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"Courtes distances" : les portraits mélancoliques de Joff Winterhart

Dans une petite ville britannique, deux âmes esseulées se rencontrent et s'apprivoisent, au fil des "Courtes distances" parcourues. Quels liens se tisseront entre ces hommes apparemment si différents ? Joff Winterhart brosse des portraits drôles et subtils, aussi émouvants que réalistes.

Sam approche la trentaine et sort à peine d’une dépression. Il peine d’ailleurs encore à trouver le sommeil et à reprendre quelques kilos. Pour prendre le temps de se reconstruire, lui qui n’a jamais réussi à terminer ce qu’il a pu entreprendre, il retourne vivre avec sa mère, dans une bourgade d’Angleterre comme il y en a beaucoup, où les zones commerciales alternent avec les petites maisons de brique. Il a perdu le contact avec ses amis et ne conserve que quelques souvenirs de ses études en école d’art. Il est pourtant déterminé. Il souhaite mettre fin à la spirale dépressive, ne plus inquiéter sa mère et, pourquoi pas, trouver une occupation qui si possible lui rapporterait un peu d’argent.

Keith Nutt est plus âgé, plus petit et plus épais. Célibataire endurci, du moins en apparence, il sillonne les zones d’activité de sa ville, s’arrêtant de temps à autre pour travailler. Que fait-il exactement ? Difficile à dire. Il semble sous-traiter pour de petites entreprises, à qui il doit faire signer des tas de paperasses. Il met un point d’honneur à appliquer quelques préceptes que son mentor lui a légués, voici une quarantaine d’années. Sûr de lui en apparence, ses affaires ne sont en fait guère florissantes et le vide sentimental est à peine comblé par l’affection qu’il porte à sa chienne, bien qu’il ait renoncé à participer aux concours canins.

Ces deux-là, aussi éloignés que possible tant dans leur physique que leur personnalité, sont amenés à travailler ensemble. Du moins, Sam doit-il accompagner Keith sur ces "Courtes distances", à l’initiative de ce dernier, qui a proposé à la mère de Sam de prendre son fils à l’essai. Nous - Sam et le lecteur - lui supposons une petite idée derrière la tête. Il faudra un moment et quelques dizaines de pages pour savoir. En attendant, les deux hommes passent leur journée ensemble. Sam écoute les anecdotes de Keith, l’observe attentivement, méticuleusement même, trouvant là une occupation à la mesure de son ambition : reprendre peu à peu pied dans la vie.

"Courtes distances" : les portraits mélancoliques de Joff Winterhart
Courtes distances © Joff Winterhart / Éditions çà et là 2018
Courtes distances © Joff Winterhart / Éditions çà et là 2018
Courtes distances © Joff Winterhart / Éditions çà et là 2018
Courtes distances © Joff Winterhart / Éditions çà et là 2018

Joff Winterhart décrit dans Courtes distances deux caractères certes bien différents, mais qu’une même solitude réunit. Sam et Keith parviendront-ils à s’entendre, à créer un lien, ou même simplement à communiquer réellement ? Rien n’est moins sûr et il ne faut pas trop en dévoiler, tant la richesse du livre réside dans la découverte des deux personnages. Pas à pas, petit à petit, nous faisons connaissance avec ces deux âmes en peine. Dans ce récit à la première personne narré par Sam, récit d’une rare finesse d’écriture, nous découvrons deux hommes blessés mais ordinaires, banals mais attachants.

Le dessinateur britannique, qui a déjà été remarqué pour L’été des Bagnold (Éditions çà et là, 2013), brosse dans Courtes distances deux portraits d’une extrême précision, aussi bien physique que psychologique. Loin d’être ennuyeuse, car elle n’est pas figée, cette description intrigue d’abord, puis fascine presque tant elle paraît réaliste. Qu’il s’agisse des émotions, des réactions, des détails vestimentaires ou des manies de l’un ou de l’autre, la vraisemblance donne une force étonnante à cette histoire. Les dialogues finement ciselés et une savoureuse galerie de personnages secondaires ajoutent enfin une touche d’humour à ces portraits mélancoliques.

Joff Winterhart choisit pour son ouvrage une composition plutôt sage où dominent les grandes cases carrées ou rectangulaires, contrastant avec quelques parenthèses plus libres où les cases disparaissent complètement. Le format carré, assez grand, donne une ampleur originale à un livre au ton intimiste. Mais ce sont surtout le trait et les couleurs du dessinateur qui donnent comme un souffle de vie à ses personnages. Se limitant à des encres bleues et brunes, aux dégradés discrets, il penche, à peine, vers la caricature. Ces choix ont en outre leur justification narrative, que le lecteur apprend dans les ultimes pages de l’ouvrage.

Courtes distances fait partie de ces ouvrages qui honorent la bande dessinée. Tant par ses qualités littéraires et que son esthétique aisément identifiable, dont l’apparente simplicité cache beaucoup de travail et de talent, le livre de Joff Winterhart laisse un souvenir inversement proportionnel à son argument de départ. Du bel art !

Courtes distances © Joff Winterhart / Éditions çà et là 2018

(par Frédéric HOJLO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Code EAN : 9782369902485


Courtes distances - Par Joff Winterhart - Éditions çà et là - titre original : Driving Short Distances (Jonathan Cape, 2017) - traduit de l’anglais par Martin Richet - 26 x 26 cm - 128 pages couleurs - couverture cartonnée, relié - parution le 22 février 2018 - Commander ce livre chez Amazon ou à la FNAC.

Lire les premières pages de l’ouvrage.

Lire également sur ActuaBD : L’été des Bagnold - Par Joff Winterhart (traduction Hélène Duhamel) - Ca et Là.

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