Coups de cœur québécois de 2018 : la BD ancrée dans le réel

16 décembre 2018 0 commentaire
  • Le temps des Fêtes rime souvent avec palmarès et bilans. Aussi, alors que 2018 tire à sa fin, la rédaction d’ActuaBD en profite pour vous faire part de ses coups de cœur de l’année. Du côté de la bande dessinée québécoise, les ouvrages non-romanesques (« non-fiction » en anglais) continuent de fleurir. Ce n’est donc pas un hasard si nos choix relèvent de l’enquête, de l’essai ou de l’histoire. Trois albums où l’utile se joint à l’agréable, pour le plus grand bonheur du lecteur.

La Vie d’artiste par Catherine Ocelot (Mécanique générale)

Coups de cœur québécois de 2018 : la BD ancrée dans le réel
La Vie d’artiste : discussion sur l’autofiction avec les auteures Catherine Ocelot, Daphné B. et Julie Delporte.
Catherine Ocelot, La Vie d’artiste, Mécanique générale. DR.

Véritable OVNI de la BD québécoise, Catherine Ocelot a l’habitude de surprendre voire de déstabiliser ses lecteurs avec des ouvrages que l’on pourrait qualifier de surréalistes. Après avoir publié Talk show (Mécanique générale, 2016), ouvrage absurde consacré à la vacuité du discours médiatique, celle-ci a récidivé avec La Vie d’artiste, album où l’enquête journalistique se mêle au réalisme magique.

À l’aide d’un ton décalé, l’auteure explore la condition d’artiste en abordant les diverses composantes de sa pratique, telles que la vision créative, le financement des arts et la précarité professionnelle. Oscillant entre les anecdotes personnelles et les rencontres quasi-documentaires avec plusieurs grands noms du milieu culturel québécois – les auteures Daphné B. et Julie Delporte ou encore les cinéastes Micheline Lanctôt ou Rafaël Ouellet – Ocelot jette un regard percutant sur plusieurs aspects moins reluisants du métier, tels que l’âgisme, le sexisme, l’image que l’on projette dans l’espace public, l’insécurité et la manie de se comparer aux autres. Ponctué de moments drôles et dérangeants, l’album comporte également quelques scènes touchantes qui invitent à la réflexion.

Avec La Vie d’artiste, Catherine Ocelot innove également sur la forme, en choisissant notamment de représenter tous les personnages sous forme d’oiseaux, ou encore de situer ses interviews dans des décors fantaisistes et improbables : dans un arbre, sur le toit dans la Cinémathèque québécoise, à la piscine ou au Biodôme de Montréal. Le tout est rendu à l’aide d’une utilisation joyeuse et flamboyante de la couleur à laquelle il est difficile de résister.

La Petite Russie par Francis Desharnais (Pow Pow)

La Petite Russie : le chansonnier Félix Leclerc s’arrête à Guyenne pour tourner le film Les Brûlés (ONF, 1959).
Francis Desharnais, La Petite Russie, Pow Pow. DR.

En 1947, Marcel Desharnais, grand-père de l’auteur, quitte Mont-Laurier pour s’installer à Guyenne, en Abitibi, une région forestière en pleine colonisation. Membre de la Jeunesse agricole catholique, Marcel rêve de prendre possession d’une terre afin et d’y fonder une famille. Il y sera rejoint quelques mois plus tard par sa femme Antoinette Boudrias, ainsi que par sa sœur Yolande Desharnais. Or, Guyenne n’est pas un village comme les autres : il s’agit d’une coopérative. Chaque membre s’engage donc à lui verser 50% de son salaire afin de financer l’établissement du village. En contrepartie, toutes les décisions relatives à la gestion de la colonie sont prises en commun, lors d’assemblées. Combinée à la paroisse – principal modèle d’organisation sociale –, la coopérative de Guyenne est une initiative solidaire unique permettant aux agriculteurs et aux bûcherons d’éviter la grande pauvreté. (Les mauvaises langues, qui y voient l’œuvre du communisme, n’hésitent d’ailleurs pas à qualifier le village de « petite Russie »).

Or, la vie à Guyenne demeure difficile : la terre rocheuse et le climat nordique sont peu propices à l’agriculture, une activité pourtant nécessaire au développement à long terme de la communauté. Aussi, la plupart des membres de la coopérative préfèrent travailler comme bûcherons, une activité plus lucrative mais moins durable. De plus, au grand dam d’Antoinette et de Yolande, les femmes – véritables piliers de la vie paroissiale et principales gestionnaires des finances familiales – sont systématiquement exclues des assemblées coopératives. Aussi, le gouvernement abandonne progressivement les colonies et le modèle coopératif catholique s’essouffle. C’est ainsi qu’après 20 ans de dur labeur, Marcel Desharnais se résigne à quitter Guyenne, déçu de n’avoir jamais pu se consacrer véritablement à son rêve agricole.

Avec La Petite Russie, Francis Desharnais livre son album le plus personnel et le plus accompli, celui où la grande histoire se mêle à la petite. Les trois figures familiales – Marcel, Antoinette et Yolande – ne sont pas que des personnages attachants. De par leur engagement civique, ceux-ci sont également des figures marquantes du développement de Guyenne et de l’Abitibi. De même, l’album a le mérite de nous faire (re)découvrir un épisode oublié mais tout-à-fait fascinant de l’histoire du Québec. Francis Desharnais s’appuie d’ailleurs sur l’ouvrage Guyenne : Vingt ans de colonisation sous le régime coopératif, et après… publié par son grand-père Marcel, en 1983, pour nous dévoiler les dessous de cette grande expérience sociale qui n’a pu être menée à bout.

Faire campagne : joies et désillusion du renouveau agricole au Québec par Rémy Bourdillon et Pierre-Yves Cezard (La Pastèque et Atelier 10)

Avec Faire campagne, Atelier 10 et La Pastèque inaugurent la collection québécoise « Journalisme 9 », consacrée au BD reportage.
Rémy Bourdillon et Pierre-Yves Cezard, Faire campagne, La Pastèque et Atelier 10. DR.

Né d’une collaboration entre l’entreprise sociale Atelier 10 (qui publie notamment la revue Nouveau Projet) et l’éditeur La Pastèque, l’album Faire campagne : joies et désillusion du renouveau agricole au Québec a pour ambition de lancer « Journalisme 9 », la première véritable collection canadienne francophone consacrée au journalisme dessiné. Pour ce faire, le journaliste indépendant Rémy Bourdillon et l’illustrateur Pierre-Yves Cezard – tous deux d’origine française – ont choisi de s’attaquer aux enjeux structurels qui régissent l’agriculture contemporaine au Québec. Si, de prime abord, le sujet peut sembler rasoir, l’ouvrage s’avère captivant pour peu que l’on s’intéresse à ce qui se trouve dans son assiette.

« Gestion de l’offre », « quota de lait »… ce sont des termes souvent évoqués par les élus, les syndicats et les médias, notamment quand vient le temps d’aborder les traités de libre-échange Canada-USA-Mexique ou Canada-Union européenne. Pourtant, ces enjeux sensibles et hautement politisés demeurent méconnus de la plupart des citoyens. En effet, dans un système capitaliste et néo-libéral comme le nôtre, il est parfois surprenant d’apprendre que l’agriculture ne relève pas de la libre entreprise !

À l’aide d’une approche documentaire détaillée – une sorte de croisement entre La Semaine verte [1] et La Revue dessinée –, les auteurs de Faire campagne explorent les tensions agricoles au Québec. Ceux-ci y opposent la philosophie des joueurs industriels et des syndicats à celle des petits producteurs en marge du système, c’est-à-dire les acteurs du local et du bio, les coopérants et les partisans de l’agriculture diversifiée à échelle humaine. Plongé au cœur de ce débat, le lecteur est amené à réfléchir aux questions environnementales qui relèvent de l’agriculture, mais aussi aux raisons d’être des réglementations existantes, à la fois pour les producteurs et les consommateurs. Les comparaisons entre les différentes provinces canadiennes, mais aussi entre le Canada et son imposant voisin américain viennent jeter un éclairage nécessaire sur ce dossier d’actualité.

(par Marianne St-Jacques)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Emblématique magazine hebdomadaire de Radio-Canada consacré à l’agriculture.

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