du paysage québécois de l’époque !

[3Voyage qu’il effectuera notamment grâce à Dimitri Kasan, par l’entremise de son cousin Michel Kazanovitch, qui travaillait comme technicien au barrage de la Manic.

[4À ce jour, l’hydroélectricité demeure une importante source d’énergie, de richesse collective et de fierté pour les Québécois. À cet égard, voir la pièce J’aime Hydro de Christine Beaulieu (Atelier 10).

 
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5 Messages :
  • Bonjour,
    Très bon article et belle intention, vu qu’on sort du champ strict de la BD.
    Par contre est-il possible de rectifier le nom de l’auteur, Jacques HellemanS.

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    • Répondu par Marianne St-Jacques le 3 juillet à  13:36 :

      Désolée, c’est corrigé. Merci.

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      • Répondu par Damacis le 3 juillet à  13:59 :

        Bel article et belle initiative... mais auprès de qui se procurer l’ouvrage, version papier, quand on réside en France ? Merci.

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        • Répondu par GAUMER Patrick le 3 juillet à  21:34 :

          Merci Marianne, pour ton bel article,

          Les éditions du Septentrion viennent de me répondre :
          Cet ouvrage sera éventuellement disponible à la Librairie du Québec, à Paris : https://www.librairieduquebec.fr/

          Sinon, il vous est possible de le commander à la Librairie Tulitu, à Bruxelles, qui se spécialise en littérature québécoise : http://www.tulitu.eu/

          Vous pouvez également le commander directement sur notre site Internet. Le délai de livraison sera toutefois un peu plus long : www.septentrion.qc.ca

          Bonne journée,
          PG

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          • Répondu par Marianne St-Jacques le 3 juillet à  23:18 :

            Bonjour Patrick et merci pour ces recherches !

            Ravie de savoir que l’ouvrage sera accessible à Paris et Bruxelles !

            Personnellement je préconise toujours l’achat auprès des librairies indépendantes (lorsque c’est possible), voire des éditeurs eux-mêmes (notamment lorsqu’il s’agit de petites structures). Cela dit, je précise que le livre semble également distribué par Amazon France, même s’il n’est pas disponible pour l’instant (on peut cliquer sur le widget au bas de l’article pour les détails).

            Au plaisir et bonne lecture,

            Marianne

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