Cyril Pedrosa : « Le sujet de l’environnement est très contemporain. Cela n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui. »

25 avril 2009 2 commentaires
  • Entre sa récente participation au Cartoon Attack de Fluide Glacial à Bruxelles, son rôle actif dans le Syndicat des auteurs de BD, et la réalisation de son prochain album, Cyril Pedrosa a pris le temps de s’asseoir quelques minutes avec nous pour nous parler de son travail et de ses projets.

Nous nous rencontrons dans le cadre de la journée où vous "envahissez" Bruxelles avec Fluide Glacial, quel est ton sentiment par rapport à l’expérience du Cartoon Attack du journal Le Soir ?

J’ai trouvé ça très drôle. À vrai dire, je pensais que ça serait plus stressant ! Je m’attendais à ce que l’on ait une pile d’articles à illustrer, que l’on soit dans l’urgence en permanence. En fait, comme on était très nombreux, je n’ai finalement illustré que deux articles. J’étais donc vraiment tranquille. Mais l’exercice est marrant !

Aviez-vous déjà « envahi » la rédaction d’un quotidien avec toute l’équipe de Fluide ?

Pour moi c’était la première fois, mais beaucoup l’avaient déjà fait avec l’Est Républicain à Nancy et L’Hebdo en Suisse. La plupart de l’équipe de Fluide était très expérimentée. J’étais à côté de Clarke, qui a dû faire au moins quinze mille dessins dans la journée… Il est très fort ! Ce genre de défi te décale un peu du travail habituel, c’est assez excitant.

Dans Auto Bio, tu mets en scène avec une certaine dérision, ton engagement écologique. Pourquoi as-tu eu envie de te raconter, tout en mettant en avant certaines valeurs ? Quelle a été ta motivation première ?

Cyril Pedrosa : « Le sujet de l'environnement est très contemporain. Cela n'a jamais été aussi important qu'aujourd'hui. »
Auto Bio
paru chez Fluide Glacial

En fait, ça fait des années que je me disais que c’était un bon sujet, indépendamment du fait que je m’y intéresse dans ma vie privée. Je pense que l’action militante est un sujet très intéressant. Cela amène à plein de contradictions, plein de situations un peu complexes, et il y a un bon ressort dramatico-comique là-dedans. J’ai fait des essais, mais je ne trouvais pas un bon angle. À une époque j’étais beaucoup plus actif, j’étais vraiment militant pour les Verts, dans un groupe local. Du coup je n’arrivais pas à prendre la bonne distance, et à quitter un discours militant. Je n’arrivais pas à prendre du recul et à faire quelque chose de plus drôle. J’avais donc laissé tomber provisoirement cette idée. Alors quand Thierry Tinlot, le rédacteur en chef de Fluide Glacial, m’a proposé de faire quelque chose dans le magazine, j’ai repris cette idée. Fluide est quand même un pilier de la presse bande dessinée. J’ai grandi avec ça, il y a plein d’auteurs dont je suis absolument fan, j’étais donc vraiment content qu’il me le propose. Mais je n’avais rien ! Tinlot avait lu Les Cœurs Solitaires et avait aimé le côté décalé de ce récit contemporain. Il m’a dit : « si tu as quelque chose à me proposer ça m’intéresse ! ». J’avais fait avec des copains des cadavres exquis publiés sur un site. Au début c’était vraiment un cadavre exquis et un récit à trois, mais au bout d’un moment j’ai glissé en solo vers des petites histoires, soit de fiction soit de petits récits autobiographiques. De fil en aiguille, comme j’avais tenté un travail un peu autobiographique, que j’avais envie de faire quelque chose sur les militants, et que Thierry me réclamait une histoire contemporaine…, je me suis dit que c’était peut-être l’occasion d’essayer de revenir sur le sujet de l’écologie et de l’environnement. C’est très contemporain, je dirais même que ça n’a jamais été aussi important qu’aujourd’hui.

La couverture du Fluide Glacial n°390
Décembre 2008

Bien que moins impliqué d’un point de vue militant, j’applique toujours mes convictions écologiques dans ma vie privée, j’ai essayé d’utiliser toutes les contradictions auxquelles je suis confronté au quotidien pour essayer d’en faire quelque chose de marrant. Dans le même temps, je voulais arriver à un résultat qui dise quelque chose, qui raconte, modestement, les difficultés à mettre tout ça en œuvre.

As tu déjà eu l’envie de te présenter à une élection ?

Il y a des précédents chez Fluide : Thierry Tinlot l’a fait et il est toujours engagé politiquement, il y a aussi Frémion qui est un élu Vert.
Mais, personnellement je n’ai jamais été candidat à une élection. Le militantisme politique a été une super expérience… Et si en ce moment je n’ai plus ma carte chez les Verts, c’est car mon emploi du temps ne le permet plus. Je me suis engagé sur beaucoup de choses et je me suis rendu compte que je n’arriverais pas à mener tout de front. J’ai été militant chez les Verts durant 4 ou 5 ans, et j’ai beaucoup aimé ça, mais j’ai aussi découvert mes limites. Je me suis rendu compte que je n’avais aucune qualité pour être un candidat ! Je pense qu’il faut une bonne dose de confiance en soi, une capacité à gérer les conflits aussi, ce que je n’ai pas du tout ! Heureusement, j’ai compris ça très vite, même si j’ai été, à un moment donné, secrétaire d’un groupe local des Verts. J’étais mauvais ! Vraiment ! Mais par contre, bosser, filer des coups de mains, ou même coller des affiches, ça ne me posait pas de problèmes et ça ne m’en pose toujours pas d’ailleurs.

Tu as donc trouvé ton équilibre dans le militantisme à la base ?

Affiche réalisée par Cyril Pedrosa
pour la campagne des législatives de Pascale Chiron, élue des Verts à la mairie de Nantes.

Tout à fait. Dans une action très quotidienne. Par exemple aux dernières élections législatives en France, je venais d’emménager à Nantes, je n’avais plus ma carte du parti vert, mais j’ai quand même participé à la campagne locale en dessinant une affiche électorale.

Des affiches politiques comme un prélude à ton album Auto Bio ?

Les affiches c’était une façon de mettre le peu de mes compétences au service d’un projet et de valeurs auxquelles je crois. Mais Auto Bio c’est différent. Ca n’est pas un bouquin autour du projet politique des Verts, il ne s’agit pas de donner envie ou de convaincre qui que ce soit. J’essaie de pointer, quelles que soient nos opinions, des problèmes auxquels on est tous confrontés. Il y a du conflit entre mes positions et ma vie quotidienne : ça donne des situations humoristiques.

Tu es l’un des membres fondateurs du Syndicat des Auteurs de BD. Quel bilan en tires-tu après deux ans d’existence ? Fonctionne-t-il comme vous l’entendiez à l’origine, est-ce que ça a apporté quelque chose dans le rapport entre les auteurs et les éditeurs ?

Je suis très content de ce qu’on a réussi à faire. On a mis en place une structure qui est solide, qui est pérenne. On s’est appuyé sur un syndicat d’auteurs qui existait déjà, (le SNAC), et c’était la meilleure chose à faire pour arriver à quelque chose qui soit efficace. On voulait vraiment faire quelque chose qui fonctionne, qui soit un outil. Sur ce point, on a des résultats probants, les auteurs nous sollicitent. D’autre part, le Syndicat des auteurs de bande dessinée est vraiment opérant pour essayer de résoudre des problèmes très particuliers, très ponctuels entre des auteurs et des éditeurs. En général on essaie de créer des médiations, pour essayer d’apaiser le conflit puis lui trouver une solution. Faire respecter le droit c’est ce qu’on arrive le mieux à faire.

Par contre ce qui est très difficile, c’est d’entamer des discussions avec les éditeurs pour sortir des relations individuelles, et mettre sur table d’une manière plus globale, les sujets à problèmes. Je ne suis pas surpris de leur réaction, mais je pense que c’est une erreur. On remarque une crispation sur pas mal de sujets : autour du numérique, autour de l’audiovisuel,… Et je pense que ne pas vouloir affronter ces problèmes-là maintenant, c’est se réserver de mauvaises surprises pour l’avenir.

Le syndicat des auteurs de bande dessinée
un groupement créé en 2007

Vous ne partiez de rien en créant ce groupement…

Oui, et après deux ans on compte pratiquement 200 auteurs qui se retrouvent adhérents de ce syndicat. Chaque année on traite trente ou quarante dossiers (faire payer des gens, récupérer les droits,…). C’est très concret. Pour les auteurs, ça n’est pas rien ! Après il y a des dossiers de fonds qui sont plus difficiles à mettre en œuvre… Avoir des relations avec le Ministère des Finances pour faire évoluer la fiscalité, la sécurité sociale,… des sujets pas glamour du tout, très techniques, très fastidieux. C’est difficile de communiquer là dessus, mais c’est très important de faire cette partie du boulot et on y arrive assez bien.

Vous êtes donc plutôt satisfaits ?

Plutôt oui. Ce qu’il nous manque c’est d’arriver à mieux communiquer sur ce que l’on fait et qui on est. Il y a plein d’auteurs de BD qui ne savent pas que ce syndicat existe…

Peu d’infos sont parues dans les médias à propos de l’action du syndicat, malgré son dynamisme…

Oui mais ça s’explique aussi car dans les dossiers de médiation, par exemple, on ne communique pas : c’est l’enjeu. Nous disons à l’auteur et à son éditeur que nous allons essayer de trouver une solution à l’amiable et, en contrepartie, comme tout le monde fait des efforts, on ne va pas faire du bruit autour. On ne fait pas dans le spectaculaire, mais l’auteur qui reçoit son chèque en bout de course est content. La communication est donc un peu compliquée…

Mais je sens que ça progresse car on a de plus en plus d’adhérents, le bouche à oreilles fonctionne bien, on a même des auteurs qui ne sont pas adhérents qui nous appellent, sollicitent le juriste… Ca se fait petit à petit. Mais ça serait bien qu’on arrive à faire en sorte que ça soit une évidence pour tout le monde. Je ne tiens pas à ce que tous les auteurs de BD soient adhérents du syndicat mais j’ai envie que l’on sache qu’il y a cette ressource là qui existe.

On va revenir à toi en tant qu’auteur, quand on passe en revue ta bibliographie, on se rend compte que Les Cœurs Solitaires est un tournant. C’est vraiment un bouquin qui a changé ta manière de faire. Quel en a été le déclencheur ? Comment as-tu l’envie de passer au statut d’auteur complet ?

"Le chevalier Bagär", 2ème album de la Brigade Fantôme est aussi le neuvième album commun de Chauvel et Pedrosa
© Pedrosa - Chauvel - Dupuis

Quand j’ai commencé, je travaillais uniquement avec David Chauvel, je le fais toujours d’ailleurs. J’ai appris des milliards de trucs avec lui et grâce à lui. Je dois le reconnaître, car il était plus expérimenté que moi. Avec le recul, je pense que quand j’ai commencé je n’étais pas du tout prêt à écrire, même si j’en avais l’envie, j’étais trop immature, trop jeune, pas assez clair sur mes idées. Et c’est en travaillant avec David que j’ai commencé à comprendre ce que j’avais envie de faire en bande dessinée, à mieux définir les choses que j’avais envie de raconter et que je ne pouvais pas forcément partager avec lui d’ailleurs ! Ca s’est mis en place lentement, et David m’a beaucoup encouragé à me lancer, à écrire,… Pendant que je dessinais les deux derniers albums de Ring Circus, j’ai mis environ trois ans à écrire les Cœurs Solitaires qui est juste un 56 pages. Ca n’est pas énorme, mais il fallait le temps que je m’autorise ça, que je prenne confiance. Et puis il y avait aussi l’envie de travailler le dessin différemment. Après les quatre albums de Ring Circus, je me suis rendu compte que la direction de dessin que j’avais prise était cohérente par rapport à l’histoire et je voulais m’y tenir, mais ça n’était pas comme ça que j’avais envie de travailler. J’avais envie d’avoir un dessin plus vivant que ça, de me sentir plus libre, et puis là petit à petit en faisant des livres tout seul, je me suis rendu compte que ce qui m’intéressait le plus c’était de raconter des histoires, et de trouver quel est le meilleur dessin pour servir cette histoire-là. J’avais envie de ne plus m’enfermer dans un style graphique comme j’avais pu le faire pendant un moment. C’était étouffant.

Trois Ombres, le fait le d’avoir eu un Essentiel à Angoulême, ça a changé ta vie d’auteur ? Est-ce qu’on te considère autrement ?

Objectivement oui ! Ca m’a donné un coup de pouce énorme. D’abord le fait d’avoir un livre qui marche ! C’est bête à dire mais c’était la première fois qu’un de mes livres marchait.

Son succès s’est également prolongé à l’étranger…

"Three Shadows", version américaine de "Trois Ombres"
vient d’être nommée au Eisner Awards

Oui, il a été traduit. Il s’est bien vendu et a été réimprimé plusieurs fois. Ce succès est arrivé à un moment de flottement dans mon travail. L’album Les Cœurs Solitaires n’avait pas marché, j’avais l’impression de ne pas arriver à ce que je voulais faire, et ne pas rencontrer les lecteurs. Trois Ombres, je l’ai fait grâce au soutien de Lewis Trondheim. En me disant que sur celui là, je ferais exactement ce que je veux, et puis qu’on verrait bien. Cela a été miraculeux ! Le bouquin s’est très bien vendu. Ensuite avoir un prix à Angoulême, professionnellement ça m’a donné de l’assurance, plus de poids. Et puis artistiquement j’ai vraiment été content de pouvoir aller au bout de ce que je voulais faire. Trois Ombres m’a vraiment mis le pied à l’étrier pour aller plus loin dans certaines directions.

Tu prépares en ce moment un long album pour Aire Libre, sur le Portugal. Peux-tu nous en parler un peu ?

Ca ne sera pas en Aire Libre finalement mais hors collection. Je travaille dessus en ce moment. C’est une histoire difficile à raconter. L’histoire d’un type qui a une trentaine d’années, qui vivote et qui est un peu en panne dans la vie. Il écrit des bouquins, ça ne marche pas trop et puis au hasard d’un court voyage au Portugal, il se rend compte qu’il est très attaché à ce pays. Il a un choc émotionnel et esthétique. Il sait qu’il a des origines dans ce pays, mais jusqu’alors ça n’avait pas d’importance dans sa vie. Et ce voyage réveille quelque chose en lui. Et ensuite, pendant tout la suite du livre, j’essaie de montrer comment ce type tente de reconstruire ses liens au pays, et, d’une certaine façon, de se reconstruire lui-même.

Un extrait de "Portugal", à paraître en 2010
© Pedrosa - Dupuis

Ce livre-là est également de l’autobiographie ?

C’est sûr qu’il y a des morceaux d’expérience, mais ça n’est pas de l’autobiographie. Ce que vit ce type-là ça n’est pas ma vie à moi, Je suis vraiment parti d’une expérience personnelle, mais je ne voulais pas me laisser enfermer dans le réel et dans ce qui ne concerne que moi. J’ai envie de faire quelque chose de plus ouvert que ça. J’ai terminé la phase d’écriture. Et effectivement au départ, on pensait découper l’histoire en trois albums Aire Libre. Et puis en discutant avec José-Louis Bocquet, mon éditeur, j’avais vraiment envie de pouvoir raconter cette histoire d’un bloc. C’était beaucoup plus cohérent. Et j’avais vraiment envie de refaire un livre au format plus petit, car j’aime beaucoup la liberté de narration que ça offre. On a donc décidé de le faire sous cette forme , hors collection, petit format. J’espère avoir terminé l’année prochaine. C’est entièrement écrit, et j’ai dessiné une trentaine de pages. Le livre au final devrait faire 200 à 250 pages en couleurs. Un gros boulot !

Ca sera entièrement en couleur directe ?

Pas uniquement ! J’essaie d’aller plus loin encore que sur Trois Ombres. Comme c’est l’histoire d’un type qui se reconstruit, j’aimerais pouvoir raconter ça aussi dans le dessin. La première partie du récit est très classique, comme prise sur le vif, quelque chose comme un carnet de croquis, mais assez classique. Ensuite je vais essayer d’ouvrir le dessin petit à petit. Au début c’est un peu monochrome, et je vais éclater le dessin au fur et à mesure que ce type s’ouvre un peu plus au monde. C’est un défi : à chaque nouvelle page, je me demande comment dessiner ces sensations et l’évolution de mon personnage.

Cet album a déjà un titre ?

Oui, ça s’appellera simplement « Portugal ».

Un extrait de "Portugal", à paraître en 2010
© Pedrosa - Dupuis

Terminons avec une question récurrente : quel est le bouquin qui t’as donné envie de faire ce métier ?

Clairement, c’est Astérix. Pas un en particulier, mais quand j’étais gamin, c’était les seules bandes dessinées qu’il y avait à la maison. Mon père avait presque tous les Astérix et je lisais ça en permanence. J’ai dû lire 200 fois chaque titre ! J’ai adoré et j’aime toujours ça. Je prends toujours autant de plaisir à lire Astérix avec mes gamins, ou même tout seul. C’est ce qui m’a donné envie de faire de la bande dessinée. Je suis un fan inconditionnel d’Uderzo.

(par Morgan Di Salvia)

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