Cyann nous revient en force

16 février 2007 0 commentaire
  • Ce quatrième et sans doute avant-dernier tome des aventures de Cyann brille autant par la portée des sujets abordés (capitalisme extrême et décalage temporel), que grâce au brio de son graphisme et de son intrigue. Une réussite !

Echappée d’Aldaal, Cyann utilise une porte du Grand Orbe qui la mène vers la surprenante planète Marcade, société à la déshumanisation assumée et codifiée, où tout échange humain se paye, même une simple conversation. Un monde bien inadapté à la nature volubile de l’ancienne Majo d’Ohl, qui ne pensera alors qu’à regagner sa planète natale. Mais à force de se déplacer dans l’espace, le temps vient à se modifier, et ce retour au bercail va apporter son lot de surprises à notre voyageuse …

Après avoir exploré une planète par épisode, François Bourgeon et Claude Lacroix accélèrent la cadence en nous faisant découvrir les évolutions politiques de Ohl et de la ville-planète (ou plutôt la vile planète) de Marcade. Ils privilégient l’action à la découverte de ces mondes, ce qui permet de suivre sans temps mort les péripéties de Cyann. En effet, notre frénétique héroïne tombe de Charybde en Scylla, franchissant les portes qui la mènent dans des situations de plus en plus périlleuses. Si on a pu la mépriser dans ses premières aventures, puis l’admirer, on s’émeut maintenant de sa condition de « clé », et de la solitude qui l’accompagne.

La description de Marcade, futur hypothétique de notre société occidentale, vaut déjà à elle seule la lecture de cet album : capitalisme à outrance où même la propriété privée s’efface devant le profit, ce système est fondé sur le niveau de son crédit, géré en temps réel par un ordinateur-état. Selon vos finances, on affiche la "couleur", c’est-à-dire le tarif proposé pour n’importe quelle conversation. Ainsi la gratuité, donc la politesse et le respect, n’existent plus, de même que les liens familiaux et l’amitié, car chaque mot prononcé peut vous enrichir ou vous ruiner. Si les inadaptés, servant de gibier aux chasses des puissants, rappellent entre autres le monde de la cité-puits de l’Incal, Marcade est présentée de manière si subtile, qu’on en accepte aisément son quotidien, et c’est bien cette potentielle identification qui est pernicieuse.

Comme dans le tome précédent, Aïeïa d’Aldaa, le vocabulaire de Marcade peut d’emblée choquer par sa complexité. En réalité, identiquement à Cyann, nous sommes directement plongés au sein d’un monde et d’une société dont nous ne connaissons rien, et qu’il faut nous efforcer de comprendre afin de s’ adapter. Cette immersion provoque d’ailleurs de nouvelles découvertes lors de la relecture de l’album, certaines situations devenant plus compréhensibles, certains détails, comme les couleurs affichées, ajoutant au réalisme.

Cyann nous revient en force

Pour illustrer ce nouveau périple, le graphisme de Bourgeon fait encore mouche : de splendides dessins, alliés à un découpage audacieux, surprennent et émerveillent. S’inspirant comme d’habitude de croquis et de maquettes, le dessinateur donne vie à la cité de Marcade, soulignant sa richesse architecturale, son hétérogénéité, ainsi que son étendue démesurée. Les fans pourront comparer également les décors de Olh avec ceux du premier tome, afin d’apprécier les différences de régimes, et la trace du temps. Ils pourront aussi se plonger dans le volume hors série La Clé des confins où certains faits divers prendront un sens privilégié après la lecture des Couleurs de Marcade. Chaque détail a donc son histoire, et on peut à loisir s’arrêter sur une image afin de mieux saisir la fonction de tel robot ou les raisons de telle coutume.

Si cette quatrième aventure de Cyann est simplement bien construite, alternant dialogues et scènes d’actions (parfois sans babillages inutiles), pas mal de questions restent actuellement sans réponse, le cinquième et en principet dernier tome [1] devant apporter la pierre finale à l’édifice, lui assurant alors sa cohérence.

Plébiscité par le public depuis son premier tome, le cycle de Cyann ne cesse de nous enchanter. Les Couleurs de Marcade est un album riche de découvertes et d’innovation, laissant délibérément dans l’ombre une partie des réponses, sans doute pour mieux conclure le cycle en apothéose dans le dernier opus. Une valeur sûre.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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[1Plus de précisions dans une prochaine interview avec François Bourgeon sur ce site.

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