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"Crueler than Dead" (Glénat) : ce que nous dit le manga sur les zombies, et les zombies sur le manga

  • Alors que se profile le grand rendez-vous annuel du manga : Japan Expo (du 2 au 5 juillet prochains), Glénat investit le segment des zombies avec {Crueler than Dead}, un titre atypique dans sa conception, édité en dehors des circuits classiques de publication japonais. Une démarche qui correspond aux mutations récentes du marché du manga en France.

Maki Akagi se réveille, amnésique, au beau milieu d’une pièce ravagée, des bruits de lutte provenant de l’autre côté d’une porte solidement barricadée. Affectée par un virus transformant les hommes en zombies, l’humanité est sur le point de s’éteindre. Mais un vaccin vient d’être trouvé dont Maki est porteuse : elle se réveille après un an passé à l’état de zombie ! La voilà partie pour rapporter ce vaccin au dernier bastion connu de l’ancien monde humain au Japon, retranché dans le Tokyo Dome.

Bises aux zombies

Crueler than dead propose un classique récit de zombie, genre populaire s’il en est depuis le phénomène The Walking Dead. Particulièrement efficace et rythmée, cette aventure nous amène à découvrir des zones urbaines dévastées, des monstres angoissants, des hordes terrifiantes, et des survivants, non moins inquiétants, qui ont su profiter du chaos ambiant.

Réalisé par deux réels amateurs du genre, cette série en deux volumes se distingue par la manière dont le projet a vu le jour : le scénariste, Tsukasa Saimura, alors assistant d’un mangaka, avait proposé le scénario de Crueler than Dead à des éditeurs, sans succès. C’était avant que le motif des zombies ne devienne à la mode, y compris au Japon, avant même que ne débute le manga à succès I Am a Hero de Kengo Hanazawa.

Fin 2008, Tsukasa Saimura montre son story-board refusé à Kozô Takahashi, avec qui il avait travaillé comme assistant pendant plusieurs années. Celui-ci, après des déboires personnels qui avaient affecté sa carrière, s’empare du sujet pour créer à nouveau, et cette fois pleinement, librement.

Sans contrainte éditoriale, publiant sur le mode du dôjinchi [1], les deux mangakas peuvent mener leur barque comme ils l’entendent, sans craindre d’être trop gore, par exemple.

Il faut dire que, graphiquement, le titre se veut mature. Se réclamant d’Otomo, le récent Grand Prix d’Angoulême, Kozô Takahashi peaufine particulièrement les scènes de dévoration ainsi que les expressions et violences des zombies. Bâtiments et environnements urbains font également l’objet d’un soin évident. Le reste, un peu plus pauvre et standard, demeure cependant de bonne facture.

Côté scénario, cela va un peu vite pour creuser les personnages et les situations, mais au moins, ne perdons-nous pas de temps avec des développements inutiles. Le script demeure assez schématique et un peu "positif" pour ce type d’univers (les méchants croisés, par exemple, se sacrifient volontiers après une scène de rédemption...), mais cela fonctionne.

Une originalité néanmoins marque le titre : le choix d’une héroïne pour conduire l’histoire, chose peu commune pour ce type de récit. Cette option devrait revêtir une signification particulière -en lien avec la thématique biologique, ou médicale, développée par la série- dans le deuxième et dernier tome.

C’est ce qu’explique Tsukasa Saimura : « (...) disons que si l’on considère la terre entière comme un organisme vivant, les humains sont comme des cellules cancéreuses. Et les zombies sont en quelque sorte le vaccin utilisé par les dieux pour expulser du corps ces cellules. Maki, notre héroïne, et ses compagnons représentent peut-être cette nouvelle humanité. Dans ce cas, vous voyez sans doute dans quelle optique le fait d’être une femme entre en ligne de compte... »

"Crueler than Dead" (Glénat) : ce que nous dit le manga sur les zombies, et les zombies sur le manga
Premier repas
Crueler than Dead © 2015 Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi / Éditions Glénat

Les maladies de l’édition manga

Sans constituer une révolution narrative ou graphique, Crueler than Dead constitue un divertissement globalement réussi autour du motif des zombies. Honnête sans être révolutionnaire, pourquoi lui consacrer une si longue présentation, dès lors, nous direz-vous ? Parce son intérêt réside en partie dans ce qu’il nous révèle des politiques éditoriales du manga au Japon et en France.

Underground

Car enfin, pourquoi un tel titre n’a-t-il pu trouver sa place dans l’offre pléthorique du manga au Japon ? Le choix du format dôjinshi par ses auteurs fut en effet, avant tout, motivé par le refus des grandes maisons d’édition de publier l’ouvrage.

Il faut bien dire que le système très normé, sinon rigide, de l’édition manga au Japon et son dispositif de prépublication conduisent naturellement une partie des auteurs vers la production indépendante, ou plutôt underground, comme la qualifient dans leur cas Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi.

En France, certains petits éditeurs indépendants justement, s’échinaient déjà à ménager, sur la marché français, depuis quelques années, de la place à une certaine marge de la production japonaise qui fait assez directement écho aux productions "indé" franco-belge. Il s’agit d’ailleurs souvent de titres distingués par la critique dans nos contrées, comme nous vous en parlions récemment.

Passager clandestin
Crueler than Dead © 2015 Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi / Éditions Glénat

Récit de genre lui-même assez typé et somme toute assez classique, Crueler than Dead ne nous semble pas entrer dans cette catégorie de titres plutôt, disons-le rapidement, "intellos", destinés à un public français adulte et plutôt connaisseur en matière de BD. Nous avons ici, au contraire, une série qui s’adresse à un public plus large, adolescent et amateur des histoires de zombies et du genre horrifique en général.

En conséquence de quoi, il se retrouve édité en France par l’un des leaders du marché du manga. Mais le fait que Glénat ait pu découvrir ce titre tient, en partie, à un heureux concours de circonstances, comme nous l’explique Stéphane Ferrand, directeur éditorial de Glénat Manga : « Je suis un fan de pop culture et de cinéma de genre. Depuis longtemps la figure du zombie m’intéresse beaucoup. Mais ma volonté était de trouver un titre qui soit dans les « gammes occidentales » du genre, qui explore tous les situations attendues d’un scénario zombie, en apportant sa touche, sa variation, son originalité.

Satoko Inaba, l’assistante éditoriale de Glénat Manga, étant au Japon à ce moment, je lui ai demandé de visiter un Comiket  [2] pour y repérer des auteurs. Elle était accompagnée de notre contact au japon, qui est un Français. Or dans le salon, ce sont précisément les auteurs de Crueler than Dead qui, voyant un Occidental, ont abordé mes deux collègues pour leur remettre leur dôjinshi, en se disant que c’était peut-être des éditeurs... Amusant non ?

Ramené en France, j’ai alors étudié le travail effectué et ai tout de suite vu que les auteurs connaissaient ce domaine parfaitement. Du coup, la relation s’est établie rapidement tant au niveau pro qu’au niveau perso. Et partant de là il a été assez facile de tomber d’accord. »

D’ailleurs, grâce à cette rencontre et à ce détour par la France, ce sont les marchés non seulement européen mais aussi japonais - paradoxe s’il en est - qui s’ouvrent à Crueler than Dead puisqu’à la suite de la parution française, les droits ont été aisés à vendre dans plusieurs pays.

Une politique éditoriale révélatrice

Ce qui s’exprime ici à travers le choix de Glénat, c’est l’idée que ce qui marche au Japon ne marche pas nécessairement en France, et, corollairement, que ce qui ne trouve pas un canal de publication officiel au Japon aujourd’hui pourrait tout à fait correspondre à une demande spécifique du lectorat en France.

Voie sans issue
Crueler than Dead © 2015 Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi / Éditions Glénat

Il y a peut-être là quelque chose de l’ordre du pari, mais, pour la deuxième année consécutive, à l’occasion du grand raout que constitue Japan Expo -les auteurs du manga y seront d’ailleurs présents- Glénat Manga ose quelque chose d’innovant. Après Cagaster l’an dernier, Glénat manga propose une nouveauté puisée en dehors des circuits habituels de la licence des mangas. Comment dès lors interpréter cette stratégie ?

Outre la question de la différence entre les lectorats français et japonais, il s’agit peut-être pour l’éditeur français de se ménager un moyen d’exister en dehors de la lutte, de plus en plus féroce, que se livrent les éditeurs français autour des licences japonaises dispensées par les grands labels.

Ultra-concurrentiel, ce marché se complique en raison de deux phénomènes conjoints. D’une part, la volonté manifestée par les grands éditeurs japonais de contrôler en direct la gestion de leurs licences sur les marchés étrangers les plus rentables, les États-Unis et l’Europe, par exemple avec la constitution de la filiale Viz des éditeurs Shueisha et Shogakukan ou encore par des partenariats privilégiés avec certains éditeurs, comme celui développé par exemple entre Pika et Kodansha.

Cette stratégie des éditeurs japonais par rapport au marché français laisse quand même du jeu aux éditeurs hexagonaux : les choses ne sont pas aussi figées dans les faits, mais elles pèsent sans nul doute sur les attributions des grandes licences nippones et expliquent sans doute partiellement la diversification stratégique opérée ces dernières années par Média-Participations, qui contrôle le label Kana, en direction de la bande dessinée chinoise avec le label Urban China.

D’autre part, l’évidente saturation éditoriale du marché français et le "rattrapage" effectué ces dernières années sur les meilleurs titres des grands catalogues japonais font qu’il n’y a plus guère de grandes licences évidentes à se partager pour les éditeurs de manga en France, cette rareté entraînant des enchères folles.

Les éditeurs français connaissent à présent bien leur marché, savent ce qui peut trouver son public chez nous et ce qui, malgré un succès sur l’Archipel, demeure voué à l’échec en Europe. Il faut donc aller dénicher la perle rare, ce qui aura pu passer sous le radar au Japon mais qui pourrait être susceptible de trouver son public dans notre pays.

Rencontres intergénérationnelles
Crueler than Dead © 2015 Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi / Éditions Glénat

C’est une démarche que plusieurs petits éditeurs, comme Tonkam, dépourvus de moyens financiers, avaient adopté à leurs débuts. En explorant des catalogues mineurs au Japon ou en se spécialisant dans des genres ou registres bien précis, on pense, entre autres, à Ki-oon ou à Soleil Manga, les éditeurs français se donnent les moyens de consolider leur position par une offre éditoriale bien diversifiée.

Une logique que Glénat pousse plus loin encore en soignant la présentation du produit : format plus grand, papier de bonne qualité, caractéristiques bien éloignées de celles d’un dôjinshi traditionnel issu du monde dit "amateur" de la production nippone.

Auparavant simple intermédiaire négociant des licences avec les grandes maisons japonaises, l’éditeur français élargit désormais son champ d’action, jusqu’à proposer des réelles nouveautés ou en soutenant une création autonome, de style manga, jusque dans nos contrées (on le voit avec le développement de titres hexagonaux typés manga, Glénat lançant Stray Dog dans ce registre lors de Japan Expo).

C’est ce que nous dit clairement Stéphane Ferrand, questionné à ce propos : «  Je pense que c’est un schéma supplémentaire qui se dessine à l’échelle mondiale, où l’éditeur va avoir une place centrale car il va travailler avec des auteurs du monde entier, se proposer au public mondial. Il va donc devoir convaincre par sa spécificité, ses atouts propres. Il est intéressant de constater qu’en la matière, l’argent n’est pas le cœur de la discussion, contrairement à ce que beaucoup imaginent (on serait de toute manière bien en peine de présenter des avances équivalentes). À ce titre, la capacité de « sentir » les besoins ou espoirs de son auteur est décisive, tout autant que partager son ADN multiculturel.

Rien n’est stagnant. Tout évolue, et les marchés aussi, selon le goût et de la volonté du public. Aller contre cette évolution, c’est aller contre la réalité et donc contre le public. À l’heure où Amazon lance son Kindle direct Publishing, le contenant étant lui-même en mutation, il est temps d’être réactif et efficace sur le contenu et de relancer la création française, et la création en France. »

Face aux "maux" du marché manga en France, on peut y voir une réponse appropriée. Crueler than Dead, par sa critique en sous-texte de la société de consommation, en constitue peut-être la métaphore.

Course-poursuite
Crueler than Dead © 2015 Tsukasa Saimura et Kozo Takahashi / Éditions Glénat

(par Aurélien Pigeat)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Crueler than dead T1. Par Tsukasa Saimura (scénario) et Kozo Takahashi (dessin). Traduction Marie-Saskia Raynal. Glénat. Sortie le 17 juin 2015. 208 pages. 10,75 euros.

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[1Dôjinshi : le terme signifie littéralement "cercle de revue". Il s’agit d’un recueil publié à compte d’auteur. Associé au travail d’amateurs, le dôjinchi est parfois le fruit du travail d’authentiques professionnels qui ne trouvent pas à s’exprimer dans les circuits d’édition officiels. On retrouve aussi fréquemment dans cette catégorie des parodies, souvent à caractère pornographique, d’œuvres très populaires.

[2Le Comiket, pour Comic-Market, est une gigantesque convention de mangas et de dessins animés au Japon, ménageant une vaste place pour les productions dites d’amateurs, les fameux dôjinshi. Il faut dire qu’historiquement cette convention était strictement dédiée au monde amateur et que devant son succès le monde professionnel s’y est agrégé.

 
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