Coups de cœur québécois 2019 : la BD renouvelée

31 décembre 2019 0 commentaire
  • Si la bande dessinée québécoise nous a donné plusieurs titres intéressants en 2019, quelques albums se sont démarqués par l’originalité de leur propos ou de leur traitement graphique. Nos choix se sont donc arrêtés sur ces ouvrages, parfois exigeants, qui n’hésitent pas à réinventer les codes du genre.

Le Projet Shiatsung – par Brigitte Archambault – Mécanique générale

Nouvelle venue dans le monde de la bande dessinée, l’artiste visuelle Brigitte Archambault surprend avec ce premier album. Étrange, anxiogène, dystopique… Ce ne sont pas les qualificatifs qui manquent pour décrire cet OVNI de la BD. Illustré dans un style minimaliste et désincarné – qui n’est pas sans rappeler celui de Nick Drnaso dans Sabrina (Presque Lune) –, Le Projet Shiatsung nous plonge dans le quotidien d’une jeune femme sans nom. Retenue dans une maison cloîtrée, celle-ci a toujours vécu sans la moindre interaction humaine et ne connaît que Shiatsung, l’intelligence artificielle qui veille à son alimentation, à son éducation, et à son divertissement.

Or, Shiatsung – qui refuse de répondre à toute question sur le monde extérieur – s’apparente davantage à un système de surveillance et de contrôle de la pensée. Aussi, le lecteur a rapidement l’impression d’assister à une expérience sociale tordue, à une sorte d’adaptation futuriste de l’histoire de Kaspar Hauser, cet adolescent allemand du XIXe siècle qui aurait été élevé sans aucun contact humain [1]

Le Projet Shiatsung est donc un ouvrage surprenant qui donne à réfléchir sur la liberté, la solitude et la technologie. Un album qui soulève plus de questions qu’il ne donne de réponses, et qui ne manque pas de susciter le malaise.

Coups de cœur québécois 2019 : la BD renouvelée
Le Projet Shiatsung, par Brigitte Archambault.
© Mécanique générale.

La Fille dans l’écran – par Lou Lubie et Manon Desveaux – Station T / Marabout

Ouvrage à quatre mains, La Fille dans l’écran est né d’une collaboration entre Lou Lubie et Manon Desvaux. La première dessine (en couleur) l’histoire de Marley, une photographe française installée à Montréal, tandis que la seconde raconte (en noir et blanc) celle de Coline, une illustratrice vivant dans le Périgueux.

Expatriée au Québec pour faire de la photo, Marley a dû abandonner sa passion pour travailler dans un café. Sa vie change lorsqu’elle reçoit un courriel de Coline, une aspirante illustratrice qui lui demande le droit de reproduire l’une de ses photos.

De cet échange naît une correspondance amicale qui se noue doucement en relation plus intime. La Fille dans l’écran propose donc un regard croisé – au propre comme au figuré, notamment grâce à l’agencement des planches et à la juxtaposition des styles graphiques – sur le succès, le bonheur, les relations familiales, et l’amour.

La Fille dans l’écran, par Lou Lubie et Manon Desveaux. Le monde en couleur de Marley se superpose à celui, en noir et blanc, de Coline.
© Station T / Marabout.

Félix Leclerc : L’Alouette en liberté – par Christian Quesnel – Éditions de l’Homme

L’album Félix Leclerc : L’Alouette en liberté de Christian Quesnel est résolument un objet d’art. L’auteur y retrace la vie et l’œuvre du célèbre chansonnier québécois tout en s’inspirant des textes de ce dernier. Illustré à l’aquarelle, l’ouvrage revient sur les moments marquants de la vie de Félix Leclerc, mais aussi sur ses rêves et ses aspirations politiques déçues, notamment en ce qui a trait à l’indépendance du Québec.

Plus qu’une simple biographie, L’Alouette en liberté (dont le titre renvoie à la chanson « L’Alouette en colère » de Leclerc) est une œuvre poétique aboutie dans laquelle Quesnel démontre toute l’étendue de son talent de bédéiste et de peintre. À la croisée des genres, l’album a également donné lieu, en mars 2019, à un spectacle alliant bande dessinée, musique et danse contemporaine, en collaboration avec la chorégraphe Geneviève Duong et l’Orchestre symphonique de Gatineau.

Félix Leclerc : L’Alouette en liberté, par Christian Quesnel.
© Éditions de l’Homme.

Mention honorable : Gombri – par Elín Edda – Mécanique générale

Traduit de l’islandais, cet album d’Elín Edda n’est peut-être pas québécois, mais il est publié dans la Belle province, ce qui lui vaut une « mention honorable » dans cette liste de fin d’année.

Ce conte philosophique baroque se démarque notamment par son dessin plat, son découpage inusité et son utilisation chatoyante de la couleur. On y suit le personnage éponyme, le gardien d’un jardin ancestral qui choisit de quitter son île solitaire. Au cours de ce voyage initiatique, Gombri rencontrer Nanna, une artiste fugitive amnésique qui l’entraîne dans une ville où il est soumis au contrôle de forces de l’ordre menaçantes. Un périple qui lui permet néanmoins de (re)découvrir l’origine de sa famille, ainsi que celle de la Terre Mère.

Profondément énigmatique, Gombri ne manque pas d’envelopper ses lecteurs dans un onirisme prenant.

Gombri, par Elín Edda.
© Mécanique générale.

(par Marianne St-Jacques)

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- Le Projet Shiatsung, par Brigitte Archambault, Mécanique générale, 208 pages. Parution au Canada le 23 septembre 2019 et en Europe le 27 mars 2020.
- La Fille dans l’écran, par Lou Lubie et Manon Desveaux, Station T (Canada) et Marabout (Europe), 192 pages. Parution en Europe le 9 janvier 2019 et au Canada le 18 mars 2019.
- Félix Leclerc : L’Alouette en liberté, par Christian Quesnel, Éditions de l’Homme, 56 pages. Parution au Canada le 25 mars 2019 et en Europe le 20 juin 2019.
- Gombri, par Elín Edda, Mécanique générale, 208 pages. Parution au Canada le 25 juin 2019 et en Europe le 27 mars 2020.

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[1L’histoire de Kaspar Hauser a d’ailleurs été en été mise en BD en 2007 par l’auteure québécoise Obom (Kaspar, L’Oie de cravan).

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